Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 4
Évidemment que cet Orgueil et préjugés était un faux. Il aurait déjà dû être prêt mais nous avions eu un léger problème technique avec le nez de mon imprimeur : il avait dû y introduire de la drogue en trop grande quantité. Suite à quoi il avait été pourchassé dans tout son atelier – et je ne pus qu’en rire quand il me l’apprit – par des démons. Pas de vrais démons, évidemment, mais des fantasmes suscités par la drogue, qui doivent parfois paraître aussi terrifiants que les vrais.
Conséquence de la bataille, une bouteille de térébenthine s’était renversée non pas sur le faux, mais sur l’un des volumes de la véritable première édition que nous nous étions procurée – sous prétexte d’un achat potentiel – afin d’étudier les détails de sa fabrication. Quoi que les fantômes de la drogue aient pu trafiquer avec l’esprit de mon faussaire, la térébenthine avait causé de véritables dégâts à la couverture de maroquin de l’original. Ce qui nous laissait plusieurs solutions. Nous pouvions payer les soixante-dix-huit mille livres demandées par le vendeur ; remplacer la couverture endommagée par une nouvelle, vieillie artificiellement, avant de le rendre ; ou produire deux faux et conserver l’article authentique mais abîmé et le proposer à la vente d’ici deux ou trois ans.
Nous avions choisi cette dernière option, bien qu’elle retarde nos projets : d’où mes visites régulières à Ellis, Antonia et Otto. En tant que négociant, il m’était assez facile de gagner du temps par rapport au vendeur de l’exemplaire authentique ; simplement, je ne voulais pas laisser à mes acheteurs le temps de laisser tomber ou de découvrir qu’il y avait un « autre » exemplaire sur le marché en même temps. Comme vous le diront tous les commerçants, l’art de la vente, c’est l’art de conclure.
Contrefaire des livres rares, ce n’est pas comme des tableaux. On ne connaît pas avec certitude le tirage original d’Orgueil et préjugés. Il y en avait peut-être dans les mille cinq cents exemplaires. Où vont tous ces exemplaires ? Aux bibliophiles et aux gens qui achètent pour revendre plus cher. Même en supposant que trois quarts des exemplaires aient servi à allumer du feu et à rembourrer des poupées victoriennes, personne ne s’étonne lorsqu’on découvre dans le cadre d’un vide-greniers l’existence de deux ou trois exemplaires supplémentaires à mettre aux enchères. Ce qui n’est pas le cas des tableaux de Turner ou Constable dont il n’existe qu’un exemplaire unique.
Naturellement, un livre doit franchir un certain seuil de prix avant qu’il devienne lucratif de le contrefaire. Cette édition d’Orgueil et préjugés, comme beaucoup de livres de cette période, avait été publiée en trois volumes individuels : à eux seuls, les matériaux nécessaires pour reproduire et vieillir le papier ainsi que pour faire sécher la reliure, sans parler de l’accès à du matériel imitant l’effet de l’imprimerie de l’époque, vous coûteront déjà plusieurs milliers de livres. Sans compter que la multiplicité des talents impliqués accroît le nombre de personnes informées de vos activités. Donc, il faut un génie capable d’accomplir le tout.
— Je suis une triple buse. Je suis vraiment désolé, William.
Ian Grimwood était un peintre, sculpteur et imprimeur remarquable, et qui ne rechignait pas à la tâche. Malheureusement personne, ou du moins personne qui soit susceptible de le rémunérer, ne partageait sa vision artistique.
— Les accidents, ça arrive, répondis-je en me dégageant un endroit où m’asseoir dans son studio chaotique de Farringdon.
Il était assis et passait une large main couverte de cicatrices sur le dôme de son crâne rasé. Il n’était sans doute pas du genre à porter du khôl ou de l’eye-liner, mais ses yeux donnaient toujours cette impression, exagérée par la nudité de son crâne. Ses yeux gris scintillaient comme le givre sur les trottoirs d’hiver.
— J’aurais préféré que tu ne me parles pas de ces garçons et de ces filles.
Il faisait référence à GoPoint. Aux sans-abri. Il avait baissé les tarifs quand je lui avais appris ce que je comptais faire de ma part du butin. J’avais tenté de le convaincre d’en rester à son prix de départ plus qu’honnête mais il n’avait rien voulu savoir. Il était le héros de la classe ouvrière pour lequel Ellis voulait se faire passer. Contrairement à Ellis, il en portait les blessures, comme un vieux boxeur exhibe chacun des coups reçus sur le ring, comme un vétéran politique trimballe une économie de l’espoir.
— C’est le problème avec ce jeu, Stinx, lui dis-je. (Je levai les mains. J’avais de la peinture ou de la teinture sur les doigts.) On se découvre une moralité. C’est atroce.
Il me jeta un chiffon graisseux.
— J’espère que tu la boucles au sujet de mes bonnes actions. J’ai une réputation à maintenir.
— Tu n’as pas repris la poudre énergisante, hein, Stinx ?
— Qui t’a raconté ça ? Ce n’était pas de la coke, c’était de la méthamphétamine. Un moment d’égarement. Une minuscule bêtise. Ça n’arrivera plus, Votre Honneur. Je suis sincère.
— Tu es sérieux ?
— Parfaitement. J’avais touché le fond, William.
Il regarda par la grande fenêtre sale de son studio. C’était un entrepôt gothique reconverti depuis lequel on voyait les toits et les cheminées de Clerkenwell s’éloigner de nous vers l’horizon.
— Lucy m’a encore quitté.
Ce vieux cœur lacéré. Il était amoureux d’une femme qui le quittait en moyenne tous les trois ans. Apparemment, elle ne supportait pas de vivre avec un génie. La dernière fois qu’elle l’avait largué, c’était pour un courtier en marchandises. La fois d’avant, pour un importateur de vin. Avant ça, je ne me rappelle pas, mais le schéma consistait clairement à passer de la vie de bohème et de la créativité chaotique de Stinx à l’ultraconservatisme ; puis, au bout de six mois passés dans le monde des parures de perles, elle redécouvrait ses qualités et revenait lui donner sa chance comme à un vieil album psychédélique des années soixante, choyé mais abîmé et rayé.
Stinx et moi appartenons à un club non officiel. Une association d’hommes largués. On s’est baptisés le «Club des Chandelles », je ne sais plus pourquoi – une référence quelconque à W.B. Yeats. Il comptait un autre membre, Diamond Jaz, qui avait été plaqué par son amant. Les circonstances de notre rencontre trois ans plus tôt avaient été étranges, pour ne pas dire placées sous le signe du destin.
C’était un 6 juin que Fay m’avait appris qu’elle allait me quitter. La date est gravée dans mon esprit car j’étais rentré du travail plus tôt que prévu – non, ce commerce de livres est un hobby, pas mon métier – après un échange animé avec un sous-secrétaire d’État. Heureusement pour toutes les personnes impliquées, je n’étais rentré que juste assez tôt pour voir un type à l’air vaguement familier quitter ma maison de Finchley et monter dans une BMW décapotable bleue et luisante. Logique que je l’aie reconnu, non ? Il passait à la télé.
Confrontation, aveux, larmes et récriminations. La totale.
— Ce n’est pas grave, avais-je tenté de dire à Fay. C’est moi qui n’ai pas été très attentif ces derniers temps. Ce n’est pas grave.
Oh mais si, ça l’était. Apparemment, même le fait que j’essaie de tout me reprocher faisait partie du problème. Je fus sidéré de découvrir à quel point tout était déjà fini entre nous.
Pour éviter de devoir affronter les enfants, j’avais quitté la maison et marché. J’avais avancé à l’aveuglette jusqu’à reprendre mes esprits au niveau du quartier de Kentish Town. Puis je m’étais faufilé au Pineapple, qui était très calme à cette heure de la journée. Je m’étais assis au bar et j’avais commandé un verre devin. Je le terminai sans doute très vite car j’en commandai rapidement un autre.
— Vous n’avez pas senti passer le premier ? demanda une voix bourrue à deux tabourets du mien.
Je ne lui prêtai pas grande attention. Le Pineapple attire une étrange clientèle hétéroclite – c’est là que j’ai rencontré Ellis par la suite – et cette brute voûtée et tatouée au crâne rasé évoquait un inquiétant génie derrière son nuage de fumée de cigarette bleue.
Il fit une nouvelle tentative.
— Vous avez l’air de vous sentir comme moi, dit-il.
Il tenait sa cigarette avec le bout incandescent tourné vers la paume, comme un écolier qui fume derrière les abris à vélos. Ses jointures arboraient un tatouage à l’ancienne. Je distinguais « LOVE » sur une main ; je devinais « HATE » sur l’autre.
Je croisai son regard à travers son écran de fumée. J’étais certain qu’il n’allait pas m’accorder trois vœux, mais il avait un éclat bienveillant dans le regard. Sans savoir pourquoi, je lâchai :
— Ma femme m’a quitté pour un autre homme.
Il se redressa d’un coup et agita une main à travers ce tourbillon de fumée, comme pour mieux m’inspecter.
— Toute l’histoire de ma vie ! s’écria-t-il.
La remarque me surprit. Après tout, ça doit arriver chaque jour à pas mal d’hommes partout dans le monde. Je pris une nouvelle gorgée de vin.
— Il m’arrive exactement pareil ! dit-il. C’était quand ?
— Il y a une heure environ.
— J’hallucine ! gloussa-t-il. Non mais j’hallucine !
Il fit pivoter son tabouret pour se détourner de moi, inspecta le bar et tira très fort sur sa cigarette sans cesser de secouer la tête.
Je ne me sentais pas d’humeur très sociable mais je me sentis obligé de lui poser la question.
— Et vous, alors ?
Il se retourna vers moi. À présent qu’il me regardait fixement, ses yeux affichaient un air triste. D’énormes replis de peau pendaient en dessous, pareils à des baluchons.
— C’est bien ce que je disais. Moi aussi, il y a une heure environ.
Je me demandai dans un premier temps s’il se payait ma fiole, puis décidai que non. On discuta un peu, sur nos gardes, avant de conclure qu’on avait été largués par nos épouses au même moment, à peu de chose près.
Il tendit une main parcheminée au-dessus du bar.
— Ian. Mais tout le monde m’appelle Stinx5, au motif que j’empeste toujours les produits chimiques. Je suis peintre.
J’avoue avoir cru alors qu’il parlait du genre de peintre qui applique une couche de magnolia dans l’escalier de votre immeuble. Je ne compris mon erreur que beaucoup plus tard. Comme nous n’avions aucune envie de déballer nos tripes sur la table, il me demanda à son tour ce que je faisais dans la vie.
— Je dirige une organisation pour la jeunesse. Ou quelque chose qui s’en approche.
— Et quoi donc ?
— Je suis directeur de la National Organisation for Youth Advocacy. La NOYA.
— Et c’est quoi donc ?
— Un organisme qui en chapeaute plusieurs autres. Je représente plusieurs organisations auprès du gouvernement et des organismes officiels, ce genre de choses.
— Et ça consiste en quoi ?
—On fait du lobbying pour obtenir des changements, on participe à des comités de financement. Vous voyez ?
— Non, pas trop.
Je me sentis soudain aussi déprimé par mon boulot que par mon mariage.
— Non, personne ne comprend jamais. J’appréhende toujours de rencontrer des gens parce que ça m’épuise d’essayer d’expliquer mon métier.
Stinx agita un doigt taché par la nicotine en direction de la serveuse, une rousse aux yeux en bouton de bottine et au visage constellé de taches de son.
— Je ne vous ai pas déjà dit de ne jamais laisser un homme avec un verre vide ?
— C’est mon premier soir ici, répondit-elle en me reversant un nouveau verre de vin. (Elle était australienne, comme tout le personnel des bars de Londres à l’heure actuelle. C’est obligatoire.) Je retiens la leçon.
— Vous allez trop vite pour moi, dit-il. Celui-là, prenez-le tout seul.
Tandis qu’on tournait autour du sujet de nos désastres conjugaux respectifs, je remarquai un autre homme assis au bar, en train d’envoyer un texto sur son téléphone portable, mais qui donnait l’impression d’espionner notre conversation. Il était de type asiatique et d’une incroyable beauté ; le genre d’individu toujours tiré à quatre épingles qu’on voit parfois dans les revues pour hommes qui contiennent des publicités pleine page et des articles d’un quart de page. Il martelait les touches de son portable avec une impatience croissante.
Pendant ce temps, Stinx déplaça un tabouret sur le côté pour venir s’asseoir près de moi.
— Alors comment est-ce qu’il faut s’y prendre ? demanda-t-il. Avec les femmes ?
— Avec les femmes ? Si vous croyez que j’ai la réponse, vous vous fourrez le doigt dans l’œil.
— Essayez plutôt les mecs, dit l’Asiatique sans lever les yeux de son portable.
On tourna la tête vers lui d’un même mouvement.
— Ouais, j’imagine que c’est une réponse possible, dit Stinx d’une voix bourrue.
— Sauf que je viens de me faire larguer. (Il nous tendit son téléphone.) Par texto, vous y croyez ? Non mais quelle arrogance !
Stinx tendit la main pour lui prendre le portable et lut le message.
— Toute l’histoire de ma vie ! (Il agita de nouveau son doigt couleur pollen en direction de la serveuse australienne.) Donnez-lui un nouveau verre, à lui aussi. On dirait qu’on forme un club.
— Génial. Je peux en faire partie ? demanda-t-elle.
— Pas question. Mais vous pouvez boire un verre avec nous.
Ainsi fut formé le Club des Chandelles. Fait curieux, quand Diamond Jaz se joignit à la conversation, on prit pleinement conscience du ridicule de notre situation. La camaraderie circulait entre nous comme un bon vin tandis qu’on exhibait nos blessures. J’avais déjà vu ce phénomène se produire à l’hôpital quand on m’avait opéré de l’appendicite. À l’hôpital, les hommes renoncent à toute compétition et deviennent tendres, maternels, pleins de sollicitude, chacun souhaitant la guérison de l’autre. Nous faisions la même chose. Je me surpris à parler en détail de Fay et de l’importance qu’elle avait eue pour moi. Stinx prit des accents lyriques quand il évoqua Lucy et pleura même à un moment de la soirée, mais c’était permis car nous étions largement imbibés à ce stade. Et Diamond Jaz, le bébé du groupe, qui se révéla bel et bien être un modèle pour photographes, nous expliqua qu’il était bi et pouvait donc parler en connaissance de cause de la différence entre se faire larguer par un homme ou une femme qu’on aimait : il affirmait qu’il n’y en avait aucune.
C’était comme tomber dans le vide des jours entiers jusqu’à heurter une saillie. Puis on y restait étendu un moment jusqu’à ce que, en luttant pour se redresser dans le noir, on trouve des marches taillées dans la pierre. Bien que notre cœur paraisse trop lourd pour les gravir, on le faisait malgré tout, sachant qu’elles étaient innombrables.
Je me rappelle l’avoir dit tout haut – ou avoir vaguement balbutié un truc de ce genre – tandis que la serveuse australienne essayait de nous convaincre de finir nos verres pour pouvoir rentrer chez elle. Tous les autres étaient déjà partis, si bien qu’elle verrouilla la porte puis nettoya autour de nous. Enfin bref, quand j’en eus fini, je levai les yeux et vis Stinx et Jaz me fixer avec des yeux scintillants. Je les avais réduits au silence, soit en les impressionnant, soit en les rasant à mort.
Stinx, bavant légèrement, planta une serre d’aigle dans mon épaule, une autre dans celle de Jaz et serra très fort.
— C’est pas si grave, les gars, dit-il d’une voix rageuse en avalant la moitié de ses mots, passqu’on tombe ensemble.
Et ensemble nous étions donc tombés. Depuis trois ans, nous nous retrouvions tous les quinze jours, sans faillir ou presque. Ça, c’est de la fidélité. Nous formions ce que les féministes des années quatre-vingt vêtues de salopettes ridicules baptisaient un groupe d’entraide, sauf qu’on ne lui donnait jamais ce nom. C’était un club de beuverie, de gueuletons, et certains soirs un club-pour-rire-jusqu’à-ce-que-la-morve-vous-jaillisse-du-nez. Vous pouvez en dire ce que vous voulez, mais nous nous faisions beaucoup de bien mutuellement.
Quand Lucy était revenue vers Stinx, Diamond Jaz et moi avions observé avec appréhension puis soulagement leur cérémonie de « remariage » et l’euphorie qui avait suivi. Pendant ce temps, Stinx et moi avions regardé, avec la fascination horrifiée qu’inspire la vue d’un type en train de jongler avec deux ou trois tronçonneuses en marche, Jaz enchaîner les relations. Et ils avaient surveillé, comme des parents inquiets, mon incapacité totale à guérir de ma rupture avec Fay, allant même parfois – Dieu ait pitié de moi et des pauvres femmes concernées – jusqu’à m’organiser des rendez-vous galants.
Et voilà que je le retrouvais dans le même état que ce premier soir au Pineapple. Son recours à la drogue – je ne sais même pas ce qu’est la méthamphétamine, mais ça me fait l’effet d’un truc auquel toute personne tenant un tant soit peu à sa stabilité mentale ne voudrait pas toucher – était un geste de désespoir, car Stinx avait une relation de longue date avec les produits pharmaceutiques. Ça menaçait gravement notre projet de contrefaçon. Mais je m’inquiétais davantage pour l’état d’esprit de Stinx que pour le projet, exception faite bien sûr des problèmes qui en résulteraient pour Antonia et GoPoint.
— Elle t’a quitté ? Lucy ? Quand ça ?
— Avant-hier soir. Non, la veille. J’ai plus ou moins perdu une nuit.
— Tu aurais pu m’appeler.
— J’ai essayé. Ça ne répondait pas. J’ai essayé aussi d’appeler Diamond, mais ce crétin se trouve à New York pour faire des photos avec des écharpes en cachemire et Ground Zero en toile de fond, rends-toi compte.
— Prends ton manteau, lui dis-je. Viens dormir chez moi.
— Non, vieux. Je dois finir ce boulot.
— Ça peut attendre.
— Mais non. Je t’ai déjà mis en retard. Je ne peux pas te laisser tomber, William. Je ne peux pas. Ni laisser tomber ces garçons et ces filles.
— Tu vas en venir à bout ? Les deux exemplaires, je veux dire. Six volumes en tout, c’est ça ?
— C’est pas comme si ça demandait deux fois plus de boulot. Je vais devoir peaufiner quelques différences entre les deux. La tranche et le dos. Des trucs comme ça. Mais ce sera fait. Je vais y bosser toute la nuit. Et la nuit d’après.
Stinx donnait l’impression que c’était facile, mais je savais qu’il produisait les pages une par une. C’était un maître faussaire. Relieur chevronné à l’origine, il avait été appelé à accomplir du travail de restauration sur de vieux livres endommagés après l’inondation d’une cave. Il avait vite compris qu’il y avait plusieurs zones floues entre restauration et reproduction. Ce travail-ci était un jeu d’enfant comparé à certaines des choses qu’il avait faites au cours de sa vie haute en couleur.
— Tu veux que je passe la nuit ici ? Que je te fasse le café ? Des tartines de Marmite ?
— Dégage, mon vieux. Tu bosses demain matin.
Il se détournait déjà de moi, plongeant la main dans son col et balayant son atelier du regard. Je décidai de le laisser tranquille. Mais avant de partir, j’aperçus quelque chose qui se faufilait sous un établi. Je crus voir de minuscules yeux noirs m’observer. Je décidai de ne rien dire à Stinx.
La porte de son atelier donnait sur l’une de ces cages d’ascenseur industrielles en acier, vestiges de l’époque où ce bâtiment était un entrepôt. Il me suivit dehors et m’ouvrit la cage.
— Passe-moi un coup de fil, lui dis-je, si l’appel de la méthamphétamine se fait sentir.
Il tendit vers moi un doigt noueux et doré tandis que la cage commençait sa descente.
— Prends soin de toi, William.
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