Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 8 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 8

 

J’aperçus Charlie Fraser qui relevait son courrier dans les casiers près des locaux de l’association d’étudiants. Ne voyant personne dans les environs, je filai me placer derrière lui et chuchotai : « Fais gaffe, il est sur ta piste», avant de me remettre en marche.

Je trouvai quelque chose dans mon propre casier quelques mètres plus loin et feignis d’être absorbé par le compte-rendu d’une réunion profs / élèves. Sans même lever les yeux, je sentais ses yeux marron d’épagneul me fixer intensément.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Je ne levai toujours pas les yeux de ma lecture d’une importance capitale.

— Je te préviens, c’est tout.

— Qui est sur ma piste ?

Je me tournai en lui souriant.

— D’accord. Comme tu veux.

Puis je m’éloignai. Fais-toi donc des frayeurs, connard, me dis-je.

Je pensais qu’il s’écoulerait un jour ou deux avant qu’il se sente obligé de venir me reparler. Mais en réalité, il se dévoila beaucoup plus tôt. Ce soir-là, on frappa un coup bref à ma porte.

Je le trouvai planté avec les mains dans les poches de son jean noir. Son T-shirt noir au col bordé d’un liseré dévoilait l’un de ces idéogrammes chinois qui ornaient les biceps d’à peu près tous les étudiants des classes moyennes à l’époque, et s’il utilisait du déodorant, il avait dépassé sa date limite. Je ne pus m’empêcher de plisser le nez.

— Oui ? demandai-je comme si je croyais qu’il voulait me vendre des assurances.

Il ne répondit pas. Je le vis frapper le sol de la pointe de sa botte, mais pour le reste, il se contenta de me dévisager.

— Tu veux tout me raconter ? (Je le regardai fixement à mon tour un moment. Puis je m’écartai de la porte pour le laisser entrer.) Assieds-toi.

— Non, je préfère rester debout.

— D’accord, va te faire foutre. Alors, c’est quoi cette histoire ?

Il renifla.

— Je ne sais absolument pas de quoi tu parles.

— Ah non ? Alors dégage de ma chambre, tu pues. Et où sont passées les photos ?

Il cligna les yeux. Ce qui me fournit une réponse suffisante. Il avait cligné des yeux. J’avais raison depuis le début en supposant que c’était lui. Et je ne pouvais plus m’empêcher de penser aux photos depuis que je les avais découvertes au grenier, punaisées autour de la tête de bouc.

 

J’avais eu besoin d’un endroit où entreposer un moment mes livres anciens. Je m’étais lancé dans une opération de rachats d’antiquités avec un sale type nommé Johnno, qui avait réussi à se faire inscrire sur la Liste Quatre-vingt-dix-neuf – celle des professeurs auxquels on interdit d’exercer – et virer de la fac pour avoir dealé du cannabis en grosses quantités. Johnno possédait une entreprise de vide-greniers. Enfin, une camionnette.

Sa technique consistait à aller voir les familles endeuillées ou les pensionnés de guerre incompétents et à leur proposer une belle somme pour une quelconque camelote. Ayant gagné leur confiance, il leur rachetait ensuite tous leurs objets de valeur pour une bouchée de pain. Je récupérais tous les livres et l’aidais à transporter les meubles en échange. C’était d’assez mauvais goût et j’envisageais déjà de laisser tomber avant que le fils cinglé et furibard d’un client de Johnno vienne le trouver avec un levier. Je supposais qu’il en aurait aussi après moi et je voulais cacher certains livres que j’avais récupérés.

Le grenier semblait une planque évidente. Je ne voulais pas que le concierge de la fac sache que j’y entreposais des objets et j’étais donc monté voir s’il était possible de forcer la serrure, voire de faire sortir la porte de ses gonds. Mais à mon arrivée, je vis des débris par terre et constatai que l’un des murs encadrant la porte n’était guère plus qu’une mince cloison de contreplaqué. Par ailleurs, la cloison se détachait au niveau de la plinthe. Quand j’appuyai ma main à plat contre le contreplaqué, toutes les agrafes de la cloison cédèrent d’un côté. Ce n’était pas sorcier de soulever la cloison pour se faufiler dans le grenier.

C’était comme ça que j’avais tout découvert. Le pentagramme – pentacle – dessiné par terre à la craie, les curieux symboles, les formules en latin et en hébreu, les chandelles. Ainsi que la tête de bouc empalée sur le mur.

Et ce qui m’avait soulevé l’estomac.

Autour de la tête de bouc, on avait punaisé et disposé stratégiquement, comme pour imiter la forme de l’étoile du pentacle, les photos de cinq filles. Toutes étudiaient à la fac et je les connaissais personnellement. On avait découpé et grossièrement superposé leur visage à celui de mannequins nus provenant de revues de fesses sur papier glacé.

C’étaient toutes des filles avec lesquelles j’étais sorti depuis mon entrée à l’université, et l’une d’entre elles, Mandy Rogers, était ma copine actuelle.

Je m’étouffai. Le bouc paraissait me regarder, et ses yeux en bouton de bottine étaient couverts d’une pellicule humide comme s’il était toujours vivant. Mais mon lien intime avec chacune de ces cinq filles m’empêchait de partir. Je paniquai en me demandant si tout ça était lié à moi et comment. Je me rappelle que ma peau fourmillait de manière désagréable ; comme si quelqu’un d’autre était entré dans la pièce avec moi et me soufflait son haleine glacée dans le cou.

Je voulais retirer les photos mais le bouc me terrifiait. Quand je passais d’un côté à l’autre du pentacle, il me suivait des yeux. J’étais presque persuadé qu’il me mordrait si je tendais la main. Envahi par la répulsion et la nausée, je décidai de partir. J’ouvris le verrou mais, avant de sortir, j’eus un soudain réflexe de prudence : je remis la cloison en place depuis l’intérieur.

Je laissai la porte se refermer derrière moi et me précipitai dans ma chambre avant qu’on me voie. Ma première impulsion me dictait d’aller trouver Mandy pour lui dire que sa photo s’était retrouvée sur ce mur. Mais ça semblait de très mauvais goût de la lui montrer. Et deuxièmement, je devrais expliquer mon lien avec l’une des autres filles, que Mandy détestait. Assis dans ma chambre, je me mordis les jointures des doigts en me demandant quel genre de taré pouvait bien faire ces choses-là et comment je devais réagir.

À 18 heures, tous les pensionnaires abandonnaient régulièrement le pavillon pour aller dîner dans le réfectoire des étudiants. N’ayant strictement aucun appétit, je me trouvai une excuse pour ne pas y aller et attendis le départ du dernier étudiant. Une fois l’endroit vide, je revins sur mes pas jusqu’au grenier et m’y faufilai, en soulevant cette fois encore la cloison de contreplaqué. Je remis immédiatement en place les agrafes, m’empressai de décrocher les photos des cinq filles et sortis.

Une fois dehors, dans le parking du pavillon, je brûlai les photos dans un seau de sable. Puis je me lavai les mains.

Je dormis à peine cette nuit-là. Mes pensées s’entortillaient et se retournaient, et mes draps avec elles. Au départ, je réussis à me convaincre que je n’étais pas la cible et que c’était par pure coïncidence qu’il s’agissait de cinq filles avec lesquelles j’étais sorti. Après tout, me rassurai-je, il fallait faire preuve d’un égocentrisme éhonté pour croire que tout était lié à soi. Mais ensuite, je me demandai quel autre étudiant de la fac était sorti avec les mêmes cinq filles et, bien sûr, aucun ne me vint à l’esprit. Même en cherchant bien, je ne voyais qu’un seul type qui soit sorti avec deux filles du lot. Je ne pouvais rien savoir avec certitude, dans la mesure où il existe de nombreuses sortes de liaisons, certaines aussi éphémères qu’une flamme d’allumette, mais dans une université, on devine assez vite qui sort avec qui.

D’ailleurs, la série de photos ne couvrait pas toute la gamme de mes chères et tendres. Si j’exceptais les grosses bêtises et deux aventures d’une nuit, il y avait deux autres filles que j’aurais qualifiées de relations importantes : des jeunes femmes qui avaient compté pour moi. Donc, si quelqu’un cherchait à retracer mon parcours sexuel et sentimental, il n’avait pas fini le boulot.

Toutes ces pensées traversaient mon cerveau agité tandis que je restais allongé tout éveillé. Vers 2 heures du matin, je me levai pour m’assurer que ma porte était verrouillée. Je vérifiai aussi que les fenêtres étaient bien fermées.

Je cherchai ce que ces cinq filles pouvaient avoir de commun à part moi. En pure perte : elles venaient de cinq régions différentes du pays et étudiaient des matières très variées. Le père de celle-ci était un médecin de Harley Street et le père de celle-là un mineur de charbon. Celle-ci n’aimait pas tellement le sexe alors que celle-ci faisait preuve d’un goût inquiétant pour le fait d’être attachée au lit et de recevoir d’énergiques fessées. Je ne leur trouvais pas le moindre point commun.

Ce fut ainsi que je passai la nuit : c’était une coïncidence. Ce n’en était pas une. C’en était une. Non, pas du tout.

J’étais quasiment persuadé qu’un de mes camarades étudiants du pavillon se trouvait derrière tout ça, mais je n’avais pas soupçonné Fraser immédiatement. Suite à quelques vols, on avait renforcé la sécurité, et j’en déduisais donc que la personne qui se servait du grenier devait avoir accès à Friarsfield Lodge et y avoir passé assez de temps pour découvrir la cloison de contreplaqué près de la porte.

Vingt-deux étudiants occupaient la résidence.

Il était facile d’éliminer une poignée d’individus joyeux et amicaux qui ne paraissaient rien attendre de plus de la vie que de la bière, des hamburgers et des samedis matin passés à shooter dans un ballon de foot. Ensuite, il y avait les fanas de la politique du rez-de-chaussée, un petit groupe de marxistes qui portaient tous la même salopette et la même coupe de cheveux façon soupe populaire : ils ne connaissaient que le matérialisme dialectique et pratiquaient l’embargo sur toute forme d’humour. Vraiment pas le genre à s’amuser avec une tête de bouc.

Il y avait un petit groupe composé de quatre jeunes chrétiens convaincus et bien propres sur eux, mais je ne les écartais pas totalement dans la mesure où les chrétiens sont bizarres et glissent facilement sur la voie de l’autre maître. Je les observai attentivement mais ne trouvai aucun indice qui me renseigne. Quelques-uns des autres étudiants du pavillon étaient tout simplement trop crétins et ignares pour se plonger dans les symboles hébreux, si bien que je les éliminai eux aussi.

Ne me restaient donc plus que trois candidats – dont un très probable -, mais, à partir de là, je ne pouvais plus avancer, à moins d’affronter chacun d’entre eux directement. Si bien que, afin de débusquer l’apprenti sataniste, j’allai demander l’aide du nain maléfique dans son repaire enténébré.

— Bonjour, le saluai-je cordialement. J’ai du matériel à ranger dans le grenier de Friarsfield. Vous pourriez me l’ouvrir ?

Le cagibi encombré du concierge se situait sous l’escalier qui descendait depuis les couloirs de l’administration de la fac. Je restai planté sur le pas de la porte ouverte. Le berger allemand étendu sous le bureau du concierge avait posé la tête entre ses pattes mais il dressait les oreilles et son œil unique me regardait d’un air mauvais.

Le concierge ne leva même pas les yeux de son tabloïd pour me regarder. Tirant vigoureusement sur sa pipe fumante, il me demanda :

— Vous ne pouvez pas les laisser dans le séchoir ?

— Je préfère éviter. Il y a eu des vols récemment.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Juste un carton de bricoles.

— J’irai demain après-midi. Laissez-le-moi devant la porte du grenier.

— Je ne serai pas là demain après-midi.

— Alors jeudi.

— Jeudi non plus, malheureusement. Et je ne veux pas le laisser dans le couloir. Désolé.

Ses dents jaunes claquèrent avec irritation sur le tuyau de sa pipe. Il posa son journal et m’inspecta pour la première fois, mais sans proposer de solution.

— Vous savez quoi ? lui dis-je. Comme je ne veux pas vous déranger, vous n’avez qu’à me donner la clé et je vous la rapporte tout de suite.

— Ha ! s’exclama-t-il en se levant, ce qui poussa le chien à lever la tête pour regarder son maître d’un air plein d’espoir. Pas de ça, Lisette ! Allez, suivez-moi, mon chien a besoin d’un peu d’exercice.

Je haussai les épaules. Le chien surexcité se tenait prêt, serrant déjà sa laisse de cuir entre ses mâchoires dégoulinant de bave comme si c’était le doigt d’un facteur.

Le minuscule concierge mit une éternité à enfiler son manteau. Il mâchonna de nouveau sa pipe de bruyère, puis l’arracha violemment de sa bouche et me répéta, sans que ce soit nécessaire :

— Pas de ça, Lisette.

Je ne sais toujours pas très bien ce que Lisette venait faire là-dedans mais, ayant obtenu ce que je voulais, je ne dis rien. On se dirigea ensemble vers le pavillon. Je me sentais légèrement ridicule à précéder ainsi un concierge faisant la moitié de ma taille et son chien borgne. Le concierge, traînant dans son sillage la fumée bleue de sa pipe, tenait d’une main la laisse de son chien et de l’autre une meute d’une centaine de clés. Quand on atteignit le pavillon, plutôt que d’attacher le berger allemand dehors, il entraîna l’animal avec nous.

Muni d’une boîte remplie de bric-à-brac que j’avais préparée dans ma chambre – je ne voulais plus entreposer mes livres anciens dans le grenier –, je rattrapai rapidement le concierge qui montait à l’étage d’un pas énergique. Je posai la boîte en équilibre sur mon genou tandis qu’il accomplissait le rituel interminable consistant à identifier la clé. Quand il eut ouvert la porte du grenier, il laissa le chien passer devant lui puis entra.

— Vingt dieux ! s’exclama-t-il.

— Mon Dieu, dis-je en m’avançant derrière lui. Ça ne me plaît pas, ça.

La mâchoire du concierge s’affaissa et il arracha la pipe de sa bouche. Je vis une rangée de plombages métalliques dans sa dentition tachée par la nicotine. Il regardait la tête de bouc.

— Sale truc.

— Ah ça oui, acquiesçai-je. Sale truc.

J’attendais qu’il déclare qu’il allait devoir le signaler aux autorités de l’université, mais il se produisit quelque chose.

Le chien, qui s’était arrêté net au milieu de la pièce comme son maître, inclina la tête comme s’il écoutait attentivement. Puis il la pencha de l’autre côté. Soudain, il claqua des mâchoires dans le vide.

Ensuite, il poussa un cri aigu, roula violemment sur le côté, se redressa puis, sans prévenir, se précipita à fond de train vers la petite fenêtre hublot à l’autre bout du grenier. Sa truffe heurta violemment la vitre, comme s’il donnait un coup de poing. La vitre se craquela mais résista, tandis que le chien reculait en titubant, sonné par l’impact. Puis il se jeta une nouvelle fois sur la vitre, gémit et se rua hors de la pièce en laissant derrière lui une piste d’urine.

— Luther ! Viens ici !

Le concierge tenta de rappeler son chien, mais beaucoup trop tard. La bête avait filé.

Dans un autre contexte, la scène aurait pu m’amuser. Mais ce que je venais de voir ne me disait vraiment rien qui vaille.

— Ça sent mauvais, cette histoire, me dit le concierge en se tournant vers moi, toute sa confiance nonchalante disparue. Vraiment mauvais.

— Je préfère sortir d’ici, lui dis-je.

Je partis le premier. Après avoir balayé le grenier du regard une dernière fois, il claqua la porte derrière lui, comme pour y enfermer quelque chose.

Il ne se produisit rien d’autre ce soir-là. Le lendemain, en milieu de matinée, une lettre apparut, punaisée au panneau d’affichage près de l’escalier, pour nous informer qu’un « grave incident » s’était déroulé et que nous allions être questionnés tour à tour dans notre chambre par Dick Fellowes, l’aumônier de l’université.

Mon projet, très simple, consistait à lâcher « il est sur ta piste » à chacun de mes principaux suspects, par ordre décroissant. Mais j’avais visé dans le mille dès le premier essai. Et voilà qu’il se trouvait dans ma chambre, Charlie Fraser, empestant des aisselles, et qu’il venait quasiment de se déclarer coupable.

Il n’avait pas encore avoué, mais le fait qu’il soit venu frapper à ma porte équivalait à une confession. J’étais assez furieux pour avoir envie de lui casser la figure, mais je voulais aussi découvrir ce qu’il trafiquait. Je tentai maladroitement de lui dire les choses de manière oblique :

— Je ne sais pas ce que tu as foutu là-haut, mais tu aurais dû voir le chien du concierge.

Il hocha la tête.

— Non, c’est logique.

— Qu’est-ce qui est logique ?

— Il n’aime pas trop les chiens. En fait, il les déteste.

— Qui ça ?

Il secoua la tête. De toute évidence, il n’allait rien me dire.

— Qui n’aime pas les chiens ?

Charlie Fraser baissa les yeux à terre puis leva la tête, menton tendu vers moi. Il arborait un rictus exaspérant. Mais ce sourire provocateur libéra dans mon cerveau un éclair aveuglant, si bien que je m’avançai et le frappai deux fois, d’abord sur le nez puis sur le menton. Il bascula en arrière contre la porte, mais sans tomber pour autant.

Il leva la main vers son nez, qui saignait déjà. Il le pinça entre pouce et index et s’avança d’un pas.

— Tu m’as cassé le nez, gros porc, dit-il. Passe-moi un mouchoir.

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