Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 2
Quand je rentrai chez moi ce soir-là, j’entendis sonner le téléphone. Je ne me pressai pas. Parfois, je ne prenais même pas la peine de répondre, du fait que ce n’était généralement que quelqu’un qui voulait parler de choses et d’autres. J’accrochai mes clés, retirai mon manteau et choisis un beaujolais Moulin-à-Vent 1999 dans ma réserve. Je finis par décrocher, calant le combiné sous mon menton tandis que je débouchais la bouteille pour me verser un grand verre de mon sauveur en robe rubiconde.
C’était Fay.
— Comment ça va ?
— Pas trop mal. Et toi ?
Entendre Fay s’inquiéter de ma santé et de mon moral, c’était nouveau. Même si ce n’était qu’une formalité, c’était un progrès. D’habitude, elle se lançait sans préambule. Enfin bref, une fois évacué ce hideux simulacre d’intérêt, elle fonça droit au but telle une flèche vers sa cible.
— Les enfants en ont discuté. Claire accepte de te voir, mais Robbie ne veut rien savoir.
Je bus une autre gorgée de pluie divine. Elle se répandit sur ma langue comme une douce averse sur le désert aride ; elle frôla mon palais tel un ange de rouge vêtu. Je crois que les grands maîtres devaient contempler le vin au fond d’un verre lorsqu’ils habillaient leurs modèles sur les toiles religieuses. Viens là, ma beauté, laisse-moi draper ta nudité du nectar du raisin.
— Voilà autre chose.
— Il changera peut-être d’avis, répondit Fay. J’essaie de ne pas m’en mêler, mais il n’est pas question qu’il refuse de te voir.
J’entendis un bruit de succion. Fay paraissait toujours manger quelque chose quand elle était au téléphone. De la glace, peut-être. Ou alors du miel ou de la sauce au chocolat sur ses doigts.
— C’est gentil, Fay.
Comme une pause gênée s’installait, je demandai :
— Comment va la vedette ? Il te nourrit bien ?
Je savais qu’orienter la conversation vers Lucien écourterait l’appel.
— Sa nouvelle émission l’occupe pas mal. Il y a des soucis avec le contrat.
— Comme toujours.
Oh que oui. Prenez-en bonne note : le démon des contrats est un esprit de force martiale.
Fay m’avait quitté trois ans plus tôt pour un chef célèbre. Il passait à la télé. C’était un as de la pâtisserie. Il la décore de sucre filé, vous voyez le genre. Moi-même, je déteste faire des gâteaux. Enfin bref, il avait quitté sa femme et ses deux gosses pour ma femme et les trois miens. J’aurais bien proposé un échange équitable, mais vous auriez dû voir la brute qu’il avait comme ex. Ma fille aînée, Sarah, étudie à l’université de Warwick ; elle a toujours été « de mon côté» et je ne m’en sortais sans doute pas si mal avec deux sur trois.
Fay en vint au sujet de son appel.
— Donc, Robbie veut savoir si ça s’applique à ses cours de tennis et d’escrime aussi bien qu’à son école.
— Comment peut-il me demander ça s’il refuse de me parler ?
Franchement ! Le petit con !
Il me sembla entendre Fay changer le téléphone de main pour sucer ses doigts libérés.
— Comme tu peux t’en douter, il m’a demandé de t’en parler.
— Comme tu peux t’en douter, il faut qu’il me le demande lui-même. Et comme tu peux t’en douter, tu vas lui expliquer pourquoi c’est nécessaire.
— C’est ta réponse ?
— Comme tu peux t’en douter.
Fay soupira. Elle est très douée pour ça. Elle sait insuffler à un seul soupir tout le poids de la déception accumulée pendant des années de mariage.
— D’accord. Je le lui dirai.
— Merci d’avoir appelé, Fay.
Je reposai le combiné et remplis de nouveau mon verre. Oui, la douleur persiste. Ainsi que les blessures. J’asperge les plaies suppurantes de vin rouge.
Je sais ce que vous pensez. Pour information, et parce que je ne m’attends pas que vous soyez expert en matière d’identification ou de taxinomie de ces choses-là : l’alcool n’est pas un démon. Ce n’est qu’un spécimen parmi toute une série de composés hydroxylés volatiles obtenus par distillation d’hydrocarbures. C’est un procédé scientifique qui implique la transformation de sucres. Le fait qu’il crée une accoutumance ou pousse des hommes et des femmes à des formes de comportement extrêmes et destructrices n’en fait pas un démon pour autant. Les gens racontent n’importe quoi quand ils parlent du « démon de l’alcool ».
Je suis moi-même légèrement accro au raisin fermenté qui m’a, à quelques occasions, poussé à des comportements irresponsables. Mais nul diablotin n’habite la bouteille. Toutefois, je vous accorde qu’un démon peut s’installer puis, repérant une faiblesse chez son hôte, encourager une habitude destructrice. Mais c’est une tout autre histoire.
Pourquoi mon fils de quinze ans ne veut-il plus me parler ? Parce que j’ai décidé de ne plus payer les tarifs exorbitants nécessaires pour qu’il franchisse les portes imposantes de ce lieu de privilèges qu’est Glastonhall. Je n’aimais pas ce qu’il devenait derrière les fenêtres à meneaux de cette coûteuse institution. Le sceau de « l’excellence » imprimé sur son front ne me procurait aucun plaisir. Et par-dessus tout, je n’aimais pas la façon dont il avait traité le serveur quand je l’avais emmené déjeuner chez Spiga sur Dean Street.
J’ignorais si Robbie avait développé ce mépris pour ce qu’on appelait autrefois la classe ouvrière parmi les cloîtres ombragés et les pelouses impeccables de Glastonhall, ou s’il lui avait été servi tout chaud sorti du four par le grand chef Lucien. Mais ça me gâchait le goût du vin. J’éprouvais une violente bouffée de honte et, bien sûr, de culpabilité à l’idée de n’avoir pas été là pour guider sa voie alors qu’il commençait à devenir un homme. Ça ne nous coûte pas grand-chose de traiter les autres en ce bas monde avec respect puis avec gentillesse, si possible. Toutes les autres qualités ne sont que des buts mais ces deux-là sont des impératifs. Dans l’intervalle où j’avais été séparé de mon fils, il était devenu une petite vipère snob et méprisante qui avait insulté sans raison le serveur de chez Spiga. Évidemment, j’avais répété sèchement à Robbie ce que George Orwell avait dit au sujet des gens qui vous servaient à manger. Mais je m’étais assuré que le serveur entende le gamin se faire passer un savon avant qu’il remplace notre salade.
J’avais également décidé qu’un régime de mille jours à l’école publique locale exercerait peut-être un effet bénéfique sur l’éducation de Robbie avant qu’il rejoigne Sarah à l’université. Claire avait dû subir le même sort. Bien qu’elle ait déjà commencé à passer les examens du secondaire, ça ne l’avait absolument pas dérangée qu’on la retire de la très snob école St Anne. En fait, elle me répétait à tout bout de champ que sa nouvelle école était « cool ». Celle de Robbie ne l’était pas. Je crois qu’il avait un peu chaud là-bas, dans les tranchées, où il étudiait l’informatique avec les fils et filles de plombiers, de vendeurs de voitures et de ronds-de-cuir comme moi. Ah oui, et de chefs non célèbres, d’ailleurs. Nous étions donc actuellement brouillés.
Lucien le chef pâtissier aurait pu le sortir d’affaire. Pourquoi pas ? Il était davantage un père pour lui ces jours-ci, dans le sens où Robbie avait choisi de vivre avec Fay et lui plutôt qu’avec moi. Mais mon réseau d’espions m’avait appris que Lucien, malgré tous ses contrats pour des livres, ses participations aux émissions en tant que voix off et ses éloges publicitaires pour les ouvrages des collègues, avait lui-même des problèmes financiers ; je préférais que Fay le découvre elle-même plutôt que de l’en informer au risque qu’elle me déteste encore plus.
Note de bas de page au sujet du snobisme, que ce soit celui de Robbie, de Lucien ou des autres. Ce n’est pas un démon non plus. Rien qu’une caractéristique humaine déplaisante, amplifiée et cimentée par un solide
système de classes britannique, cruel, sadique et florissant au XXIe siècle. Si Robbie voulait continuer à lancer des balles de tennis par-dessus le filet avec ses petits camarades vaniteux élevés dans des écoles privées, il allait devoir découvrir l’humilité et me demander lui-même son pognon.
Il y avait du courrier. Je déchirai une des enveloppes et mon cœur se mit à battre plus vite quand je vis qu’il y avait du nouveau concernant cette chère vieille Jane Austen et d’autres petites choses. Le temps que j’aie fini de lire attentivement la lettre et ouvert le reste du courrier, j’étais en train de vider dans mon verre le fond de la bouteille de beaujolais. Un record, même pour moi.
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