Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 5
Je ne sais pas au juste ce que j’avais vu sous l’établi dans l’atelier de Stinx. Les gens ignorent tout des démons et de leur nature. On peut entrer dans n’importe quelle librairie et trouver un genre d’encyclopédie ou de répertoire des démons. Mais ces ouvrages sont décevants, car ils ne font généralement que recenser des dieux de diverses cultures. Par exemple Belzébuth, le dieu de la cité philistine d’Ekron ; ou Asmodée, le dieu perse de la colère. Ceux-là ne sont des démons que dans la mesure où les religions judéo-chrétiennes les ont considérés comme des rivaux.
Ce ne sont pas des démons. Ils ne comptent pas parmi les mille cinq cent soixante-sept, tels que Goodridge les a brillamment recensés. Et de toute façon, si vous voulez de longues listes de dieux, pas besoin d’aller chercher plus loin que la religion hindoue. Diamond Jaz, qui avait suivi dans sa jeunesse une formation pour devenir prêtre hindou, m’avait informé qu’ils étaient innombrables ; et le dernier chiffre qu’il m’avait cité « dépassait les trois cent trente millions ». Ouais. Et bien entendu, la personne qui cherche à les compter se trouve sous l’emprise de ce démon bien particulier que Goodridge a appelé « le démon qui pousse à compter un nombre sans cesse changeant ».
Je réfléchissais à tout ça en approchant de King’s Cross. La lumière s’estompait déjà et un homme vêtu d’un long manteau crasseux me parla d’une voix rauque depuis l’embrasure d’une porte. Je pensais aux employés des agences gouvernementales chargés de recenser les sans-abri. J’avais dû m’éloigner de cinq ou six mètres de l’entrée de la boutique quand je m’arrêtai et revins sur mes pas.
J’inspectai attentivement l’épave qui se tenait devant cette porte. Ses longs cheveux lui collaient au visage. Des traces de larmes – j’étais persuadé que c’en étaient – couraient le long de ses joues crasseuses jusqu’à sa barbe. Il paraissait lessivé.
Il me regarda en clignant des yeux.
— Si c’est pas malheureux, j’essaie d’obtenir une tasse de thé.
— Seamus, c’est ça ? lui demandai-je. On s’est croisés chez Otto l’autre jour. Vous avez fait la guerre du Golfe avec lui.
Il détourna le regard sur le côté.
— Lâchez-moi avec ça.
Je ne savais pas trop si c’était à moi qu’il parlait.
— Comment allez-vous, Seamus ? Vous m’avez l’air en sale état, si je puis me permettre.
— J’aimerais bien une tasse de thé.
J’aurais très bien pu lui filer quelques livres et m’éloigner. Mais on sait tous ce que signifie une tasse de thé, si bien que je lui demandai plutôt s’il connaissait GoPoint. Il me répondit qu’il en avait entendu parler. Je dénichai une carte de visite et inscrivis l’adresse de GoPoint au verso, accompagnée d’un mot bref pour Antonia, avant de la lui placer dans la main. Seamus parut déçu. Puis à la réflexion, j’appelai un taxi noir et l’y fis monter.
— Merci, me dit le chauffeur. J’avais vachement envie qu’il monte dans mon taxi.
— Oh, la ferme. Tenez, voilà vingt livres. Assurez-vous qu’il trouve la porte de cet endroit, vous voulez bien ?
Puis je pris le métro jusqu’aux bureaux de la NOYA à Victoria.
Il était dans les 11 heures quand je débarquai au travail. L’heure à laquelle j’arrive n’a aucune importance. D’une part, j’y reste souvent jusqu’à 19 heures et je me déplace souvent pour l’organisation, et d’autre part, c’est moi le patron. Quoi qu’il en soit, Val, ma secrétaire de longue date, assure la permanence de 9 à 17 heures. Vieille école. Classeurs immaculés, un mouchoir délicat glissé dans sa manche.
Son travail de secrétariat est tout aussi soigneux. Elle ouvre toujours le courrier pour moi et retire les enveloppes, à moins qu’elles soient marquées « Personnel et confidentiel », ce qui n’arrive jamais. Sauf ce matin-là, où je trouvai une enveloppe blanche sur mon bureau avec le reste du courrier.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Vous allez devoir l’ouvrir pour le savoir, non ? (Val me parle souvent comme si j’avais douze ans.) Ça m’a l’air d’une invitation.
J’en reçois souvent – généralement pour des réceptions guindées ou des conférences organisées par des agences gouvernementales et précédées par un verre sournois de chardonnay ou d’un atroce sherry. L’enveloppe contenait un carton blanc. Une petite maison d’édition nommée Winding Path m’invitait au lancement du livre d’un certain Charles Fraser.
— Oh la vache ! m’écriai-je. Je n’avais pas entendu ce nom depuis un bail.
L’attaché de presse avait ajouté un mot pour m’informer que Charles Fraser m’avait cité dans les remerciements pour ma contribution à son livre et qu’ils espéraient m’y voir. Quelle contribution ? me demandai-je.
Val déposa un dossier sur mon bureau et regarda l’invitation par-dessus mon épaule.
— Vous devez être ravi ! s’exclama-t-elle comme si on m’avait choisi pour jouer dans l’équipe de foot de l’école. Vous connaissez l’auteur ?
C’était à la fac de Derby, au début des années quatre-vingt, peu après que je m’étais découvert un intérêt pour les livres anciens. J’étais retourné m’installer à la résidence universitaire pour ma dernière année et l’aumônier de la fac questionnait tour à tour tous les résidents de Friarsfield Lodge. Le pavillon, grande bâtisse edwardienne aux murs blancs et branlants aménagée en chambres individuelles, accueillait vingt-deux étudiants de sexe masculin. Par moments, cet endroit ressemblait à un zoo, mais la plupart du temps, c’était une résidence tranquille et morne dont les salles de bains étaient remplies de maillots de rugby humides et les séchoirs encombrés de chaussures de foot ou de matériel de spéléo. Noël approchait. Fraser, je le connaissais de mon cours d’anglais mais je n’avais pas passé beaucoup de temps avec lui. Ces entretiens se déroulaient dans nos propres chambres, et je vis sur le programme affiché que je devais passer après Fraser.
On nous avait dit et répété de nous débarrasser de toute pornographie et de tout l’attirail servant à fumer de l’herbe avant que l’aumônier vienne frapper à notre porte. Il entra en se frottant les mains, tel un chirurgien sur le point de pratiquer une opération classique de l’appendicite. Il refusa le thé que je lui offris et s’assit dans un fauteuil près du chauffage à gaz qui sifflait doucement. Je m’assis sur mon lit.
L’université avait été créée initialement par l’Église anglicane. Bien que le gouvernement ait destitué l’Église de ses pouvoirs de contrôle, elle prenait toujours ses devoirs très au sérieux, fournissant une aumônerie et offrant les cérémonies habituelles en début et en fin de trimestre. Dick Fellowes, individu expansif, maigre, nerveux et aux yeux pétillants, affichait généralement une grande décontraction, mais il était sanglé ce jour-là dans son col d’ecclésiastique. Pour l’anecdote, il arborait également un bouc blond à une époque où personne d’autre ne le faisait, même pour blaguer.
Il n’était pas né d’hier. S’il était membre du comité de l’association des étudiants, c’était parce que les étudiants voulaient qu’il y participe.
— Alors, vous l’avez vu ?
— Oui.
— Vous êtes monté le voir ?
— Oui.
— Après que toute cette histoire a éclaté, ou avant ?
— J’étais avec le concierge quand il a ouvert la porte.
— Ah, d’accord. Donc vous ne l’aviez jamais vu avant tout ce tapage ?
— On ne peut pas entrer, normalement. C’est censé être verrouillé.
Pendant tout le temps où il me posait ces questions, il inspectait ma chambre au lieu de me regarder. En quête d’indices. Il inspectait très attentivement les affiches qui ornaient mes murs. Ses yeux tombèrent sur un masque africain de bois sculpté qu’une petite amie m’avait donné parce que sa mère le trouvait flippant et n’en voulait pas chez elle. Quand il se leva de son fauteuil, ce fut avec l’agilité d’un chat sauvage. Il s’approcha de ma bibliothèque et se remit à se frotter les mains. Il s’accroupit en me tournant le dos. Je savais qu’il inspectait la tranche de tous les livres de poche de l’étagère. En même temps que l’herbe et le porno, j’avais caché d’autres articles ; je commençais à me demander si la poussière comportait des traces qui lui apprendraient que, à l’instar de la British Library, je possédais une collection secrète. Quand il en eut fini avec mes livres, il entreprit de passer mes cassettes en revue.
Il se retourna et me gratifia d’un immense sourire par-dessus son épaule.
— Je sais que je suis là pour parler de ce qui s’est passé là-haut, mais je suis fasciné par la collection de musique des gens, pas vous ?
— Ouais.
Il agita une de mes cassettes dans ma direction.
— Ça, j’adore ! Ça vous retourne la tête !
— Ils viennent de sortir un nouvel album, répondis-je, serviable.
Il se leva, visiblement satisfait de mes goûts en matière de rock indé. Il se retourna pour braquer sur moi un regard pétillant.
— Alors je vais devoir l’ajouter à ma liste de Noël. Et si on montait regarder ce truc ?
Il me suivit dehors. Me voyant vérifier que la porte était bien fermée, il exprima sa surprise. Il me demanda si je verrouillais toujours ma porte. Je lui fis remarquer qu’il y avait eu quelques larcins récemment. Il me répondit qu’il se demandait où allait le monde si les étudiants ne pouvaient plus se faire confiance.
Dick Fellowes me précéda pour monter les deux premiers escaliers. Je remarquai qu’il portait un pantalon noir très moulant et des chaussures de cuir verni noir. Il y avait quelque chose d’affecté et d’efféminé dans sa façon de passer la main le long de la rampe. Je savais qu’il avait une fois passé une nuit à veiller un étudiant qui faisait un mauvais trip à l’acide. Apparemment, il avait eu la gentillesse de rester assis auprès de lui et de le rassurer jusqu’à ce que les effets s’atténuent totalement. La rumeur courait que Fellowes avait sodomisé l’étudiant avant de le convaincre qu’il s’agissait d’une hallucination. Je faisais partie de la minorité qui pensait qu’on avait inventé cette histoire pour lui nuire.
Je crois que c’est là que j’ai découvert le fabuleux sentiment totalement gratuit qui accompagne la défense de la réputation des autres.
Au bout du couloir du dernier étage, un minuscule escalier en colimaçon menait à la porte d’un grenier. La pièce était censée nous servir d’espace de rangement quand nous devions débarrasser nos chambres entre deux trimestres afin que l’université puisse louer les locaux pour les conférences. Mais elle était verrouillée en permanence et il fallait, pour y accéder, aller voir le concierge, un nabot qui traînait toute la misère du monde, se plaignait constamment, fumait la pipe et occupait un bureau aux allures de cagibi qui empestait la crasse et le tabac, gardé par un berger allemand borgne à l’air mauvais. Le bureau se trouvait à huit cents mètres du grenier. Comme il n’était jamais disposé à prêter la clé, il insistait pour fixer des rendez-vous au cours desquels il sortait son immense trousseau de clés avec de grands gestes théâtraux et promenait son chien sur toute la distance séparant son bureau du grenier. La plupart des gens s’épargnaient ce spectacle en décidant simplement de ne pas y aller, ce qui était bien sûr l’intention du concierge. On se servait donc plutôt du séchoir et de la buanderie pour l’entreposage.
Cette fois, Fellowes avait les clés du grenier. La porte était un peu raide ; il dut la pousser à l’aide de son épaule. Elle s’ouvrit avec une sorte de soupir. Fellowes entra et décrivit une pirouette habile pour me tenir la porte ouverte. Quand je fus entré, il la referma doucement derrière moi. Curieusement, j’aurais préféré la savoir ouverte.
Il traversa le vieux plancher ciré et noueux et se planta mains sur les hanches pour regarder les marques au sol. Une flaque de soleil de décembre se déversait sur le sol à travers une fenêtre de type hublot à l’extrémité du grenier, ce qui faisait paraître ces marques plus légères qu’en réalité. Il s’écoula quelques secondes avant qu’il me demande :
— Savez-vous ce que c’est ?
— Bien sûr. C’est un pentagramme.
— Pentacle, rectifia-t-il.
— Quelle différence ?
Il me répondit comme si j’étais en train de profiter de l’un de ses cours.
— C’est le cercle entourant l’étoile à cinq branches qui en fait un pentacle (sur ce, il leva les yeux vers moi) plutôt qu’un pentagramme.
— Des rituels sataniques, dis-je.
— Ah oui ?
Je rougis sans doute.
— Enfin ça y ressemble.
Le cercle de craie contenait une étoile à cinq branches, et un cercle concentrique plus grand entourait l’ensemble. Au niveau de chacune des cinq pointes étaient disposés un bout de chandelle et un petit bol de céramique qui devait contenir soit du sel, soit des épices. Divers symboles – peut-être de l’hébreu – y étaient tracés à la craie, et une longue inscription en latin était rédigée entre les cercles concentriques.
— On dirait qu’ils connaissent leur affaire, dit-il. Ou alors, ils font semblant.
— Ça veut dire quoi, ce truc en latin ?
— Aucune importance, répondit-il. Et puis je préfère ne pas le prononcer tout haut. Donc, ce n’est pas vous qui avez fait ça ?
— Mais enfin !
— Ça veut dire non ?
— Évidemment, que ça veut dire non.
Je me penchai pour frotter la craie sur le plancher. Ce n’était pas le truc habituel qui s’efface facilement.
— C’est juste de la craie, dit Fellowes. Moi, c’est surtout notre ami, là-bas, qui me dérange.
Il se tourna vers le mur. On y avait placé une tête de bouc : une véritable, dotée d’une paire de cornes assez impressionnante. On l’avait enfoncée sur un clou à peu près au niveau des yeux. On avait retiré des objets autour de la tête du bouc, mais je n’en fis pas la remarque. Je ne voulais pas attirer les soupçons sur moi. Fellowes m’observait attentivement.
— Vous connaissez bien le campus, dit-il. Vous vous baladez pas mal. Vous voyez ce qui se trafique. Vous avez une idée ?
— Quoi, sur l’identité des gens qui ont pu faire ça ?
Il croisa les bras, hocha la tête. Je baissai les yeux vers le pentacle au sol et fis lentement signe que « non ».
— Vraiment aucune ? Vous savez, quand on a soumis la question aux autres étudiants, ils avaient tous une ou deux idées. Votre nom est ressorti à plusieurs occasions.
— On a tous nos ennemis, répondis-je.
— En effet, monsieur Heaney, en effet.
— D’accord, répondis-je, ce sera un peu au pif et je n’ai aucune preuve sur laquelle m’appuyer, mais si vous cherchez seulement des idées, je peux vous donner quelques noms.
— Sortons d’ici, dit Fellowes. Vous m’en parlerez en bas.
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