Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 33 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 33

 

 

À un moment donné, il faut bien lever le pied de la mine. Je choisis le bar à vins du Coal Hole près de Waterloo Bridge, entre la Tamise et le Strand. J’aimais bien cet endroit, ne serait-ce que parce que William Blake avait vécu au-dessus et qu’il y était mort, encore que dans une misère extrême. J’aimais bien William Blake parce qu’il voyait des anges et des démons partout, lui aussi. Parfois les mêmes que moi.

J’aimais aussi ce pub parce que la cave était l’endroit où se retrouvait au

XIXe siècle le Wolf Club, ramassis d’ivrognes, de débauchés et de femmes aux mœurs légères. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouvais que ce serait l’endroit idéal pour dire la vérité à Yasmin. Toute la vérité ; tout ce qui m’éloignait d’elle.

Cracher le morceau, vider mon sac, ouvrir grand les portes, décharger ma conscience.

Je lui avais demandé de porter son cheongsam rouge et noir, le même que le soir où elle avait voulu m’inviter chez elle mais où j’étais sorti du taxi en courant. Je me disais que, si je la perdais après lui avoir tout raconté, je pourrais au moins me souvenir d’elle dans cette tenue. Je savais que je pouvais facilement la perdre. J’avais bien songé que, si elle apprenait avec quel genre de cinglé/ nécromancien/schizophrène fonctionnel/autres elle jouait, elle aurait peut-être envie de s’enfuir en courant et sans payer la note. Mais d’un autre côté, je savais que je pouvais de toute façon la perdre à tout moment par la suite. J’avais pris ma décision, quelles qu’en soient les conséquences.

Une fois qu’on fut installés dans ce vieil antre de fornicateurs au plafond grinçant, elle me dit :

— On dirait que quelque chose te tracasse ce soir.

— Oui, je suis d’humeur bizarre. Bois ton vin. Je vais te raconter certaines choses sur mon compte.

Elle posa la main sur mon poignet.

— Écoute, tu n’es pas obligé. Tu n’es pas obligé de me dire quoi que ce soit sur toi. Personne n’est dépourvu d’histoire. Surtout pas moi.

Elle faisait preuve d’une tendresse inattendue. Elle essayait de me protéger. Mais comme je voulais qu’elle sache tout, je commençai à lui parler. Je lui racontai tout pendant l’apéritif puis le dîner. Je soulevai la pierre cachant chaque démon. Je lui appris que j’avais fait des choses dans ma jeunesse qui m’avaient placé au-delà du confort et du refuge de l’amour, et que j’avais donc vécu ma vie en me repliant sur moi-même. Que ma vie banlieusarde bien rangée avait été une retraite et mon travail de bureaucrate une cachette. Mais je lui dis aussi que j’avais payé un prix plus élevé que quiconque pour découvrir ce que cachent ces pelouses bien entretenues et pour voir quels fantômes persécuteurs œuvrent derrière le journal quotidien du travailleur qui fait la navette entre capitale et banlieue.

— Rien de tout ça n’aurait d’importance, me dit-elle, si tu t’autorisais seulement à sortir avec quelqu’un.

J’y répondis que l’amour est un tricheur. Un démon à l’haleine suave. Il vous embobine en vous faisant croire que vous êtes uniques, que vous êtes les premiers amants dans le jardin d’Éden. Elle me dit ensuite que mon problème venait de ce que je croyais que tout était imposture ; que la vie était une arnaque ; que l’univers voulait notre peau.

Elle n’était pas d’accord avec grand-chose de ce que je lui dis cette nuit-là. Elle affirmait que l’amour était la façon dont la Nature vous montrait le meilleur de vous-même, et que ce meilleur était différent de celui des autres. Que c’était un moyen pour la Nature de soulever la surface d’un monde crasseux de sorte que tout réapparaisse aux regards, purifié, luisant, lumineux.

Oh, cette Yasmin ! Je lui fis remarquer que sa façon de penser était dangereuse. Et elle me répondit :

— Oui, l’amour est dangereux. Et c’est normal. Il faudrait qu’il soit comme la fureur. Qu’il nous consume jusqu’à la fois suivante, puis qu’il recommence.

Je lui dis que c’était un peu grandiloquent et elle me répondit que oui, que l’amour l’était aussi.

Puis elle me dit :

— Je t’aime. Depuis toujours. Depuis ce jour où tu es entré chez GoPoint, où j’ai dit « Vous n’avez pas l’air d’un ange » et où tu m’as répondu « Asseyons-nous un peu».

Mon dessert se figea dans ma bouche et je m’exclamai « Quoi ? » et en aspergeai la table.

C’était comme l’un de ces moments où le groupe arrête de jouer et où l’on s’entend crier trop fort, et où tout le monde vous regarde dans le restaurant. Sauf qu’il n’y avait pas de groupe.

— Quoi ? répétai-je. Qu’est-ce que tu as dit ?

— Si c’est le soir des confessions, me dit-elle, c’est mon tour. Tu te rappelles que je t’avais dit avoir travaillé chez GoPoint ? Avec Antonia ?

— Oui.

— Eh bien, ce n’était vrai qu’en partie. D’une certaine façon, j’y ai effectivement travaillé. Antonia m’a demandé d’organiser une bibliothèque avec tous les livres qu’on nous donnait. Alors ça fait partie des boulots que j’ai faits. Mais en réalité, j’étais pensionnaire. Plutôt qu’employée. J’étais ce qu’Antonia appelle toujours très généreusement une personne en voie de guérison. Tu as toujours envie de venir chez moi ?

— Oui, si tu règles la note, lui dis-je. Je dois aussi t’avouer que je n’ai plus un rond.

 

On prit un taxi. Naturellement, je lui demandai de m’expliquer plus en détail ce qu’elle m’avait dit au restaurant, mais elle refusa de m’en apprendre plus avant qu’on arrive chez elle. Elle me demanda pourquoi j’étais fauché. Je lui expliquai que j’avais tout donné à GoPoint – y compris de l’argent que je n’avais pas. Ce qui la fit hurler. Elle trouva ça très drôle. Je ne sais pas pourquoi.

Il y avait un vestibule glacial dont la peinture s’écaillait. Du courrier oublié et des prospectus jonchaient l’espace situé derrière la porte. Un escalier poussiéreux et plein d’échos nous mena jusqu’à sa chambre, qui était propre et bien ordonnée mais donnait l’impression d’un endroit où l’on vient d’emménager ou qu’on s’apprête à quitter. Il y avait un grand lit avec une couette blanche et des oreillers pelucheux qui semblaient à peine sortis de leur emballage de l’usine. Une penderie contenant quelques robes. Un radiateur antique, sous la fenêtre, maintenait l’endroit au chaud.

Elle commença par baisser le store et allumer la lampe de chevet.

— Tu as du vin ? lui demandai-je.

— Du vin, non. Mais on a du café.

Sans quitter son manteau, elle se dirigea vers la cuisine pour en préparer. Je saisis l’occasion pour parcourir la chambre du regard, en quête de tous les débris de la vie quotidienne qui me renseigneraient sur son compte, mais ne trouvai quasiment rien. Puis – comme il n’y avait pas d’autre endroit où m’asseoir – je me perchai au bord du lit et attendis.

Quand elle revint, elle me confia les deux tasses de café afin de pouvoir retirer son manteau. Quand ce fut fait, elle ôta ses chaussures, s’agenouilla sur le lit et me reprit sa tasse sans jamais paraître me quitter des yeux. On but le café en silence. Je regardais ses lèvres au bord de la tasse chaque fois qu’elle prenait une gorgée.

— Il est bon, ce café, dis-je après avoir fini le mien.

Cette remarque-là aussi l’amusa. Là encore, je ne sais pas pourquoi. Je me révélais hilarant sur toute la ligne.

— Tu sais à quoi cet endroit me fait penser ? À une chambre d’étudiant. Tu sais, le côté minimaliste.

— Ça fait très longtemps que tu n’as pas fait ça, hein ? suggéra-t-elle.

— Un sacré bail. Je suis en train de flipper tranquillement.

— Maintenant, tout me paraît plus clair. Tu crois avoir fait quelque chose de vraiment mal quand tu étais jeune, et maintenant, tu crois que tu es maudit et que tu n’as droit à rien de bon. Que tu n’as pas le droit d’aimer quelqu’un. Tu crois aussi que tu dois te racheter. Ce qui explique tout ce que tu fais pour GoPoint.

— Eh bien, je pense que c’est un peu exagéré.

— Ah bon ?

Je crois que je soupirai bruyamment et me passai les doigts dans les cheveux.

— Désolé. J’ai oublié tous les pas de danse.

— Les pas de danse ?

— Quoi dire. Quoi faire de mes mains. À commencer par quoi faire de ma tasse.

Elle vida son café et jeta sa propre tasse à terre par-dessus son épaule. Elle rebondit sur le plancher nu mais sans se casser. Puis elle me prit la mienne et répéta son geste. Elle rebondit au coin de la pièce, sans se casser non plus. C’était un bruit agréable. Qui disait que nous avions peut-être franchi le point de non-retour. Qui nous dictait de céder tout simplement au démon.

Ses bas bruissaient sur la housse de couette en coton blanc lorsqu’elle s’approcha. Assez pour que je puisse distinguer son parfum de son odeur corporelle normale. Puis elle m’embrassa, un baiser qui me vida de toute ma tension, et ce fut alors qu’autre chose entra dans la pièce, chevauchant la fumée. Une sombre et vaste puissance, noire comme le sommeil, rouge comme la braise, blanche et dotée d’ailes neigeuses. Elle tint mon visage entre ses mains et inséra doucement la langue dans ma bouche. Je me sentis sombrer, j’avais envie de me pâmer comme une jeune fille.

C’est peut-être pour cette raison que je posai la main sur sa poitrine. Elle l’écarta.

— Non. Pas avant que je t’aie appris ce que j’ai à te dire. Je vais retirer ma robe mais je veux seulement que tu me serres dans tes bras. Ça te va ?

Sans comprendre ce qui se passait, je répondis que oui. Je la regardai déboutonner son cheongsam et le retirer. J’étais hypnotisé. Elle évoquait une charmeuse de serpents. Un léger mouvement de côté me fit presque tomber en pâmoison.

Elle me fit étendre sur le lit et m’ôta mes chaussures avant de s’allonger près de moi, la tête sur ma poitrine.

— Écoute-moi, me dit-elle. Je vais t’en révéler un peu plus sur moi et tu ne m’aimeras peut-être plus tant que ça quand j’en aurai fini.

Je restai étendu à la serrer contre moi, en partie soulagé qu’elle ne s’attende pas que je me jette sur elle comme une star du porno en rut, en partie déçu de ne pas pouvoir le faire.

— Comme je te l’ai déjà dit, j’ai été pensionnaire chez GoPoint. J’étais à la dérive. Je me noyais dans l’alcool et la drogue. Je menais une vie dangereusement proche de la prostitution. C’est une zone plus floue qu’on le croit, surtout quand on évolue dans des milieux friqués et qu’on n’est pas formé à faire grand-chose. Un homme vous achète un bracelet, un smartphone Blackberry très coûteux, une paire de chaussures Jimmy Choo. Mais il ne veut pas vous voir le week-end.

— Ah ! Il porte un nom, ce démon des zones d’ombre.

— Un bienfaiteur. On comprend ce qu’on est devenu et on se déteste. On se laisse faire, mais on ne peut chasser sa propre conscience qui plane sur notre épaule et nous observe constamment.

Oh oui, me dis-je. J’ai connu ça.

— Donc on se drogue encore plus pour ne même pas voir cette chose en train de vous observer. Et on sort en tenue sexy avec ces chaussures de marque. Mais on s’arrête juste à la limite de la débauche. Où est-ce qu’on peut bien aller ? On vit avec un petit ami ; il cède la place à un ami ; lequel cède à la place à une connaissance ; la connaissance cède la place à un squat. La spirale descendante. On s’enfonce encore plus dans la drogue. Je t’en fais la version abrégée, d’accord, William ?

» J’ai joué dans un groupe, fait toutes sortes de choses – je chante bien, tu sais ? Un jour, je chanterai pour toi. On boit de plus en plus. Et on donne des concerts, et on mène une vie rude et rapide. Quand on quitte ce milieu, l’alcool est devenu une nécessité plus qu’un choix, et cette chose, ce gorille, cette forme sur votre épaule, vous suit partout ; puis vient un soir où l’on comprend qu’on n’a pas de ressources, pas d’amis pour vous héberger, vraiment personne. Et quelqu’un vous donne une carte qui porte les mots GoPoint en vous disant : « Tenez, c’est une solution désespérée mais ça vous fournira un toit pour quelques nuits ».

» Et on y rencontre cette femme extraordinaire, Antonia, qui est comme un phare dans la tempête, qui ne pose pas de questions et ne porte pas de jugements, mais qui vous aide lentement à redevenir solide comme un poing. Et puis un jour, elle court dans tous les sens pour ranger les lieux car elle dit que notre ange va venir.

» Bien entendu, elle veut dire bienfaiteur, mais on se retrouve tous en train de récurer cet asile pour ne pas faire fuir cet ange. Et quand l’ange arrive, je me demande quelle sorte d’homme offre son argent à une bande de parasites, alors je m’approche de lui. Bien sûr, je ne suis pas belle à voir : j’ai les lèvres couvertes de boutons de fièvre, mes cheveux sont tirés en arrière, je porte des lunettes de soleil parce que la lumière me donne des migraines, et je lui dis : «Vous n’avez pas l’air d’un ange ».

Ces derniers mots me firent l’effet d’un électrochoc.

— C’était toi ?

— Et tu m’as répondu : «Asseyons-nous un peu».

— Oui.

— Je te revois en train de déblayer des saletés d’une chaise en plastique – pour moi – et de t’asseoir avec ton manteau très chic et moi avec mon jean crasseux, tu sors un paquet de cigarettes, tu m’en offres une sans en prendre toi-même et tu me demandes : «Vous savez à quoi ressemblent les anges ? » Je réponds « Oui », tu me dis « Non, vous ne les reconnaîtriez pas ». Et tu commences à m’exposer ta philosophie des démons.

» Je me dis : Il est timbré, complètement timbré. Mais c’est amusant. Tu es marrant. Et intelligent. Ensuite, tu me dis qu’il y en a un juste à côté de moi, un démon. Tu es tellement convaincant que je regarde effectivement. Tu me dis qu’il écoute attentivement notre conversation, qu’il en surveille l’issue et qu’il attend de voir si cette conversation changera quoi que ce soit pour moi. Soudain, ce n’est plus si drôle. Tout ça m’effraie. Je te demande comment ils fonctionnent, ces démons, et tu me réponds que la plupart du temps, ils se contentent d’attendre.

» Bien entendu, je te demande : « Ils attendent quoi ? » Et tu me dis que tu n’en sais rien, mais qu’on dirait qu’ils guettent une occasion. Tu me dis qu’on devrait passer notre vie à les tenir à distance, à l’exception des bons, auxquels on devrait s’ouvrir ; et qu’on les appelle des anges mais que c’est la même chose. Et si j’ai bonne mémoire, je te dis : « Je ne sais pas ce que vous avez fumé, mais j’en veux aussi.» Mais tu ignores ma remarque.

» Là, je te dis : «Redescendez un peu sur terre : vous ne pouvez pas changer le monde ». Et alors que tu te lèves pour partir, tu me dis : «Ah, mais on peut changer celui d’une personne. » Et ensuite tu vas faire tes adieux à Antonia, et une sensation très étrange me traverse. Comme un rayon lumineux. Pas littéralement, bien sûr, mais c’est l’impression que ça me fait. J’ai envie de te suivre, là, tout de suite. Mais je sais bien sûr que je ne peux pas.

» Après ton départ, j’interroge Antonia à ton sujet. Elle me répond : «C’est William Heaney. Si cet endroit reste ouvert, c’est grâce à lui. » Je demande : « Il est riche ? » Elle me répond : « Non, pas en termes d’argent. »

» Tes paroles me poursuivent longtemps après ton départ. Je réfléchis à ce que tu disais sur le fait de changer le monde d’une personne. Je rêve même de toi. Tu comprends, William, cette minuscule interaction, ce petit bavardage, plante quelque chose en moi qui n’a pas cessé de pousser depuis. Une réaction en chaîne se déclenche en moi.

»Après trois jours de réflexion, je demande à Antonia de m’aider à reprendre figure humaine. Je lui dis que je veux un travail, n’importe lequel. On parle de choses et d’autres. J’ai toujours eu beaucoup de facilité avec les langues – j’avais appris un peu de français et d’allemand en tournant avec mon groupe –, donc elle me conseille de suivre une formation de secrétaire. Elle m’en obtient une qu’elle finance avec les fonds de GoPoint. Ton argent ? Je n’en sais rien.

» Pendant que je suis cette formation, je trouve du travail temporaire sans aucun mal. Les grosses entreprises se moquent bien de savoir qui vous êtes et d’où vous venez. Il y a toujours quelqu’un qui veut qu’on lui fasse des photocopies. Antonia m’achète un tailleur et s’arrange pour me trouver un meilleur logement. Je m’entraîne dur et je réussis bientôt à obtenir de meilleurs postes. Quand on a le don d’anticiper les besoins de son patron, on devient vite indispensable.

» En un an, je passe du statut de clocharde à celui de secrétaire particulière. J’avoue que certains matins je me regarde dans le miroir et je vois la SDF qui se tient juste derrière la secrétaire élégante, comme un fantôme ou une mauvaise photocopie, mais je fais mon travail. Je me crée un réseau de contacts. Je fais savoir aux gens de quoi je suis capable. Parfois j’obtiens du travail par esbroufe, puis je travaille dur pour compenser mes lacunes. J’obtiens du travail avec l’international. Des missions spéciales. Je m’éloigne à tel point de la personne que j’étais chez GoPoint que je change même de nom.

— Et tu t’appelais comment à l’époque ?

— Anna.

— Je le savais ! J’en étais sûr ! Mais je ne sais pas du tout comment.

— Je me suis présentée et je t’ai serré la main. Tu te le rappelais peut-être de notre rencontre ? J’aime l’idée que tu t’en souvenais, quelque part. Ça veut dire qu’une partie de moi est restée avec toi. Enfin bref, les six années suivantes me font explorer des zones intéressantes. (J’ai été stripteaseuse à un moment donné, qu’est-ce que tu dis de ça ?) Cette vie me ramène un peu trop près de ce que j’avais fui. C’est une tout autre histoire. Mais pendant ces années, je pense souvent à toi. Tu étais entré dans ma vie et tu l’avais chamboulée. Je ne l’ai jamais oublié. Alors je décide enfin de te retrouver.

» C’est d’une facilité ridicule. Tu t’occupes toujours de GoPoint et tu travailles toujours pour cette drôle d’organisation. Si tu veux savoir pourquoi je t’ai couru après, c’était parce que j’avais besoin de te remercier d’une manière ou d’une autre. De te donner quelque chose de moi-même. Naturellement, je n’ai aucun moyen de savoir si tu voudrais ou non de moi, ou de quelque chose qui vienne de moi. Mais quand je te retrouve, je suis ravie de constater que tu as tant de besoins. Je sais que je pourrai t’apporter mon aide le moment venu. Tout comme tu m’as apporté la tienne. Tu m’écoutes toujours ? Tu ne t’es pas endormi ?

— Oh oui, je t’écoute, lui dis-je. Je t’écoute.

— Je te raconte tout ça parce que tu dois savoir que je ne t’ai pas rencontré par accident.

— Mais la première fois qu’on s’est croisés, tu étais avec Ellis.

— Non. On n’a jamais été amants. Je me suis seulement servi de lui pour t’approcher. Mais je voulais donner l’impression qu’on s’était croisés par hasard. Je t’ai suivi à une lecture de poésie. J’ai attendu de lui faire signer mon recueil de poèmes et je vous ai entendus vous fixer un rendez-vous. Après ça, il m’a été facile de me rapprocher d’Ellis.

— Tu m’as espionné.

Pour la première fois depuis le début de son récit, elle leva la tête de ma poitrine et me regarda droit dans les yeux.

— Oui, William, je t’ai espionné. Je t’ai suivi. J’ai décidé que j’allais me transformer en démon et attendre, guetter l’occasion de me glisser dans ton monde. Et me voici. Un fragment de karma dans une jolie robe. Mais avant de me chasser, laisse-moi te dire que tu peux faire de moi ce que tu veux. Si tu le désires, je te laisserai seul. Je n’ai pas l’intention de me pendre à ton cou. Je ne te demande rien d’autre que ce que tu veux bien me donner.

J’étais abasourdi. Je ne savais pas si je devais me sentir stupéfait, perplexe ou furieux.

— Je trouve ça assez drôle que ce soit toi maintenant qui sois fauché. Tu ne me dis rien ?

La seule réponse qui me traversa l’esprit fut :

— Pourquoi ?

— Tu as été mon ange. Maintenant, c’est moi qui suis le tien.

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