Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 12 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 12

 

Sur les lieux, les policiers nous ordonnèrent de rester exactement où nous étions, mais ce fut Antonia qui décida de ne pas en tenir compte et l’on profita de la confusion générale pour nous esquiver.

— Si on ne file pas maintenant, m’avait-elle dit, on va nous garder ici et nous interroger pendant des heures.

J’admire ça, les gens capables de prendre des décisions alors que tout le monde panique.

Antonia m’accompagna chez moi. Elle tenait à s’assurer que j’allais bien. On marcha jusqu’à Pimlico où l’on réussit à prendre un taxi. Quand on arriva chez moi, elle fit chauffer la bouilloire. Mais je lui dis que j’avais eu ma dose de thé pour la soirée et ouvris un pinot noir Pfeifer de qualité supérieure que je commençai à siffler d’une traite, ce qui était ridicule. Comme c’était un vin excellent, je l’invitai à s’en servir un verre avant que je finisse tout moi-même.

— Je ne verrai pas la différence, répondit-elle.

— Bien sûr que si, répondis-je, un peu agacé. Les gens font toujours comme s’ils ne voyaient pas la différence entre le haut de gamme et l’ordinaire.

Elle accepta un verre avec un petit sourire.

— Mais pourquoi est-ce qu’il aurait bien pu vouloir tuer Otto ?

— Tu es sûr que ça ne s’est pas déclenché par accident ?

Je la regardai fixement. Antonia avait autour des yeux de ce que les gens surnomment des rides d’expression – plutôt des sillons tracés par les larmes. Elle donnait également l’impression d’avoir besoin d’un bon bain. Je veux dire de séjourner un long moment dans de l’eau chaude et savonneuse. Elle avait absorbé la crasse incrustée dans la peau des sans-abri de longue date.

J’avais envie de faire ça pour Antonia : lui ôter ses habits, la plonger dans ma baignoire et la nettoyer très doucement et lentement à l’éponge jusqu’à ce qu’elle se lève, que l’eau s’écoule de son corps et que cette croûte, cette carapace de crasse, d’altruisme excessif et de compassion usée se fendille et tombe de son corps nu et rose, suite à quoi je l’envelopperais d’une serviette et la garderais ici avec moi, où nous pourrions tourner le dos à tout ça et où elle pourrait se joindre à ma retraite à l’écart de la vie.

Antonia se leva et se mit à examiner mon salon, étudiant les gravures accrochées au mur, buvant des gorgées de vin, touchant des objets tout autour de la pièce.

— Tu vis très bien ici, n’est-ce pas ?

Était-ce là l’occasion rêvée de lui demander de descendre de sa croix pour vivre avec moi ? Antonia n’était pas d’une beauté conventionnelle, mais elle était la lumière de ce monde. Quel projet, si je parvenais à l’arracher au monde et à la garder pour moi seul.

— C’est ma planque.

— De quoi est-ce que tu te caches ?

— Des démons.

— Ah oui. Ceux-là.

— Ne te moque pas de moi. Seamus en était infesté. Comme il était envahi par les poux. Il a fait sauter cette bombe volontairement.

— Je vais te dire ce qu’il a fait. Il s’est fait traiter contre les poux avant de mourir. Il s’est rasé le crâne. C’était une victime, William, non pas des démons mais des gens malintentionnés qui l’ont envoyé dans un enfer qu’ils avaient conçu eux-mêmes en lui disant qu’il agissait pour le bien. Il n’a pas supporté de découvrir qu’on l’avait embobiné. C’est pour ça qu’il s’est tué.

— Mais Otto était son meilleur ami sur cette terre. Il l’a dit lui-même. Pourquoi tuer Otto ?

— Pour le protéger, répondit-elle, le protéger du monde.

— Tu es folle.

— Beaucoup de gens le pensent.

— Tu veux rester ? Passer la nuit ici ? J’ai une chambre d’amis.

— Tu voudrais d’une folle sous ton toit ? J’aimerais bien rester, mais pas dans ta chambre d’amis. J’aimerais bien te baiser, William, et ça me plairait, mais ça représenterait trop pour toi.

Je faillis en lâcher mon verre.

— Quoi ?

— Tu es le genre de personne qui prend le sexe trop au sérieux. Pour les gens comme toi, il a une signification religieuse. Tu t’attaches trop. Donc, non, je ne vais pas rester. Je vais te sauver de toi-même. Quelqu’un viendra pour toi, mais ça ne sera pas moi.

Antonia me dit qu’elle devait retourner chez GoPoint. Il y aurait pas mal d’agitation et toutes sortes de questions. Elle reposa son verre, m’embrassa légèrement et partit. J’allai à la porte et lui criai que je pouvais essayer d’appeler un taxi, mais elle se contenta de me faire signe et disparut dans la nuit. Je me retrouvai planté là à me demander qui avait bien pu aborder le sujet du sexe, et lequel d’entre nous venait de coller un vent à l’autre.

Les femmes. Autant essayer de comprendre le théorème de Minkowski sur l’espace à quatre dimensions.

Je rentrai et me mis à zapper d’une chaîne à l’autre. Je trouvai bientôt un reportage en direct sur les lieux de l’explosion. Sans donner les noms, on annonça qu’il y avait eu deux morts. Les caméras filmaient de loin et la police avait isolé la zone. Quoi qu’il puisse rester d’Otto et de Seamus, on n’en vit rien. Je fus un peu interloqué de voir de brèves images de moi filmées pendant que je parlais à Seamus. Dans cette séquence, j’étais tourné vers lui, de sorte qu’on ne le voyait pas me tendre quelque chose. Dans la confusion du moment, j’avais totalement oublié ce que Seamus m’avait donné, quoi que ça puisse bien être, mais ces images me le rappelèrent brusquement.

J’éteignis la télé et allai chercher mon manteau. C’était là, dans ma poche : la forme cylindrique enveloppée dans cette écharpe arabe rouge et blanc. On l’avait nouée très serré mais je réussis à en dégager le contenu.

C’était un cahier, comme ceux que les enfants utilisent à l’école, roulé serré. Je l’ouvris. Sur la première page, on avait dessiné très nettement au crayon une sorte de blason militaire. Stylisé, comme un motif de tatoueur. Trois plumes à l’intérieur d’un nœud de corde, le tout surmonté d’une couronne. En dessous du dessin, une élégante inscription calligraphiée annonçait simplement : Ich dien. Je savais que ça signifiait Je sers en allemand. Le dessin était exécuté avec soin. En dessous, on avait dessiné un papillon. Bien qu’il soit lui aussi tracé à coups de crayon soigneux, je voyais qu’il était censé représenter un vulcain.

Mais le reste du cahier était rempli d’une minuscule écriture en pattes de mouche. Chaque ligne était utilisée et, sur de nombreuses pages, les interlignes aussi. L’écriture était si petite qu’elle en devenait presque indéchiffrable.

Je tentai d’en lire un passage, et bien que je parvienne à en déchiffrer une grande partie, je compris qu’étudier ces écrits demanderait un sacré boulot et que j’aurais peut-être même besoin d’une loupe pour lire sans difficulté.

J’avais bien conscience que la police voudrait me parler à un moment ou un autre. J’ignorais si elle avait vu Seamus me transmettre ce cahier, mais puisqu’ils avaient tout enregistré en détail, ils allaient certainement étudier ces images et comprendre ce qui s’était produit. À moins, bien sûr, que mon corps ait caché la transaction aux caméras de la police comme à celles des infos.

Je pris le temps de me demander pourquoi c’était si important. Après tout, je pouvais simplement appeler la police, lui dire que ce type m’avait remis un cahier rempli de gribouillis et lui demander si elle voulait l’examiner. Mais je n’en avais pas envie. Pour des raisons que je ne comprenais pas très bien moi-même, je ne voulais pas qu’ils le récupèrent.

Quand Seamus m’avait envoyé lui chercher une tasse de thé, il mettait en sécurité le contenu de son cahier. Il n’avait aucune envie d’une tasse de thé. Il savait très bien ce qu’il faisait et qui j’étais : le type de la City qui l’avait expédié chez GoPoint. Il avait eu la ferme intention d’emmener Otto avec lui en faisant sauter les explosifs, mais il voulait transmettre ce document à quelqu’un. À cet instant-là, juste avant de mourir, il avait décidé de me le confier.

Et je voulais étudier ses écrits avant de les laisser voir à qui que ce soit d’autre.

Quelques années auparavant, j’avais transformé la chambre d’amis de la maison en petit bureau à domicile. Je m’y installai et passai près de deux heures à photocopier le journal de Seamus. Ce n’était pas chose facile. Comme l’écriture était minuscule, il fallait des copies d’excellente qualité et la définition n’était pas toujours suffisante. Mais je finis par en venir à bout. Je rangeai les photocopies dans un tiroir rempli de relevés de compte et me préparai à étudier soigneusement le journal de Seamus.

Avant de regagner le salon, je dénichai une loupe à fort grossissement que je gardais à portée de main pour les livres factices. J’ouvris une deuxième bouteille de pinot noir, insérai un CD de Kraftwerk dans mon lecteur, allumai une liseuse et m’installai dans mon fauteuil.

Ce fut alors que le téléphone sonna.

C’était la police. Une femme du SO13, la branche antiterroriste de la police de Londres. Ce qui signifiait bien entendu que Seamus était considéré comme un terroriste, plutôt que comme le vieux soldat dérangé qu’il était en réalité. Elle m’apprit qu’on cherchait à me localiser depuis l’incident. Je lui répondis que j’étais chez moi depuis quelques heures et qu’ils n’avaient pas dû faire beaucoup d’efforts. Elle ignora ma remarque. Quelqu’un allait venir me parler, m’apprit-elle.

— Ça ne peut pas attendre demain ? lui demandai-je.

— Je crains que non, répondit-elle. Nous aimerions que vous restiez sur place jusqu’à ce que nous ayons recueilli votre témoignage.

Témoignage. C’était le mot qu’elle avait employé. Ce qui sous-entendait au moins qu’ils ne me soupçonnaient pas d’être de mèche avec Seamus. Entre la PJ qui m’avait questionné sur Fraser et le SO13 qui me cuisinait au sujet de Seamus, la police commençait à devenir un élément récurrent dans ma vie.

Je cachai le cahier dans ma bibliothèque, derrière une rangée de livres de poche. Puis je rallumai la télé pour voir s’il y avait du nouveau en attendant qu’on frappe à ma porte. L’incident faisait encore les gros titres. Mais je savais que, d’ici quelques heures, Seamus deviendrait victime de la guerre de l’indifférence.

Une pensée honteuse me traversa tandis que j’attendais : l’un des acheteurs de mon livre contrefait était mort. Il devenait donc impératif de conclure la vente avec Ellis. S’il laissait tomber, nous allions devoir recommencer à chercher un acheteur – processus qui pouvait prendre des mois.

J’attendis une heure du matin avant d’aller me coucher. Personne ne vint jamais frapper à ma porte.

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