Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 15 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 15

 

Cet après-midi-là, on but cinq ou six verres de vin chacun au Plumber’s Arms et on parla de je ne sais quoi. Au bout du deuxième verre, j’avais déclaré que je devais retourner au travail et Yasmin avait répondu qu’elle aussi. Mais j’avais dit « Oh et puis zut, prenons-en un autre » et elle avait répondu «Après tout pourquoi pas ? ». Après ce troisième verre, elle avait appelé son employeur sur son portable et annoncé qu’elle ne viendrait pas car elle avait mangé quelque chose au déjeuner qui ne passait pas. Elle avait donné ce coup de fil en me regardant droit dans les yeux.

C’est ça la jeunesse. Les plus cavaliers mentent. Les irresponsables racontent des craques. Les plus désinvoltes se moquent des conséquences. Une petite malhonnêteté qui fait naître le frisson d’une ouverture narrative dans leur vie. Je pris moi aussi mon portable pour appeler Val et lui dire que je me sentais un peu patraque et que je ne reviendrais sans doute pas au bureau cet après-midi-là.

Aucun de nous ne commenta ce que nous venions de faire ou ce que signifiait le fait de nous libérer plusieurs heures simplement pour être ensemble. Mais nous étions passés dans un mode plus fluide, plus souple, et nous éprouvions tous deux le plaisir de voir l’autoroute se dérouler devant nous. Ce qu’on arrosa en commandant un quatrième verre de vin.

Est-il possible de tomber amoureux d’une personne rien qu’à cause de la façon dont elle remonte la bretelle de sa robe ? Pourquoi la conjonction d’événements imprévisibles qu’on baptise amour s’attacherait-elle à une si petite chose pour s’en nourrir ? Mais tandis que nous parlions, je guettais presque impatiemment, goulûment, le moment où elle le referait. Et il y avait autre chose : l’impression qu’elle me rappelait quelqu’un. Mais je ne la prenais pas trop au sérieux car ça s’était déjà produit quand j’avais commencé à fréquenter Fay. C’est une ruse de la nature, un fantasme, une illusion. On éprouve la vague impression d’avoir déjà connu cette personne dans une autre vie, d’avoir attendu qu’elle s’intègre à votre monde, comme une pièce de puzzle manquante ou un accord perdu. Tout se passe dans les yeux : là, dans la compression de la pupille ou le scintillement qui entoure l’iris. On reconnaît cette personne sans pourtant la reconnaître, si bien qu’il ne peut s’agir de la hideuse nature aléatoire de la biologie ; il faut que ce soit le destin, une forme de réunion spirituelle, une redécouverte, un alignement planétaire, un retour chez soi.

C’est là le démon sournois du coup de foudre. Goodridge le recense comme le démon numéro cinq cent soixante-sept. Tout le monde ou presque en est victime à un moment ou un autre de sa vie ; et certains crétins, plusieurs fois de suite. (Ne soyez pas tenté d’attribuer la moindre signification à ce numéro, car si vous le faites, vous succombez au démon de la numérologie, qui tisse son filet malfaisant autour de simples coïncidences.)

Je ne crois pas à cette idée de « coup de foudre ». Je crois que la foudre en question est d’abord de nature sexuelle, et qu’après le sexe il faut choisir entre basculer du côté de l’amour ou décamper. Je veux dire par là que l’amour n’est pas du genre à prendre les choses comme elles viennent. Je veux dire par là que les quatre verres de vin m’affectaient plus qu’en temps normal, et que le fil de mes pensées commençait à m’inquiéter.

Par-dessus tout, je me disais : par pitié, faites que ça ne se transforme pas en histoire d’amour à ce stade de ma vie. Surtout pas ça, car plus personne n’a de compassion pour ces choses-là. Et de toute façon, ça m’était désormais interdit. Je m’en étais moi-même vacciné.

— Quel âge avez-vous ? lui demandai-je.

— Vingt-neuf ans. Mais intérieurement, je suis plus âgée. Plus sage.

— Et comment avez-vous acquis cette sagesse ?

Elle le refit alors : elle remonta légèrement la bretelle sur son épaule et balaya du regard le pub qui se vidait doucement. L’heure du déjeuner était terminée et la plupart des clients n’étaient pas coincés là, comme moi, telle une mouche dans une cuillerée de miel. Elle demanda :

— Vous croyez qu’il est possible que certaines personnes vivent une vie bien remplie, par exemple qu’elles traversent des guerres, tombent amoureuses de nombreuses fois, voient des régimes changer autour d’elles, et qu’elles meurent ensuite sans en avoir appris grand-chose ?

— Je suis sûr que ça arrive.

En réalité, malgré tous ces échanges, ça ne ressemblait pas à une véritable conversation. Nous étions juste en train d’émettre des bruits. De chanter l’un pour l’autre, en quelque sorte. De trouver des points d’harmonie. D’échanger de vieilles blagues. Ça ne devait pas nécessairement signifier quelque chose. Au bout du sixième verre de vin – à moins que ce soit le cinquième ou septième ? – il ne restait plus au bar que le personnel et nous deux, planqués dans un recoin. Sa main pâle et gracieuse reposait à plat sur la table. La mienne aussi, les doigts à quelques centimètres des siens. Mais l’intervalle séparant le bout de nos doigts était un canyon, un désert rocheux. Je savais que je pouvais, tel un super-héros, franchir ce gouffre d’un seul bond. Je savais aussi que je ne devais pas. Que je ne le ferais pas.

Je me dirigeai en titubant vers les toilettes situées au fond du pub. Je m’y lavai les mains et m’aspergeai le visage d’eau froide. Je restai planté là une minute ou deux pour me scruter dans le miroir. Curieusement, je me demandai ce qu’en penseraient Stinx et Diamond Jaz, ou ma secrétaire Val, ou encore Fay et les enfants, nom d’un chien.

— Quoi ? Quoi ? (Et le plus dingue, c’est que je me parlais réellement tout haut dans le miroir, comme si je me disputais avec l’homme qui s’y reflétait.) On a juste bu quelques verres de vin, c’est tout !

Cette vigoureuse défense auprès de moi-même fut interrompue par un barman qui entra dans les toilettes pour hommes. Il avait dû m’entendre aboyer car il me regarda bizarrement avant de disparaître dans l’un des cabinets. Je feignis d’être en train de chanter des paroles de chansons de death metal comme celles que mon fils écoutait dans sa chambre à fond la caisse. Je ne crois pas avoir convaincu le barman.

Et bien entendu, ce n’était effectivement rien du tout. Rien que quelques verres avec une jeune femme étrange et mutine dont je ne savais rien. Je me ressaisis et retournai la trouver dans le bar.

— Je croyais que vous m’aviez abandonnée, dit-elle d’un ton léger.

— Je ne ferais jamais ça.

Car ce n’était rien. C’était trop. Je me sentais en route vers une collision imminente et je devais redresser le tir. Je me rassis sur ma chaise. Je consultai ma montre.

Comme elle sentait la ligne se détendre, elle se mit à parler de la télé. Elle me dit qu’elle avait pu se tromper, mais qu’il lui avait semblé voir mon visage au journal télévisé la veille au soir, devant Buckingham Palace.

— Quelle sale histoire, fut tout ce que je parvins à dire.

Après une pause gênée, elle reprit :

— Si nous allions marcher le long des quais ? C’est mon activité préférée au monde.

J’en fus soulagé, d’autant que j’avais hâte de quitter le Plumber’s Arms, mais résoudre la question de l’étape suivante était au-delà de mes forces. Je manquais tellement de pratique avec les femmes – surtout avec celles de sa génération – que je redoutais les choses les plus évidentes. Si elle avait demandé « Chez vous ou chez moi ? », il m’aurait fallu refuser sans savoir comment. D’un autre côté, sa proximité m’exaltait : j’avais passé les dernières heures à vouloir suivre le tracé des veines bleues sur la peau blanche de ses bras ; et son parfum me rendait fou ; et je voulais goûter sur ses lèvres le vin que nous avions bu. Mais je n’étais pas prêt pour que ces choses-là se produisent et je ne le souhaitais pas. La redescente était trop abrupte.

Mais je n’avais pas davantage envie de mettre fin à la conversation, quel que puisse en être le sujet. On marcha donc le long des quais de la Tamise, depuis Lambeth Bridge, on dépassa le Palais de Westminster et on continua. Il faisait froid, mais un froid sec. Elle passa son bras sous le mien, d’un geste très naturel, et je commençai par me raidir mais me détendis rapidement. Il y avait un soleil diffus qui tissait des filaments de chaux sur la Tamise. Londres vaquait à ses affaires à fond les gamelles des deux côtés du fleuve, mais pas là où nous nous trouvions. On marcha jusqu’à Blackfriars Bridge en ayant l’impression de n’avoir parcouru que quelques pas. J’ai marché là des centaines de fois, mais cette fois-ci, tout paraissait comme neuf. Le vent frais provenant de l’eau ne me rendait que plus sensible à la chaleur de son corps près de moi ; la lumière hivernale semblait effriter l’air, évoquant les projecteurs d’une scène de théâtre ; le bruit du moteur de la ville faiblissait jusqu’au ronronnement, loin de nous, sans atteindre notre espace inviolable.

Arrivés à Blackfriars, on s’attarda un moment, essayant de nous dire au revoir sans savoir que faire ensuite. Je vis le fantôme du banquier du Vatican pendu par ses ennemis sous l’arche du pont à marée basse quelques années plus tôt : ce n’était qu’une illusion, un simple pan d’histoire, en train de s’effacer.

— Est-ce qu’on va se revoir ? demanda-t-elle.

— Vous en avez envie ?

— Je viens de vous le dire, non ?

— Quand ?

J’avais envie de répondre : Dans cinq minutes. Tout de suite. Je me demandais si le lendemain soir serait trop précipité. Puis je me rappelai que c’était la soirée du Club des Chandelles. J’éprouvai une bouffée d’irritation à l’idée de devoir fréquenter Stinx et Jaz alors que j’avais envie d’être avec Yasmin. Je ne l’avais même pas encore quittée que j’étais déjà prêt à laisser tomber mes fidèles amis pour la retrouver. Où est la logique dans tout ça ?

— Mardi ? Mardi, vous pouvez ?

— Où ça ?

— On est obligés d’en décider maintenant ? Je vous rappellerai.

— D’accord.

Elle me regardait sans ciller, bras ballants. Je me penchai pour planter un baiser d’adieu sur sa joue mais, sous l’effet de ma maladresse, de notre maladresse peut-être, nos lèvres se frôlèrent. Un baiser échangé par des lèvres sèches, refroidies par l’air frisquet. Mais je sentis quelque chose passer entre les siennes et les miennes, quelque chose de léger, comme de la fumée mais en plus doux, comme une promesse mais en moins précis.

Et pourtant, ce n’était même pas un baiser. Si elle m’espionnait pour le compte d’Ellis, elle jouait le jeu jusqu’au bout.

Sur le fleuve, un remorqueur nous lança un mugissement de plaisir ou de dérision. La lumière faiblissait vite tandis que je la regardais appeler un taxi et y monter. J’enviais déjà le chauffeur qui bénéficiait de sa compagnie.

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