Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 28 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 28

 

 

Enfin, on savait maintenant qui fouinait et pourquoi. Avec mon habitude consistant à mentir à la police, la dernière chose dont nous avions envie, c’était que les flics viennent m’interroger sur notre trafic de livres anciens, et cette menace semblait enfin écartée.

Mais pour garder cette assiette-là en équilibre, il fallait absolument que je retrouve Stinx pour qu’il reprenne l’opération. Il fallait aussi que je voie le détestable Ellis avant qu’il perde tout intérêt. Mon problème consistait à le contacter alors que je n’avais pas d’infos sur l’avancée d’Orgueil et préjugés. Comme je ne pouvais pas franchement l’appeler pour lui apprendre que je n’avais rien à lui dire, je décidai de lui apprendre l’existence d’un ou deux autres trésors qui venaient d’apparaître sur le marché. Une chouette petite première édition de Dickens, par exemple. Peut-être Un chant de Noël. Ou alors le Tristram Shandy de Sterne. Peut-être un livre pour enfants, secteur toujours lucratif.

Je ne me frottais pas vraiment les mains à l’idée de le revoir. Un autre point de détail me tracassait au sujet de ce salopard d’Ellis. C’était cet enfoiré qui avait lancé le Sunday Observer sur notre piste. Je n’avais pas la moindre idée de ce que pouvaient être ses motivations, la jalousie mise à part. Après tout, Jaz était le play-boy du monde de la poésie, alors qu’Ellis ne serait jamais rien d’autre qu’un raté au grand tarin. Non, je devais une visite au père Ellis.

J’en devais également une à Antonia chez GoPoint. Je supposais qu’elle avait déjà dû dépenser l’argent que je lui avais versé et j’aimais de toute façon l’idée, à quelques jours à peine de Noël, de lui annoncer en accord avec l’esprit des fêtes qu’il y aurait encore de l’argent à venir plus tard.

Je voyais désormais Yasmin quasiment chaque soir après le travail. Nous dînions tôt, marchions le long de la Tamise et nous arrêtions prendre un verre. Ces soirées n’allaient jamais plus loin et j’étais intrigué de la voir s’accrocher malgré tout, mais elle semblait satisfaite d’en rester là. L’idée qu’elle puisse m’espionner pour le compte d’Ellis me tracassait toujours, mais je savourais tellement chaque minute passée avec elle que je repoussais cette idée. Enfin bref, comme elle occupait toutes mes soirées, je pris une longue pause déjeuner au cours de laquelle je comptais revoir à la fois Antonia et Ellis.

Les rues étaient déjà décorées pour Noël et, bien qu’on ne soit qu’à l’heure du déjeuner, les lumières étaient allumées dans tous les magasins lorsque je bondis à bord d’un bus rouge qui descendait Oxford Street en direction de Bloomsbury. Un autre passager tenait absolument à me parler de quelque chose d’incompréhensible et je hochai vigoureusement la tête sans vraiment comprendre. Non, ce n’était pas un démon, juste un usager avec une case en moins. Il y en a des centaines.

Quand j’atteignis GoPoint, la fille de Manchester à la veste matelassée traînait près de la porte, frissonnante.

— Vous savez quand il sera 16 heures ? me demanda-t-elle tandis que je sonnais pour qu’on me laisse entrer.

— Ça approche, répondis-je, ce qui parut la satisfaire.

L’un des assistants d’Antonia me fit entrer et m’apprit qu’elle se trouvait dans son bureau.

Il y avait quelque chose de curieux dans la pièce, mais je n’eus pas le temps de mettre le doigt dessus car Antonia, dont le « bureau » aux allures de cagibi faisait face à la porte, leva les yeux de son ordinateur. Elle m’accueillit par son sourire habituel, mais il me sembla plus lent à venir que d’ordinaire. Elle se leva de son siège et m’étreignit comme toujours. Mais il manquait quelque chose.

— Pas de poème de William Blake aujourd’hui, Antonia ? D’habitude, tu as toujours une citation obscure et spirituelle à me balancer.

Elle relâcha son étreinte.

— Je suis un peu fatiguée. (Elle me dégagea de l’espace et me tira une chaise de plastique.) Assieds-toi.

— Dis-moi quelque chose, Antonia. Où est-ce que tu puises la force de faire tout ça ?

— Quoi donc ?

— Tout cet altruisme. Ces sacrifices. Cette patience. Cette générosité.

Elle me regarda de ses yeux limpides.

— Si tu me poses cette question, c’est que tu n’as rien compris.

— Tu ne vas pas me demander pourquoi je viens ?

— Non, mais toi, tu vas me le dire.

— D’accord. J’ai la quasi-certitude que nous serons peut-être en position de faire un autre don d’ici au printemps.

Elle secoua la tête et détourna le regard. Puis le reporta de nouveau sur moi pour me dévisager. Elle avait un sourire aux lèvres, mais forcé. Les rides s’étaient accentuées au coin de ses yeux. Celles qui encadraient ses lèvres évoquaient aujourd’hui des marques de griffes.

— C’est formidable, William, mais c’est inutile.

— Quoi ? Ils essaient encore de vous faire fermer ? Mais ça fait des années qu’ils essaient ! Et alors ?

— Ce n’est pas ça. Nous arrivons à la fin du projet.

— La fin ? Pourquoi ?

— C’est moi, William.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle m’offrit de nouveau ce maigre sourire.

— Ô rose, tu es malade.

— Quoi ?

— Le ver invisible a découvert ma couche. Je suis malade, William.

— Quoi ?

— J’ai un cancer à un stade avancé. Je le sais depuis un moment. J’ai subi un traitement mais des métastases apparaissent partout. On le traite quelque part, il réapparaît ailleurs. Ils ont fait tout leur possible.

Je me levai par réflexe.

— Mais on doit pouvoir te fournir un meilleur traitement. On va te le trouver, Antonia, m’entendis-je crier comme avec la voix de quelqu’un d’autre.

— William, William, mon chéri. Assieds-toi. Viens, assieds-toi. J’ai un excellent cancérologue. Il n’y en a pas de meilleur. Simplement, les dés ont été jetés. Maintenant, écoute, je suis en train de tout organiser pour la fermeture de GoPoint.

C’était comme apprendre qu’une guerre était perdue. Qu’un empire s’effondrait.

— Tu veux dire que tout est vraiment fini ?

— Je ne vois pas comment ça pourrait continuer après moi. Tout le monde le sait. On m’a donné trois mois, quatre grand maximum. Nous allons vendre ce bâtiment aux promoteurs immobiliers et faire don des gains à une organisation similaire. La cause doit se poursuivre. Tu n’arrêteras pas de faire des dons, hein ? Ils en ont encore tous besoin.

C’était bien elle. En train de mourir d’un cancer et elle pensait encore aux autres. J’éprouvai une grande honte.

— Ne pleure pas pour moi, William ! Ça rendra les choses encore plus dures pour moi.

— Je verse des larmes si j’en ai envie, bordel ! m’écriai-je.

Puis elle m’étreignit une fois de plus et on ne se relâcha pas avant un bon moment. Puis elle me repoussa enfin et me dit qu’elle avait beaucoup de travail en attente. Je l’embrassai de nouveau et balayai du regard la pièce minuscule. Je ne distinguai rien. Rien de démoniaque ne trouvait de prise, si minuscule soit-elle, autour d’elle. Elle brûlait d’une lumière trop vive. Elle avait chassé tous les démons à l’aide d’une lumière éclatante et blanche qui avait fini par se retourner contre elle-même.

Quand je quittai le bâtiment, la femme matelassée me harangua de nouveau. Elle tira de sa bouche une mince cigarette roulée pour me lancer :

— Hé ! Quand est-ce qu’il sera 16 heures ? Dites !

— Oh, vous allez la boucler, oui, aboyai-je.

Elle se redressa, outrée.

— Pas la peine de le prendre comme ça, me cria-t-elle. Vraiment pas la peine.

 

J’étais déjà remonté comme une horloge quand je traversai Bloomsbury en direction de Holborn pour y retrouver Ellis. J’étais furieux contre lui et contre toute la saleté de ce monde. Je sondai la dureté de mon propre cœur et observai cette grande capitale où nous n’avons ni meneurs ni figures à admirer. Nos ministres sont des fraudeurs, des menteurs et des escrocs dont la seule idéologie consiste à s’accrocher au pouvoir ; nos commerciaux sont des loups qui festoient de sang et d’os ; nos religions s’attaquent aux petits enfants et nous nourrissent d’histoires cauchemardesques ; nos médias nous empoisonnent par le consumérisme, hideux ver gonflé qui mange sa propre queue ; nos stars du foot battent leurs femmes et violent des jeunes filles ; nos vedettes du cinéma et nos mannequins sont des camés et des ivrognes ; nos poètes sont obscurs.

J’enrage ! J’enrage ! Quand je vois gaspiller les vies des gens ordinaires. Celles de jeunes hommes et femmes aussi faibles que moi, victimes des drogues qui envahissent les quartiers défavorisés de la nation ; des sans-abri qui errent comme des spectres ; des gens qui mangent pour oublier et s’abrutissent de mauvais programmes télé ; de jeunes soldats courageux sacrifiés dans les déserts pour l’ambition d’individus possédant d’obscènes fortunes. Comme j’enrage ! Et je pleure ! De voir la vie ainsi bradée ! Et je ne possède comme antidote, perdu parmi ces dirigeants qui n’en sont pas, ces démons cachés dans l’âme des hommes et des femmes, que ma rage et mon humanité.

Les démons se nourrissent de nous de toutes parts. Ils lapent, ils bâfrent. Ils nous dévorent en un ralenti cruel. Et seule l’illusion de l’amour promet de nous défendre, mais elle aussi finira par s’effondrer. Et je savais que même Yasmin, venue à moi sous l’apparence de l’amour, était habitée par le plus cruel des démons qui ne cherchait qu’à nourrir mes espérances.

Et ce fut en proie à cette fureur que je traversai la ville en direction du pub où j’avais prévu de retrouver Ellis – le Cittie of York, l’une des plus anciennes auberges de Londres. La rumeur affirmait que dans ce pub… Oh, et puis on s’en fout de la rumeur, c’était là qu’il voulait me retrouver, délaissant l’obscurité de la zone la plus spacieuse du bar pour nous planquer au fond, dans les recoins plus intimes. Mais ça me dépasse que quiconque puisse vouloir partager un espace intime avec Ellis. Savoir qu’il y avait emmené Yasmin une fois me restait aussi sur le cœur.

Il m’attendait.

— Billy, dit-il d’un ton pince-sans-rire, ironique et raffiné, agitant son verre vide. Apporte-moi un grand whisky. Avec plein de glace.

En réalité, j’avais voulu le retrouver pour essayer de gagner du temps sur Orgueil et préjugés tout en feignant de l’informer de l’existence d’autres livres anciens susceptibles de l’intéresser ensuite, afin que je puisse peut-être lui « trouver » un exemplaire ; ou peut-être lui livrer quelques titres dont je «savais» qu’ils se trouvaient sur le marché. Comme la nouvelle annoncée par Antonia avait chamboulé mes motivations quant à ce petit jeu, j’appréciais encore moins que d’habitude la compagnie d’Ellis. Mais je devais rester dans ses petits papiers afin de conclure la vente pour rembourser le prêt dont j’avais fait don à GoPoint.

— Non mais je n’en reviens pas ! dit-il tandis que je posais son whisky sur la table. Toi et cette tafiole d’hindou. Hé, t’as oublié la glace.

Je le regardai en haussant un seul sourcil. En plus d’être un poète exécrable, c’était un raciste homophobe.

— Joli costard, Ellis. Armani ?

Il haussa une épaule sous sa veste.

— Vous auriez continué combien de temps ? Tous les deux ?

— Des années, sans doute, si personne ne nous avait dénoncés.

— Eh bien, c’est vraiment pas de chance. (Il détourna le regard pour boire une gorgée de scotch.) Quel dommage que la mèche ait été vendue.

Je l’observai. Ignorait-il vraiment que je savais que c’était lui qui avait donné l’info au journaliste ?

— Je ne sais vraiment pas comment ils ont eu vent de l’histoire. Ensuite, ils ont trouvé des bouts de papier dans ma poubelle.

— Oui, j’ai lu tout ça dans les journaux du dimanche. J’étais stupéfait.

C’était bien vrai. Il croyait que je n’en savais rien !

— Le truc, c’est que je n’en ai parlé à personne. Absolument personne.

— Vraiment ? répondit-il en tournant vers moi des yeux écarquillés et sincères. Alors c’était sans doute quelqu’un de très proche de toi.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Eh bien, cette personne a dû reconnaître sans doute certaines de tes tournures. Des expressions récurrentes. Des tics verbaux. Si elle les avait remarqués, elle aurait peut-être pu noté qu’ils réapparaissaient dans le style familier très particulier de Jaz Singh.

Cet enfoiré me révélait carrément comment il nous avait percés à jour. Et il s’amusait. Il me raillait.

— Tu as peut-être raison.

Je me demandai si je pouvais le piéger au sujet de Yasmin. Lui faire révéler qu’il savait que je la voyais. Je décidai de risquer le tout pour le tout.

— Comment va la jolie fille qui t’accompagnait au Museum Tavern ?

— Ah, elle ? demanda-t-il en étouffant un bâillement factice. Yasmin ? Aucune idée. Elle était jolie, mais un peu dérangée.

— Ah oui ? C’est inquiétant.

— Oui, c’est une de ces filles aux mœurs dangereusement légères. Bon, alors, tu me l’as obtenu ?

— Encore quelques jours.

— Oh, par pitié. J’en ai marre.

— On est en train de procéder à des tests, lui dis-je. Ça fait partie du service. Tu n’aimerais pas payer une somme pareille sans être sûr à cent pour cent de ce que tu obtiens. Mais ça prend du temps.

Il me regarda avec insistance. Je changeai de sujet et me mis à parler des affaires en général. Je commençai par dire que le marché était stagnant et qu’on ne voyait pas apparaître grand-chose d’intéressant. Puis je citai quelques noms. Dickens et tout le reste. Je lâchai quelques allusions à des livres dont j’avais appris l’existence.

— Comment se fait-il, me dit-il en agitant vers moi sa large main répugnante de poète, que je n’en entende jamais parler ? Je cherche partout sur le Net et je passe mon temps à demander à d’autres fournisseurs mais je n’en entends jamais parler. Quelles sont tes sources ?

Je bus une gorgée de vin, qui était plus que correct. Puis je le gratifiai d’un sourire délicieux et meurtrier.

— Et il y a des prix annoncés pour ceux-là ?

— Je ne parle jamais des prix avant de savoir ce qui est effectivement disponible. Tu le sais bien. Et ça dépend des autres acheteurs.

— Des autres acheteurs, dit-il avec mépris. Tu me prends pour un crétin ? Il n’y a personne d’autre sur ce coup, hein ?

Il y avait eu quelqu’un, bien entendu. Mais plus maintenant.

— Je crois que je t’en ai déjà un peu parlé.

— Quoi, l’autre connard de marchand de jouets ? Il n’existe pas, hein ? Tu te crois très malin, Billy, mais tu es transparent. Tu sais ça ? Transparent. S’il existe, donne-moi son numéro.

— Tu sais bien que je ne peux pas faire ça.

— Soit tu me donnes son numéro, soit on annule tout. C’est aussi simple que ça.

Il était d’humeur revêche et je pense qu’il était sincère. J’ignorais comment réagir. Si je lui donnais ce numéro, Otto ne serait pas là. Quelqu’un risquait même de lui apprendre qu’il était mort.

Je bus une gorgée de vin. Puis je tirai de mon portefeuille la carte de visite d’Otto que je tendis à Ellis.

— Très bien, déclarai-je. S’il me confirme qu’il est prêt à surenchérir, le livre est à lui. Point final.

Ellis m’arracha la carte et tira de sa poche son téléphone portable qu’il ouvrit d’un geste brusque. Il me dit qu’il allait vérifier l’offre d’Otto. Il composa le numéro et j’attendis bras croisés. Ellis tenta de me faire baisser les yeux tandis que le téléphone sonnait.

J’ignore si quelqu’un répondit ou si Ellis tomba sur un répondeur. Dans tous les cas, il raccrocha. Il referma le couvercle de son téléphone et le laissa retomber dans sa poche. Je le regardai en haussant un sourcil. Il avait perdu. Si seulement j’arrivais à obtenir de Stinx qu’il termine le boulot, la vente était conclue.

Puis Ellis aborda le sujet du vélin, dont j’avais déjà utilisé un échantillon pour le tenter. Il exigea qu’il soit inclus dans mon prix « extravagant ». Comme je refusais purement et simplement, il me cracha à la figure un type de poésie assez unique, d’une brièveté métrique et d’une virulence remarquables. Incisif, auraient dit les critiques littéraires. Musclé.

— Et toi, Billy, tu reçois quelle commission sur ces ventes, exactement ? J’estime qu’il faudrait que je sache combien tu touches chaque fois que je t’achète un nouveau livre.

— Ça, c’est une information, répondis-je d’un air satisfait, que tu n’as pas besoin de savoir.

Puis il se lança dans une diatribe spontanée. Au sujet de ses éditeurs. De son agent. De ses traducteurs, nom d’un chien. De moi-même. Comme quoi nous étions une bande de parasites et de vampires qui aspirions sa vitalité et vivions de son talent. Au bout d’un moment, je cessai d’écouter et admirai la façon dont sa mâchoire s’agitaient, dont ses lèvres s’écartaient et dont il mâchait certains de ses mots. C’était comme regarder un chien mâcher un énorme steak cru ; des postillons jaillissaient de ses lèvres au-dessus de la table tandis qu’il trouvait des remarques bien choisies pour décrire toutes les personnes qui avaient gravité autour de lui.

Je me rappelle avoir pensé : « Comment oses-tu dire toutes ces choses-là alors qu’un peu plus loin une sainte femme est en train de mourir d’un cancer, et comment oses-tu parler de Yasmin en ces termes, et comment peux-tu rester assis ici et faire comme si tu ne nous avais pas vendus à la presse, Jaz et moi, et qu’est-ce qui te fait penser que tu peux me railler comme ça ? »

Il n’en avait pas fini.

— Et ne crois pas que je ne sois pas au courant que tu te tapes cette salope de Yasmin. Tu crois que je ne vous ai pas vus quitter la soirée de lancement du livre de Fraser ? Tu te cachais pour que je ne te voie pas ! C’était pitoyable.

Et l’instant d’après, c’était comme si un esprit s’était emparé de moi, car je tenais Ellis par la gorge. Je l’avais repoussé contre la banquette et je l’étranglais. Mes doigts s’enfonçaient dans son cou comme des serres et serraient sa trachée. J’étais à deux doigts de l’étrangler et j’y prenais plaisir. Il produisait des bruits absurdes entre crachotements, sifflements et sanglots ; son visage avait viré au bleu pâle, il donnait des coups de pied dans l’air et tentait faiblement d’écarter mes doigts de sa gorge.

Alors que je serrais toujours, je pris conscience que les autres buveurs présents nous regardaient. Je levai la tête. L’effort m’avait fait retomber les cheveux sur mes yeux. Au bar, deux hommes me regardaient. Un troisième, qui se tenait à l’écart, était Seamus, le vieux soldat. Il me regardait avec un vague intérêt.

En réalité, je voulais que quelqu’un m’arrête. Mais quand, tremblant d’effort, je les regardai droit dans les yeux, les hommes du bar se détournèrent et reprirent leur conversation. L’un des serveurs fut interrompu alors qu’il encaissait un paiement. Le spectacle l’horrifia, mais quand il me vit le fusiller du regard, il se contenta de se passer un doigt sous le nez et de poursuivre la transaction.

Je fus consterné de constater que personne n’intervenait dans un endroit public pour empêcher un homme de se faire étrangler à mort. Voilà qui était révélateur de notre société moderne et indifférente.

Je relâchai Ellis.

— Pauvre taré ! me cracha-t-il d’une voix râpeuse, tâtant les bleus autour de son cou. Mais qu’est-ce qui te prend ? Pauvre taré !

Je me rassis sans rien dire. Je lissai mes cheveux. Je m’étonnai de me retrouver à ce point essoufflé.

Ellis se leva et s’empara de son manteau.

— Taré ! me brailla-t-il de nouveau. Pauvre taré !

Puis il se dirigea vers la porte d’un pas décidé, sans un coup d’œil en arrière.

— Ça t’apprendra à être un poète exécrable, lui criai-je tandis qu’il s’éloignait.

Quelques instants plus tard, j’allai au bar et me commandai un verre de

Château Pichon-Baron 1997 (pauillac, 2e cru classé).

— Dans un petit verre ou un grand, monsieur ? me demanda le barman qui, trois minutes plus tôt, me regardait étrangler quelqu’un.

— Grand, plutôt. Et laissez-moi la bouteille, vous voulez bien ?

— Sans problème, monsieur. Je reviens tout de suite.

Je ne retournai pas travailler après mon agression contre Ellis. Je passai l’après-midi à boire comme un trou au Cittie of York. J’avais le sentiment de me trouver dans une situation dangereuse et j’éprouvais le besoin de m’assommer à l’aide de vin. Mon soudain accès de violence envers Ellis n’avait rien résolu. Il n’avait fait qu’enclencher un processus.

J’avais perdu ma motivation, ma raison d’être par rapport à cette histoire de livres anciens, ainsi que notre meilleur client, tout ça en un après-midi. Pis encore, je venais de brutaliser le seul moyen par lequel je pouvais espérer rembourser mes dettes conséquentes.

Le barman me gardait à l’œil mais mon comportement demeura impeccable jusqu’à ce que je me retrouve coincé dans les toilettes pour hommes. J’ignore comment la chose se produisit. Je me revois en train de pisser debout contre l’urinoir de porcelaine. Je dus m’endormir quelques minutes car je me réveillai avec la joue collée au mur carrelé. Il y avait un graffiti. J’étais certain qu’il ne s’y trouvait pas quand j’avais commencé à uriner. Il disait :

Cinq, six, sept.

Rien que ça.

— Ha ! m’écriai-je.

Je voulus sortir des toilettes mais ne trouvai pas la porte. Je fis le tour complet de la pièce à genoux, rasant les murs, cherchant l’issue sans jamais la trouver. Affalé contre le mur, j’appelai Yasmin sur mon portable. J’étais censé la retrouver après le travail mais je lui demandai de venir me chercher.

Quelqu’un entra, urina puis ressortit, ce qui me rassura quant à l’existence d’une porte.

Au bout d’un moment, le barman descendit.

— Je m’inquiétais pour vous, dit-il nerveusement. Je peux vous aider ?

— J’aimerais bien.

Il m’aida donc à me relever. Par bonheur, il découvrit la porte et on sortit, moi d’un pas instable, lui en me guidant d’une main mais me touchant à peine. Il voulut m’appeler un taxi.

— Non, répondis-je, quelqu’un vient me chercher.

— Sérieusement ?

— Une jeune femme. Elle arrive. Je sais ce que vous pensez.

— Je ne pense rien du tout, répondit le barman.

Je trouvai un siège. La clientèle du bar s’était clairsemée pendant l’après-midi, mais la clientèle d’après le travail commençait à arriver. Ils se tenaient à distance respectueuse de moi. Sans savoir pourquoi, je me remis à penser à Seamus et à son document.

 

Puis Yasmin arriva enfin.

Elle se pencha vers moi, perplexe.

— Tu es torché.

Mon Dieu, qu’elle était belle. J’avais envie d’elle, là, dans ce pub. Le barman s’approcha d’elle et ils échangèrent quelques mots trop loin de moi pour que je les entende. Il me regarda puis se tourna de nouveau vers elle. Il se planta un doigt dans l’oreille et le secoua comme pour en ôter le cérumen. Je savais ce qu’il pensait.

Yasmin me fit monter dans un taxi. J’ignorais où nous allions. J’essayais constamment de reconnaître l’itinéraire, mais en vain. Une idée affreuse me traversa. Et si je m’appelais Seamus ? Et si elle me conduisait chez GoPoint ? Une bouffée de panique monta en moi.

— Où est-ce qu’on va ? demandai-je.

— Je te ramène. Chez toi, je veux dire.

Ça me parut acceptable.

Notre arrivée occasionna une scène ridicule. Sarah et Mo étaient en pyjama – une fois de plus – mais vinrent à la porte voir ce qui se passait. Bien que ce soit parfaitement inutile, Yasmin m’entourait d’un bras comme si elle devait me soutenir pour remonter l’allée. Je ne devais pas être saoul à ce point car j’eus pleinement conscience de l’échange de regards entre Yasmin et Sarah. Elles firent ce truc que font les femmes : calcul rapide, classement d’un millier de petits détails dans une centaine de cases différentes, toutes étiquetées, tamponnées, cataloguées, jugées et méprisées. Tout ça le temps d’un clin d’œil. Enfin bref, il n’y eut pas de présentations formelles. Derrière Sarah, je me rappelle le visage de Mo au sourire espiègle.

— Il faut qu’il aille se coucher, dit Yasmin.

— Par ici, répondit Sarah en pivotant sur ses talons.

— Je vais l’aider à monter, dit Mo.

— J’ai bas b’zoin de l’aide d’un p’tit blanc-bec comme toi, répondis-je gaiement.

On m’aida à rejoindre ma chambre et on m’étendit sur mon lit. Sarah voulut m’ôter mes chaussures mais Yasmin lui dit :

— Je m’en occupe.

— C’est mon père, répondit Sarah. Je vais le faire.

— Allez, Sarah, dit Mo.

— Quoi ? répondit-elle brusquement.

— Laisse-les tranquilles ! dit Mo.

Quelque chose parut contrarier Sarah. Je lui envoyai un baiser et elle s’en alla avec Mo. Yasmin ferma doucement la porte.

— Tu veux que je reste ? demanda-t-elle.

— Évidemment.

Elle ôta son manteau et le jeta sur une chaise. Elle retira mes chaussures, déboutonna ma chemise, souleva mon épaule gauche puis ma droite pour la retirer de sous moi. Puis elle défit ma ceinture. J’essayai d’ouvrir la sienne en retour. Tout ça manquait quelque peu de dignité.

— Non, dit-elle. Ce n’est pas le moment.

Cette réponse me dégrisa un peu. Elle avait tout à fait raison : le sexe était la dernière chose dont j’aie envie à ce moment-là. Je m’assis et regardai mon reflet dans le miroir en clignant des yeux. Je ne savais pas ce que je faisais dans la chambre. Je n’avais aucune envie de m’endormir. Je me levai et repoussai doucement Yasmin.

— Où est-ce que tu vas ?

Je me rendis dans mon bureau et tirai de sa cachette le cahier de Seamus. J’avais besoin de savoir qu’il était là, que personne ne l’avait volé. Seamus me l’avait confié. Dans ma confusion et mon état d’ébriété, je crus même un instant qu’il l’avait écrit pour moi.

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