Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 7
Il faisait noir lorsque je rentrai chez moi ce soir-là et je m’aperçus à ma grande surprise que j’avais laissé une lampe allumée. Le grand lampadaire de mon salon diffusait une lumière tamisée. Ça me tracassait. Je ne laisse jamais de lampes allumées. Je me demandai si Fay était passée. Ou l’un des enfants. J’avais fait en sorte que Fay ait la clé de chez moi, ce que je regrettais à présent. Je fais partie de ces gens qui ne comprennent pas quand une relation est finie.
Rien d’autre n’avait été dérangé et rien n’indiquait que quelqu’un soit entré. J’en conclus que j’avais dû laisser le lampadaire allumé en partant ce matin-là. J’avais pas mal de choses en tête, entre les problèmes de Stinx, son absence de progrès sur le livre, et la menace qui planait sur le projet d’Antonia. J’ôtai mon manteau, tirai les rideaux et allai tout droit me verser un verre de mon sauveur en robe rouge.
Je mis de la musique. Je me dis souvent qu’un homme de mon âge qui boit son vin seul dans une pièce à la lumière tamisée devrait écouter des concertos pour violoncelle de Bach, mais ce sont plutôt les Buzzcocks ou The Jam. Pas que j’aie envie de me lever pour pogoter dans toute la pièce, mais ça m’aide à me sentir moins seul.
Le téléphone sonna. C’était mon fils, Robbie.
— Deux secondes, lui dis-je. Je baisse le son.
— Lucien m’a dit…
Je l’interrompis.
— Comment ça va ?
— Très bien. Lucien m’a dit…
— Non, après avoir répondu «Très bien», tu dois me demander « Et toi, papa ?». Je sais que c’est un petit rituel très formel, mais c’est important.
Il y eut une pause.
— Lucien m’a dit…
— Bon, donc tu ne veux pas respecter le rituel. Qu’est-ce qu’il raconte, Lucien ?
— Il m’a dit qu’il allait payer mes cours de tennis et d’escrime si tu payais Glastonhall.
— Donc si je prends l’entrée, le plat principal et le dessert en charge, il s’occupe du café ?
— Quoi ?
— Je vais te donner une petite leçon de vie, Robbie. Quand tu demandes de l’argent aux gens, respecte les rituels, les échanges de civilités et serre toujours les fesses, quoi qu’il arrive.
— Quoi ?
Je lui raccrochai au nez. Parfois, c’est jouissif de jouer les salauds. Puis je remis les Buzzcocks. À fond la caisse.
Cinq minutes plus tard, nouvelle sonnerie. Cette fois c’était Fay qui voulait savoir ce qui s’était passé.
— Il est furieux, me dit-elle. Il a claqué la porte de sa chambre si fort qu’elle est sortie d’un de ses gonds.
— Va chercher un tournevis. Retire les autres gonds. Dis-lui qu’il récupérera sa porte quand il aura appris à s’en servir correctement.
— Sois un peu sérieux. Il veut te parler de Glastonhall.
— Pardon ? Je t’entends à peine avec la musique à fond.
— Alors baisse le son !
— Je ne peux pas, j’ai du monde. Tu sais comment ils sont, ces jeunes.
— Quels jeunes ?
— Désolé, je n’entends rien. Dis-lui de me rappeler quand il aura fini de bouder. À plus !
Je me versai un nouveau verre d’oubli en robe rouge et allumai mon PC, d’humeur furieuse. Est-ce que je détestais mon gamin ? Absolument pas. Je voulais juste lui secouer les puces et lui rappeler que j’avais passé les années les plus importantes de sa vie à essayer de lui apprendre à ne pas être un petit con.
La colère vous fait boire plus vite. Parfois, quand on est furieux, on ne sent pas descendre le contenu de son verre. Limite si on a conscience qu’il approche de nos lèvres. Quand on est réellement furax, boire revient à conduire un camion-citerne rempli d’essence à cent cinquante à l’heure droit vers une fosse remplie de flammes.
J’avais reçu des mails. J’effaçai le spam à coups de clavier rapides et m’arrêtai sur un courrier intitulé « Deuxième tentative ». C’était encore elle. Anna. Yasmin. Ou Dieu sait quoi d’autre.
Elle s’excusait par avance si je recevais son message en double. Son compte mail lui jouait des tours, expliquait-elle, et certains de ses messages s’étaient égarés. Elle m’interrogeait sur GoPoint et Antonia. Elle ne mentionna pas Ellis. Elle était, disait-elle, « disponible pour aller prendre un café ou un verre de vin » n’importe quand.
Disponible pour un café ou un verre ? Et c’est reparti, me dis-je. Mais pourquoi donc ? Que pouvait-elle bien me vouloir ? Je doutais qu’elle s’intéresse aux livres anciens. Peut-être cherchait-elle un boulot, des références, des contacts, quelque chose dans ce goût-là. Tout ça était un peu déroutant. Puis je me demandai si c’était Ellis qui l’envoyait. Ce crétin de poète n’avait aucune confiance en moi concernant son offre sur Orgueil et préjugés et il avait raison : simplement, son appendice nasal surdéveloppé flairait la mauvaise personne. C’était sans doute ça. Peut-être pensait-il qu’elle pouvait me sonder autour d’un jéroboam de vin, me faire cracher une ou deux indiscrétions.
Non mais quelle idée ! Je crois que mon cœur s’est transformé en outre à vin au fil des ans. Une authentique peau de chèvre tannée à triple couture, étanchéifiée à la poix, agrémentée d’un bouchon hermétique. Rien n’entre ni ne sort. Quelle que soit la quantité que je bois, je ne dévoile jamais rien, à moins de le vouloir. J’enfonçai la touche « suppr.» : vade retro, donzelle impertinente.
Mais une boîte de dialogue me demanda : « Êtes-vous sûr de vouloir effacer ? » Et je songeai : En suis-je bien sûr ? Je me levai et baissai le son de la chaîne hi-fi. Puis je composai une réponse : légère, joviale mais conservant une distance raisonnable. Et alors même que je cliquais sur « envoyer», j’entendis frapper à la porte.
C’était Stinx.
— Nan mais j’hallucine ! Quinze minutes que je cogne à c’te porte. J’ai fait le tour du pâté de maisons et je suis revenu frapper. J’entendais la musique, mais pas moyen de te faire venir !
Il avait un immense porte-documents sous le bras. Il entra dans la cuisine, l’ouvrit et se mit à déployer son travail sur la table.
— C’est terminé ? demandai-je, plein d’espoir.
Il m’adressa un sourire triomphant.
— Presque.
Il était venu me montrer l’avancée des travaux, pas leur fin. Mon moral retomba dans mes chaussettes. Enfin pas tout à fait, mais il descendit au moins jusqu’au niveau des genoux. Je masquai ma déception et lui servis un verre de pinard tandis qu’il retirait son manteau et me montrait les échantillons.
— Et tu devrais voir le vélin que je suis en train de fabriquer, me dit-il fièrement. Je n’en ai jamais fait d’aussi beau.
J’aurais préféré qu’il s’occupe du livre plutôt que de l’emballage, si magnifique soit-il.
— Parfait.
J’ignorais totalement de quoi il parlait. Je pris un des échantillons de papier qu’il avait posés sur la table. Il était marbré et duveteux et paraissait avoir pile la bonne odeur. Il y avait aussi les planches en semi-maroquin vert aux tranches dorées, prêtes à être vieillies artificiellement. Je n’avais aucune objection quant à ce qui se trouvait là, tout m’avait l’air parfaitement convenable – magistral, même –, mais c’était loin d’être fini. Sans compter qu’il nous fallait deux exemplaires. De toute évidence, il y avait encore du boulot. Je reposai les échantillons.
— Félicitations, Stinx, tu as fait du bon travail une fois de plus.
Il accueillit mon compliment en me gratifiant d’un clin d’œil.
— Comment tu obtiens cette odeur géniale ?
Il détourna le regard. Je n’avais pas envie qu’il me réponde. C’était une question rhétorique.
— On arrose ça, William ?
— On le fera, oui. Quand ce sera terminé.
— T’inquiète, dit-il en replaçant les échantillons dans son portfolio. C’est quasiment fait. Prends ton manteau.
— Ce n’est pas légèrement prématuré ? Enfin je veux dire, quand est-ce que ce sera prêt ?
— En temps et en heure, William, en temps et en heure.
— J’ai bien ferré le type : il ne faudrait pas qu’il se débine.
— Prends ton manteau, je te dis. Jaz est déjà en route. On va au Lamb and Flag.
Covent Garden, donc. Stinx laissa ses échantillons chez moi pour passer les récupérer plus tard. On prit un taxi. Je ne cessais de complimenter Stinx sur son savoir-faire, espérant que mes louanges l’encourageraient à terminer le boulot, mais il se contentait de répondre «Lâche-moi un peu, William ».
Le Lamb and Flag est un endroit surprenant en plein Covent Garden. Il a l’apparence d’une vieille auberge de relais. La clientèle est hétéroclite et le pub rempli de démons tapis parmi les équipements de bois noueux, mais ils vous laissent généralement tranquille pour des raisons que j’ignore. Jaz se trouvait déjà au bar, avec un seau à champagne et trois verres.
— J’aurais préféré un truc moins pétillant, grommelai-je.
— Oh, arrête de chouiner, répondit Jaz. Dis-lui de se réjouir, Stinx.
— Réjouis-toi.
Jaz s’empara du seau, je pris les verres et l’on trouva une table dans un coin. On versa les bulles, on trinqua et on fit comme si l’affaire était bouclée. J’étais parfaitement conscient que toute cette histoire de « faire la fête » ne visait qu’à me rassurer. En pure perte.
En règle générale, Jaz et moi avancions l’argent pour acheter tous les matériaux pour Stinx, et déduisions plus tard cette somme de son tarif franchement modeste. Jaz, qui semblait opérer à la frontière des mondes de l’Art et de la Mode, était très doué pour identifier des acheteurs. De la même manière, Jaz et moi déduisions toutes nos dépenses et les gains considérables allaient au bénéficiaire que nous avions choisi, GoPoint en l’occurrence.
Le silence retomba. Puis Stinx demanda :
— C’était comment, New York, Jaz ?
— Fabuleux. J’ai adoré. Une dose de caféine, une bouffée d’hélium et tu causes comme les autochtones.
J’étais déjà allé à New York. Une fois, j’y étais tombé amoureux, à Central Park. Mais c’était une ruse et elle s’était révélée être un démon. Je n’en dis rien et demandai plutôt :
— Tu as rencontré quelqu’un ?
Jaz rencontrait toujours des gens. Les hommes et les femmes semblaient faire la queue pour s’allonger devant lui. Parfois il nous racontait ses exploits, drôles, audacieux, bizarres. Mais cette fois, son front se plissa et il fit tournoyer sa boisson dans son verre.
—Ouais. Un ancien soldat.
— Pas encore un soldat de la garde royale ! s’écria Stinx.
Jaz avait déjà eu un petit ami qui faisait partie de la Coldstream Guard7.
— Il n’y en a pas aux États-Unis, dis-je.
— Je sais bien, dit Stinx.
— Si, mais ce sont des réservistes, dit Jaz. Non, c’était un officier de haut
rang de la 101edivision aéroportée. Un type adorable. Mais complètement déglingué, au niveau physique comme mental. L’uranium appauvri, ça vous bousille l’ADN. Mais il a vu quelque chose. Au combat.
Jaz leva les yeux vers nous et je songeai un instant que son amant-soldat lui avait transmis ce qu’il avait vu dans le Golfe, quoi que ça puisse bien être. Sans doute le dévisageait-on un peu trop fort car il s’écria presque :
— Eh, mais buvez donc ! On fait la fête !
On s’exécuta donc et on se mit à parler de choses plus joyeuses. Ou, du moins, on fit semblant.
Je ne suis pas un grand fan de boîtes de nuit, mais après avoir trop bu sur un estomac vide, je me laissai entraîner dans une sorte de cave éclairée à la bougie et tapissée de velours rouge évoquant un bordel parisien. Jaz y avait ses habitudes. C’était le genre d’endroit où des vedettes quelconques traînent avec des footballeurs étrangers. Jaz appela deux filles splendides et sculpturales avec qui il avait participé à des séances photos. Elles étaient d’une compagnie agréable. Stinx et moi étions de très bonne humeur et les faisions glousser de rire. Je voyais que les footballeurs nous regardaient en se demandant ce que nous pouvions bien avoir à offrir. Du cuir moisi et du vélin, avais-je envie de leur dire : vous devriez essayer de vous enfiler ça dans les narines plutôt que de la came bolivienne.
Puis on fut rejoints par un membre de la petite aristocratie. (Du moins les filles le présentèrent-elles ainsi.) Il subit une demi-heure de vannes sur les aristos, principalement de la part de Stinx, avant de s’enticher de moi, ce qui amusa beaucoup Jaz. Je profitai d’un moment d’intimité pour partager mes inquiétudes avec Jaz. Quand je lui appris que Lucy avait quitté notre ami une fois de plus, il s’accorda à dire que nous aurions sans doute du mal à voir aboutir le projet. On s’accorda à dire qu’on ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre tranquillement que Stinx nous rende le boulot.
J’étais saoul et j’avais envie de partir. L’une des filles vint à mon secours – je crois qu’elle s’appelait Tara. Comme elle vivait dans mon quartier, on décida de partager un taxi. En sortant, elle me prit le bras tandis que les deux footballeurs de Chelsea épiaient nos faits et gestes d’un air avide. J’étais tellement bourré que je mimai un plongeon arrière. L’un des deux leva le menton vers moi tandis que les yeux de son ami le milieu de terrain disaient clairement : Sale enfoiré.
À l’arrière du taxi, Tara me dit, d’une voix surexcitée montant dans les aigus, que l’aristocrate était quatorzième dans l’ordre de succession au trône. Je l’avais appréciée jusqu’alors.
— Vous pouvez me laisser là, dis-je au chauffeur.
Tara me serra la cuisse avant que je descende du taxi.
— Tu veux qu’on fasse quelque chose ? demanda-t-elle.
Je me penchai pour l’embrasser sur la joue.
— Je n’ai jamais payé pour ça de toute ma vie, lui dis-je, et je ne compte pas commencer aujourd’hui. Bonne nuit.
Elle haussa les épaules et m’ouvrit la portière. Peu importe la quantité qu’on a bue, si on commence à payer pour un peu de réconfort sexuel, on l’invite à prendre dans sa vie une place phénoménale. Faramineuse.
Lorsque j’atteignis ma porte, j’étais tellement saoul que j’eus le plus grand mal à insérer la clé dans la serrure. Une fois entré, je vidai d’une traite un demi-litre d’eau, ôtai mes chaussures et m’effondrai dans mon fauteuil où je sombrai aussitôt dans un sommeil troublé, rêvant de l’époque où j’étudiais à Derby pour devenir prof.
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