Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 16
Naturellement, je n’en dis pas un mot à Stinx ni à Diamond quand je les retrouvai au Viaduct Tavern le lendemain soir. Je dis «naturellement» alors que le Club des Chandelles avait été formé et se réunissait toujours, en apparence, afin de servir d’atelier de discussion, d’outil permettant de dessiner les contours de nos vies sentimentales respectives. C’est-à-dire que Jaz s’obstinait dans ses périples, explorant les vertes vallées et les sommets scintillants d’un Shangri-La qui semblait toujours se transformer du jour au lendemain en crevasses glaciales battues par des vents funestes ; Stinx en restait aux collines onduleuses et aux sombres forêts de sa relation avec Lucy ; et moi, j’arpentais les plaines arides et monotones, sans rien d’autre à leur rapporter que mes communications intermittentes avec Fay et les enfants. Je n’avais pas envie de leur parler de Yasmin. Pas encore, en tout cas. Je voulais la protéger, nous protéger, des rires macabres qui caractérisaient les soirées du Club des Chandelles.
Stinx me regarda, essuyant de sa lèvre supérieure de la mousse crémeuse de Guinness.
—Y a un truc qu’a changé chez lui, dit Stinx à Jaz.
Jaz but une gorgée de sa canette de bière et me regarda en plissant les yeux.
—Ouais. T’as raison.
Je balayai le pub du regard dans un effort futile visant à détourner leur attention. Mauvaise stratégie. Je ne réussis qu’à leur confirmer qu’ils étaient sur une piste.
— Allez, bonhomme, me dit Stinx. Accouche.
Le Viaduct Tavern est sans aucun doute l’un de mes endroits préférés, pas trop rempli le soir, en plus d’être un ancien bar à gin. De l’acajou sombre et sculpté qu’allégeaient les dorures, miroirs d’argent et verre gravé. Au mur de marbre sont accrochés d’immenses tableaux représentant trois jeunes filles à la poitrine généreuse qui incarnent l’Agriculture, la Profession bancaire et les Arts. Celles des Arts est blessée, car un soldat ivre de la Première Guerre mondiale lui plante une baïonnette dans la fesse. Le pub est bâti sur le site de l’ancienne prison de Newark et les caves sont d’anciennes cellules destinées aux assassins et à la racaille du Londres victorien.
Et l’endroit, bien sûr, a ses fantômes. Des tas. Compte tenu des conditions d’emprisonnement atroces, des pendaisons et tout ça. Les maçons, cavistes et plombiers se plaignent constamment qu’on leur tape sur l’épaule. Ai-je besoin de vous préciser que les fantômes et les démons ne sont pas la même chose ? Les fantômes sont les esprits des morts, j’imagine. Pas que je croie en eux, cela dit. Mais les démons, en revanche, sont les esprits des vivants.
— Il avait l’allure plutôt sautillante quand il est arrivé ce soir, dit Jaz.
— C’est ce qu’il m’a semblé aussi, répondit Stinx. Sautillante. Bondissante. « Zboing ! »
Stinx était déjà surexcité à mon arrivée, et Jaz ne faisait que le remonter davantage. Je guettais une occasion, une pause dans la conversation qui me permettrait de m’enquérir de l’avancée de la contrefaçon. Le fait que Stinx n’en ait pas parlé lui-même était mauvais signe. Je me surpris à étudier la couleur de son nez, pour voir si je détectais davantage de capillaires éclatés ou de cartilage ramolli que précédemment.
— « Boing ! » fit Jaz.
Le Viaduct servait un bordeaux tout à fait honnête. Je vidai mon verre.
— Ma tournée, annonçai-je avant de me lever pour rejoindre le bar.
Quand je revins avec mon plateau chargé de verres, Stinx et Jaz m’observaient avec insistance, mais ils s’étaient tus. Ils clignaient des yeux. Je les imitai. Il s’écoula quelques minutes de plus dans un silence total ponctué de clignements. Sans doute le plus long silence que je me rappelais depuis notre rencontre.
— Bon, repris-je, si vous voulez jouer à ça, je vais tout vous dire. Mais pas avant que la grande aiguille soit sur dix, heure à laquelle j’aurai bu au moins une bouteille complète.
— Il s’est remis avec Fay, dit Stinx. C’est ça !
Jaz secoua la tête. C’était le plus perspicace des deux.
— Non, c’est autre chose. Je crois qu’il a une autre copine.
Malgré mon visage impassible, un tic microscopique, ou le tremblement d’un nerf minuscule dans ma mâchoire, ou le hérissement d’un seul poil de mes sourcils me trahit. Jaz bondit sur ses pieds et applaudit de ravissement, renversant son tabouret par la même occasion.
— N’importe quoi, aboyai-je trop vite, me trahissant de nouveau.
Jaz dansait à présent : une petite danse exubérante, exaspérante, qu’on appelait autrefois le twist et qui impliquait de garder les bras collés au corps. Stinx me regardait fixement, à la fois stupéfait et profondément impressionné.
Jaz redressa son tabouret et s’y laissa de nouveau choir.
— Allez, William, la soirée est à toi.
— Ce n’est rien du tout, leur dis-je. Rien du tout.
Je leur parlai de mon déjeuner avec Yasmin et de notre balade le long de la Tamise.
Je leur jetais des os à mâchonner mais ça ne leur suffisait pas.
— Vous avez déjeuné où, tu dis ? protesta Stinx. Au Plumber’s ? Alors comment c’est possible, comment c’est possible que vous ayez remonté les quais ? Après déjeuner, vous auriez dû aller dans l’autre sens. Non ?
— J’avais l’après-midi libre.
— T’avais ton après-midi libre ? répéta Jaz. Et elle aussi ? Vous vous êtes séparés à quelle heure ?
— Mais c’est pas vrai, on dirait la police !
— Coupable ! beugla Stinx.
Ils s’esclaffaient sur mon dos, à deux doigts de tomber de leur tabouret. Je ne voyais pas ce qu’il y avait là de si drôle, mais ils se réjouissaient de ma gêne. Puis Stinx retrouva son sérieux.
— Pourquoi tu nous fais des cachotteries ?
Je lançai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Personne ne nous écoutait, mais je baissai la voix malgré tout.
— Ça ne mènera à rien.
— Nan nan nan, dit Stinx en agitant vers moi un doigt taché de nicotine. Ne te laisse pas avoir. Il essaie juste de détourner l’attention.
Je revins donc en arrière et leur racontai tout, soit guère plus que ce que je leur avais déjà révélé. Je mentionnai notre baiser d’au revoir. Ils écoutèrent comme si tout ça était très sérieux. Puis ils commencèrent à m’offrir des conseils, comme s’ils étaient soudain fermement décidés à s’assurer qu’elle atterrisse dans mon lit.
Naturellement, l’idée m’avait traversé – évidemment. Je n’avais pas eu de relations sexuelles avec quelqu’un d’autre que moi-même depuis trois ans, et des images de Yasmin nue ondulaient sur le fond de mes rétines avec une variété déroutante. Ce que je m’abstins de leur dire, c’était que je ne pensais pas avoir besoin de stratégies, de ruses ou de programmes pour que ça se produise. Je ne me l’étais pas avoué jusqu’à cet instant, mais je sentais qu’il y avait là quelque chose d’inéluctable, à un point stupéfiant. J’aurais beau faire deux bonds de côté ou un en diagonale, ça ne changerait rien : si je voulais que ça arrive, ça arriverait.
Seulement, je ne pouvais pas me le permettre.
Jaz s’était encore levé. La perspective de me voir rompre trois ans de célibat appelait au champagne, déclara-t-il.
— Oh mon Dieu, protesta Stinx, on va sans doute encore finir dans cette boîte pourrie avec les footballeurs et les putes. D’ailleurs à ce propos, Jaz a trouvé un nouveau pigeon.
« Pigeon », c’était le terme par lequel Stinx désignait les acheteurs potentiels de nos livres contrefaits.
— Ah oui ?
— Sauf que je voulais te dire un truc : l’autre jour, y avait un type qui posait des questions. Est-ce que je connaissais William Heaney ? Et Jaz Singh ?
— Ah bon ?
Je me demandais si c’était également lié à Ellis. Voire à Yasmin.
— Écoute, William, je suis peut-être parano, mais ça m’a paru louche. Je ne peux pas t’en dire plus.
Je bus une gorgée du nectar noble et salutaire. La police n’était encore jamais venue fouiner, mais on s’attendait tous que ça se produise un jour. C’était inévitable. Je pourrais vous l’expliquer par les lois de la démonologie, mais pour l’heure, représentez-vous seulement la police en train de vous protéger jour et nuit.
— Et Jaz, qu’est-ce qu’il en dit ?
— Que c’est à toi de décider.
Je ne m’étais jamais considéré comme le «chef» de notre petite entreprise, mais je l’étais sans doute de fait. J’assurais la liaison entre acheteur et produit ; j’avançais l’argent à Stinx pour les matériaux ; je négociais le prix et je livrais le produit fini. J’imagine que ça faisait de moi le capo.
Quand Jaz revint avec le champ, je le laissai remplir trois verres avant de lui demander :
— Quand est-ce que tu as identifié le client ?
Il pigea aussitôt de quoi nous venions de parler.
— La semaine dernière. Enfin je lui ai dit que je le mettrais en contact avec toi.
— Et ces questions, Stinx, ça remonte à quand ?
— Trois jours. C’était un étranger.
Tout ça ne me plaisait pas.
— C’est trop proche. Qu’est-ce que tu sais de ce client ?
— Pas grand-chose, répondit Jaz. C’est encore un qui a une dégaine à sortir d’écoles privées. Un ancien militaire. Homo. C’est tout.
— Il a des livres ?
— Aucune idée.
— Il va falloir que tu entres chez lui, Jaz. Que tu regardes ses étagères pour voir s’il est sincère.
— Et comment il va s’y prendre ? demanda Stinx.
Jaz leva son verre.
— Enfin bref, trinquons à l’abolition du célibat.
Eh bien devinez quoi : on se retrouva une fois de plus dans cette boîte pourrie. Je ne me rappelle jamais son nom, vu qu’on y débarque toujours bourrés et que ma réserve de cellules cérébrales pour l’heure précédant notre arrivée et la majeure partie des deux heures suivantes est par conséquent effacée comme des dessins dans le sable par la marée. Je n’aime pas ça. Ça m’inquiète de penser au nombre d’heures de ma vie qui me sont inaccessibles. Je veux tout me rappeler en détail. Je veux l’intégralité des archives. Je ne veux pas penser qu’une sinistre organisation a volé la moitié des dossiers de ma vie comme ça s’est produit lors de l’enquête sur la mort de Lady Di. Je ne m’attends pas à présenter ces archives aux portes du paradis, vous comprenez : mais simplement, si je n’ai pas toutes les preuves, comment puis-je juger par moi-même ?
Oh et puis merde, appelons-le le Red Club. Je n’avais rien contre. Jaz insistait toujours pour payer la note quand nous allions là, et mes finances avaient sérieusement diminué après cet emprunt et les remboursements à des taux qui feraient pâlir un vampire. Je devais parler à Stinx avant qu’il soit trop beurré.
— Lucy est revenue ? lui demandai-je.
Il s’essuya le nez et secoua la tête.
— Stinx, écoute-moi bien. Je dois savoir si tu as avancé sur Orgueil et préjugés.
Pour toute réponse, il vida d’un trait son verre de champagne et agita sa grande main dans les airs.
— Ça vient. Ça vient.
Il balaya la boîte du regard en quête d’une compagnie plus intéressante.
— Allez, mon pote. Je veux une réponse.
Il me tapota l’épaule.
— T’inquiète, ça y est presque.
Puis il s’éloigna en se dandinant pour aller chercher un autre verre.
Je n’appréciai pas cette boîte davantage que la fois précédente. Tara, ma voisine toujours prête à s’amuser, se donnait en spectacle, mais les footballeurs n’étaient pas les mêmes. Elle m’en présenta un d’un air enjoué. Un garçon sympa, mais il me sembla un peu trop jeune pour sortir si tard.
— Vous en vivez ? lui demandai-je.
— Évidemment, gloussa Tara. Il joue au foot pour l’Angleterre !
— Formidable, répondis-je. On a vraiment besoin de ça. De jeunes hommes qui jouent pour l’Angleterre.
Je vidai mon verre et regardai autour de moi en quête d’un moyen de m’extraire de cette conversation.
Tara fit signe à d’autres personnes qui entraient dans la boîte et le footballeur me toucha le coude.
— J’ai fait quelque chose d’un peu idiot.
— Quoi donc ?
Il me contourna pour venir se placer de l’autre côté. La musique était très forte. Il dut se hisser sur la pointe des pieds pour me parler à l’oreille.
— J’ai les journaleux sur le dos. Les paparazzi. La totale.
Je ne comprenais absolument pas de quoi il me parlait. Je reposai mon verre, le plantai là et descendis aux toilettes pour hommes, où un Nigérian très élégant travaillait contre pourboire. J’étais en train d’asperger l’émail quand le footballeur entra, m’ayant apparemment suivi. Il glissa un billet au préposé aux toilettes et montra quelque chose du pouce par-dessus son épaule. Le préposé s’esquiva très vite. Après m’être lavé les mains, je dus m’abaisser, comme il n’était pas revenu, à prendre moi-même une serviette en papier.
— Je dois me débarrasser d’eux, me dit le footballeur. Tara m’a dit que vous aviez des relations. Y aura du fric à la clé.
— Je ne peux pas vous aider, répondis-je.
— Je comprends. Je sais tout ça. Mais c’est officieux. Juste entre vous et moi. Vous faites partie du gouvernement, hein ?
— Du gouvernement ? Mais qu’est-ce qu’elle a bien pu vous raconter ? Vous n’avez personne pour vous aider à Chelsea ? Quoi que vous puissiez bien avoir fait ?
— Je ne joue pas pour Chelsea.
— Non. Écoutez, quoi que Tara ait pu vous dire, elle se trompe.
Le jeune footballeur m’agrippa furieusement le bras. Je regardai sa main sur mon bras, ce qui suffit à le faire reculer. Puis, à ma grande stupéfaction, il se tourna vers le lavabo et se mit à pleurer. Ce n’était qu’un gamin. N’ayant pas un cœur de pierre, je tendis la main pour tenter de le consoler, mais ce que je vis dans le miroir me fit reculer.
Un démon s’accrochait à lui. Il paraissait d’une tristesse infinie. Je savais très bien ce que ça signifiait.
Mon estomac se souleva. Je dus me ruer dans l’un des cabinets pour vomir, vidant le contenu de mon estomac, essentiellement du vin rouge, dans la cuvette de céramique. Le footballeur n’avait rien remarqué. Lorsque je sortis du cabinet, le démon tenta de croiser mon regard, mais sa tristesse, sa douleur et la soudaine puanteur liée à sa présence me firent sortir des toilettes en courant. Le préposé patientait à l’extérieur.
— Retournez l’aider, lui dis-je.
Une fois de retour à l’étage, je me versai un nouveau verre de salut et taxai une cigarette à Jaz.
— Ça va ? me dit-il. Je te trouve un peu pâle.
— Elle est où, l’autre garce de Tara ?
— Sous la table avec une rock star sur le retour. Qu’est-ce qu’elle a fait ?
— Oh, nom d’un chien !
— Relax, William ! Tiens, assieds-toi. Il faut qu’on cause.
Jaz me conduisit vers un canapé situé dans un coin, recouvert d’un épais velours rouge assez hideux. Le Red Club me donnait toujours l’impression de me trouver à l’intérieur d’une gorge géante, à me frotter contre une paire d’amygdales. Il appela un serveur.
— Juste de l’eau pour moi, dis-je. J’ai la tête qui tourne.
— Écoute, il faut que tu m’écrives de nouveaux poèmes. Ces crétins veulent que je parte en tournée, maintenant.
— En tournée ? Où ça ?
— En Afrique du Sud, rends-toi compte.
— Mon Dieu, mais ça ne finira jamais ?
La nouvelle n’avait rien d’encourageant. Deux ou trois années plus tôt, Jaz et moi avions monté une sorte de canular. Le Regional Arts Council avait la réputation de distribuer des bourses au compte-gouttes aux écrivains appartenant aux minorités. Pour plaisanter, nous avions monté un dossier de toutes pièces, l’idée étant que je gribouille des poèmes franchement atroces que Jaz présenterait. Le conseil en question s’en était léché les babines. C’était une véritable aubaine : comme il était asiatique, homo et rentrait donc dans leurs catégories de minorités, ils avaient immédiatement accordé à Jaz une bourse de cinq mille livres. Quand nous avions cessé de rigoler, nous avions investi tout cet argent dans notre entreprise de contrefaçon de livres avec Stinx.
Mais la situation avait commencé à nous échapper. Les journaux aimaient tellement le visage de Jaz qu’ils n’arrêtaient pas de l’afficher dans la rubrique Arts. C’est vrai qu’il est plutôt séduisant, et avec ma poésie atroce, ils pensaient tenir quelque chose. On avait commencé à lui demander de faire des lectures publiques, des tournées, la totale. Je lui avais conseillé de jouer les reclus ou les timides, quelque chose dans ce goût-là, mais il avait insisté en disant qu’il s’en tirerait très bien. Et c’était vrai.
En fait, toute cette attention le ravissait. Les lectures et les spectacles paraissaient toujours attirer un public qui voulait faire bien plus qu’admirer sa poésie. Avant que j’aie le temps de comprendre ce qui se passait, il récitait mes vers de mirliton au centre culturel de South Bank et à l’Institute of Contemporary Arts. Et maintenant, c’était carrément le British Council qui lui finançait des tournées internationales ! Pis encore, je n’avais pas eu le cœur de mettre fin à tout ça car Jaz faisait don à GoPoint de chaque penny gagné grâce à ce canular.
— Il faut que tu me fournisses de nouveaux textes, me dit Jaz. Je ne peux pas continuer à lire les mêmes vieux trucs.
— Tu préfères quel genre, lui demandai-je, pince-sans-rire, gay asiatique ou asiatique gay ?
— Quelque chose de plus léger, je crois. Mes textes récents sont devenus un peu… misérabilistes.
Je le regardai de travers. Le problème, dans ce petit jeu, était que plus sa réputation grandissait dans le circuit de la poésie, plus il devenait difficile de l’éliminer : Jaz connaissait tout le monde dans ce milieu. C’était lui qui m’avait présenté Ellis, après que le presque lauréat avait publié une critique très spirituelle des poèmes de Jaz dans un canard littéraire. Ellis était censé me fournir – pardon, fournir à Jaz – une accroche publicitaire à faire paraître sur la couverture de mon / son / notre recueil quand il paraîtrait chez Cold Chisel Press dans le courant de l’année. Ellis se disait fan et avait invité Jaz à dîner un soir ; c’était ainsi que Jaz avait découvert son intérêt pour les livres anciens et que je l’avais rencontré.
Songer à lui alors que je me trouvais au Red Club me fit évidemment penser à Yasmin. À mon envie d’être avec elle. J’avais le sentiment que je pourrais tout lui dire. Sur les livres contrefaits et les faux poèmes ; sur ma peur paranoïaque de nous faire fatalement coincer pour ces arnaques ; sur le footballeur hanté ; sur Fay et les enfants ; sur les démons et la façon dont tout avait commencé.
Jaz parlait mais sa voix ressemblait à une station de radio qui luttait pour émettre, se précisant puis s’estompant tour à tour. Je regardai autour de moi les murs rouges et gonflés. Ils paraissaient veinés, tordus, animés d’une légère pulsation, comme un larynx géant. J’eus une horrible vision de moi-même et de toutes les autres personnes présentes dans cette boîte comme de fragments individualisés dans la gorge palpitante d’un démon ivre.
— Tu es tout blanc, me dit Jaz. Tu ne vas pas vomir, dis ? Fais gaffe !
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