Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 6
Je posai le carton d’invitation à ce lancement de livre sur mon bureau et me mis au travail. J’avais des papiers à lire provenant de diverses commissions ainsi qu’un rapport à préparer. Le démon des acronymes fut très actif ce matin-là : le DFES encourageait tous les INGYOS à préparer une réponse à la déclaration du YOPA sur les subventions de la CEE aux
groupes de bénévoles du CRY 6.
J’avais du mal à ne pas gamberger. J’étais très inquiet pour Stinx et me demandais s’il allait s’en sortir avec le livre. C’était vrai qu’il ne nous avait jamais laissés tomber sur un projet, même s’il prenait toujours son temps. Et du temps, Antonia et ses collègues n’en avaient pas. S’ils ne versaient pas la somme demandée, on leur enverrait les huissiers avec une hâte indécente et ce serait la fin du projet GoPoint. Je m’interrompis dans l’écriture de mon rapport et allai sur le Net consulter le solde de mon compte bancaire personnel. Il n’y avait pas grand-chose, mais j’avais au moins l’argent épargné sur les frais de scolarité de Robbie à Glastonhall. Je me demandais ce qu’étaient les chances pour que (a) Stinx vienne à bout des faux ; (b) que je fasse une bonne vente ; et (c) que tout ça se produise avant que les locaux de GoPoint soient transformés en garçonnières très chic pour jeunes agents de change.
Je lançai une demande de prêt en ligne.
Toutes ces inquiétudes, sans parler de l’arrivée d’une invitation au lancement d’un livre qui ravivait les souvenirs de ma folle jeunesse, m’empêchaient de me concentrer sur mon travail. Puis, alors même que j’étais très occupé à ne pas commencer mon rapport, un e-mail arriva dans ma boîte de réception. Il provenait d’une adresse que je ne reconnaissais pas et portait l’en-tête « Ravie de la rencontre ». Je faillis l’effacer. C’était le genre de titre qu’on s’attendait à recevoir des spammeurs nigérians qui voulaient, de manière parfaitement logique, partager plusieurs millions de dollars avec vous à condition que vous leur laissiez accès à votre compte en banque deux minutes.
Mais je l’ouvris malgré tout et m’aperçus qu’il provenait de Yasmin. Il me fallut quelques secondes pour la restituer – tant elle était inscrite dans mes souvenirs sous le nom d’Anna. Elle avait été ravie de me rencontrer à ce déjeuner au Museum Tavern. Elle aurait bien aimé discuter plus longtemps. Elle regrettait qu’on n’ait pas pu passer ensemble quelques minutes de plus sur le trajet de son lieu de travail cet après-midi-là. Si je voulais qu’on se voie pour déjeuner à une autre occasion, elle était sûre qu’on s’amuserait bien.
Mes joues s’empourprèrent.
C’était peut-être cette idée d’amusement qui me faisait rougir. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? L’amusement, ce n’était pas mon truc. L’amusement et moi nous étions séparés sur la route de l’existence à peu près à l’époque où mes cheveux avaient commencé à se clairsemer et les articulations de mes genoux à se relâcher, poignée de main rapide, pas de chichis, adieu.
L’amusement.
Je ne suis pas tout à fait sûr de ne pas avoir prononcé le mot tout haut. Je suis persuadé que non, pas plus que je ne fis de mouvement, mais Val leva les yeux de son travail pour me regarder à travers ce vieux bureau au plafond haut. Comment était-ce possible ?
— Tout va bien ? demanda-t-elle avec un sourire aimable.
— Très bien, Val, très bien.
Elle replongea le nez dans son travail. Je fis semblant de me remettre au mien. Cet e-mail avait quelque chose de très bizarre. Je le relus. C’était totalement absurde. Pourquoi une jeune femme séduisante et sexy voudrait-elle s’offrir à un vieux schnock conservé dans la naphtaline comme moi ? Je me méfiais tout autant que si j’avais reçu ce spam nigérian.
J’effaçai l’e-mail, chassai toute pensée de Yasmin, oubliai le nez de Stinx et la soirée de lancement du livre de Charles Fraser. Je reportai plutôt toute l’intensité de mes passions sur le rapport du YOPA à tous les INGYOS.
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