Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 25 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 25

 

 

Au bureau, Val et moi préparions les papiers pour l’assemblée générale annuelle de notre organisation quand je reçus la visite surprise de Tony Morrison – alias le commandant Morrison de la police de Londres, ou Tony pour moi. En réalité, je ne sais jamais trop s’il vaut mieux l’appeler commandant Morrison ou Tony, comme il le préfère. Ça dépend s’il vient en civil ou dans son impressionnant uniforme de serge aux épaulettes ornées de chevrons d’argent dans une couronne de lauriers. Je levai les yeux de mon bureau et le vis debout sur le pas de la porte en costume intégral. Un léger pincement de culpabilité me saisit, comme chaque fois qu’un policier me regarde, même quand je n’ai rien fait de mal.

— Il y aurait moyen d’avoir un café ? demanda-t-il.

Val se précipita aussitôt vers la cuisine. Devant les personnes représentant l’autorité, c’est tout juste si elle ne se prosterne pas.

— Tony ! Qu’est-ce qui vous amène ?

— Je ne fais que passer. Je ne peux pas rester longtemps – mon chauffeur est garé en stationnement interdit.

— Faites attention – les flics du coin font du zèle. Asseyez-vous.

C’est vrai que le commandant Morrison « passait » de temps en temps. Il avait rendu de grands services à notre organisation. Il nous avait aidés à rassembler des fonds pour financer des projets visant à travailler avec des ados voleurs de voiture, des fugueurs et de jeunes mères célibataires, prenant aussi bien sur son temps libre que sur son temps de travail officiel. Nous nous entendions à merveille. Il cherchait toujours à me convaincre de jouer au golf avec lui, mais ce petit détail mis à part, c’était vraiment un type adorable.

— On va s’installer dans la salle de réunion, vous voulez bien ?

Dès qu’il formula cette remarque, je sus qu’il ne faisait pas que passer cette fois. Il avait quelque chose à me dire et ne voulait pas que Val l’entende. J’étais en train de me lever pour gagner la salle de réunion quand le téléphone sonna. Val décrocha puis couvrit le combiné de sa main.

— Le ministère de l’Intérieur, articula-t-elle tout bas.

— Ça ne vous dérange pas que je prenne l’appel ? demandai-je à Tony.

— C’est dans votre intérêt.

On m’invitait à présider une nouvelle commission. D’après les chiffres récents, le nombre d’enfants sans-abri avoisinait les 130 000 dans le pays. J’eus envie de répondre : « Pourquoi ne pas virer toute la commission et utiliser l’argent que va leur coûter cette putain de commission pour construire quelques putains de foyers de secours et quelques putains de refuges ? » Au lieu de quoi, bien sûr, je répondis que j’acceptais.

— Combien d’enfants sans-abri ? demanda Tony quand je lui expliquai le motif de l’appel. Oui, ça ne me surprend pas trop.

— Mais on est en 2007, répondis-je. Pas en 1807.

— En effet.

Il ôta sa casquette à visière et gonfla les joues. Je voyais bien qu’il n’avait pas vraiment envie de parler des chiffres des sans-abri. Tony a le teint très pâle et les cheveux plantés en V sur le front. La tentation de faire des blagues sur les vampires était très forte et je me demandais si ses hommes parvenaient à y résister. Mais il possédait un sourire chaleureux qui compensait cette forte ressemblance avec les morts-vivants.

Val lui apporta son café. Elle se rappelle toujours comment il l’aime : sans lait, avec deux sucres, et il ajoute toujours doux comme le péché, noir comme la mort. Il flirte avec elle. Et elle adore ça. Je souris avec bienveillance pendant tout ce temps puis il en vint au fait quand elle referma la porte derrière elle.

— William, votre nom est apparu dans des circonstances curieuses.

— Ah bon ?

Ça y est, me dis-je. Les livres. Ils sont remontés jusqu’à nous. C’est pour ça que des gens fouinaient.

— Oui. Très curieuses.

— Quel genre ?

— Écoutez, je viens ici en tant qu’ami, pas en tant que flic, d’accord ?

— Qu’est-ce que j’ai fait ? Je vais tout avouer.

La blague sembla lui plaire.

— Rien du tout. Mais j’ai eu vent de certaines enquêtes. Je ferais bien des sacrifices pour vous, William, vous le savez bien. Mais j’ai eu envie de venir voir ce que vous avez à dire.

— Et ?

— Cette histoire de terroriste. Devant Buckingham.

— Seamus ? Ce n’était pas un terroriste. C’était un vieux soldat désespéré. Il avait l’esprit complètement déglingué.

— Une bombe, c’est une bombe. Enfin bref, là n’est pas mon propos. Le problème, c’est que vous avez menti à l’enquêteur au sujet d’un objet que le vieux soldat vous avait remis.

— C’est vrai. J’ai menti.

— Pourquoi ? Pourquoi ce mensonge ?

Je le regardai droit dans les yeux.

— Tony, je ne sais pas moi-même pourquoi j’ai menti. Vous devez savoir comment ça s’est passé : j’étais là ce soir-là à cause de mon association avec GoPoint…

— Ce sont de sacrés emmerdeurs, ces gens de GoPoint. Il faudrait les obliger à fermer une bonne fois pour toutes…

— Et il m’a donné ce… cette écharpe et, je ne sais pas, j’ai juste eu envie de protéger ce vieux bonhomme du reste du monde. C’est idiot. Je n’ai pas d’explication.

Il hocha la tête, songeur. Il y avait de la douceur et de la compassion dans ses yeux bruns mais leur fixité était troublante. Il fit tourner sa tasse dans sa soucoupe, encore et encore, comme s’il cherchait à déloger une goutte de café.

— D’accord, dit-il en prenant une gorgée.

Sa pomme d’Adam se souleva dans sa gorge. Il reposa sa tasse et se laissa aller sur son siège.

— Mais pourquoi ça, William ? reprit-il ensuite. Pourquoi avoir menti à l’enquêteur quand il est venu chez vous ?

Comment allais-je le lui dire ? Peu importe dans quelle mesure je trafiquerais la vérité, elle n’allait pas faire bon effet. J’aurais pu répondre : « Eh bien voilà, j’ai menti au sujet de Seamus parce qu’il faisait partie des rares personnes capables de voir les démons, comme moi, et parce que je voulais savoir ce qu’il en pensait, alors j’ai gardé son écharpe parce qu’elle contenait un cahier, dont vous ignorez l’existence, soit dit en passant. Vous voyez ? Tout est très clair. Laissez tomber ; j’accepterai même de jouer au golf avec vous. »

Ouais.

Je connaissais Tony depuis plus de sept ans. Pas une fois, depuis le début de notre amitié, je n’avais fait allusion aux démons ou à des sujets similaires, pour d’évidentes raisons. Bien sûr, j’aurais pu tenter le coup. Il avait certainement dû entendre des histoires assez improbables lors de sa longue carrière de policier, mais je ne doutais pas un instant que ça lui semble un poil tiré par les cheveux si ça tombait dans ses oreilles expérimentées. Même si c’était la vérité.

— Je ne peux pas vous l’expliquer, Tony. Je sais que je suis idiot. Je n’ai peut-être pas la conscience tranquille, mais chaque fois qu’un policier m’interroge, j’ai tendance à résister, à recourir à des faux-fuyants, à…

— À mentir.

— Et merde, je sais que vous êtes en rogne contre moi. Je suis désolé de ne pas pouvoir m’expliquer. J’étais là. Renvoyez-moi votre type et je lui dirai tout.

— Ce n’est pas mon type, William. Il n’a rien à voir avec moi. C’est seulement qu’un ordinateur du SO13 a établi un lien entre votre nom et le mien. Donc ils sont venus me demander de me porter garant.

— Et vous l’avez fait ?

— Oui. Mais à partir du moment où vous avez commencé par leur mentir, ça ne fait pas très bonne impression, n’est-ce pas ?

— J’imagine.

— Ils pensent qu’il y a autre chose, vous comprenez, me dit le commandant Morrison alors qu’il se levait pour partir et se recoiffait de sa casquette à visière. Mais ce n’est pas le cas, hein ?

— Non, répondis-je. Vous pouvez leur dire que Seamus n’était rien d’autre que ce qu’il paraissait.

J’avais envie d’ajouter que moi aussi, mais je ne voulais pas mentir une fois de plus.

Je le raccompagnai jusqu’à l’ascenseur. De bien des façons, être pris en flagrant délit de mensonge me faisait un effet bien pire que si la police avait découvert notre trafic de livres anciens. On se serra la main et il me dit que je n’entendrais sans doute plus parler de cette histoire. Alors que les portes de l’ascenseur se refermaient sur lui, il me montra du doigt et me demanda :

— Vous avez réfléchi à cette partie de golf ?

J’étais pas mal secoué quand je regagnai mon bureau. Je dus m’éponger le front à l’aide d’un mouchoir.

— Tout va bien ? me demanda Val.

— Non, répondis-je. Non.

 

Je rentrai tard chez moi ce soir-là car nous devions terminer les papiers pour l’assemblée générale annuelle, mais j’y trouvai Stinx assis à la table de la cuisine avec une tasse de thé. Sarah et Mo lui tenaient compagnie et paraissaient en pleine séance de soutien moral.

Stinx avait une mine affreuse. Il avait une barbe grise de trois jours et les yeux injectés de sang. Il y avait un peu de sang dans son oreille. Ses habits avaient une puanteur âcre de Guinness et de tabac. Il m’apprit ce qui s’était passé, bien que je l’aie déjà deviné.

— Lucy m’a encore quitté.

Inutile de préciser qu’il ne m’apportait pas les livres terminés.

— Cette Lucy, lui dis-je, j’ai envie d’aller la trouver pour lui balancer un bon coup de pompe dans le derche.

— Papa ! s’exclama Sarah.

Mo se laissa aller sur son siège et me regarda en clignant des yeux.

— Non mais franchement. Elle passe son temps à te faire ça, Stinx, et moi, pour tout te dire, ça m’exaspère pour toi. Franchement, tu devrais lui botter les fesses.

— Mais je l’aime, se mit à brailler Stinx, qui buvait peut-être du thé mais n’en était pas moins bourré. Je l’aime, cette nana !

— N’écoutez pas mon père, dit Sarah. Il n’est pas expert en la matière.

Stinx se leva de sa chaise, un rien instable, et s’avança vers moi en titubant.

— Nan, mais votre père aussi, je l’aime. (Il m’entoura de ses deux bras pour m’étreindre.) Tu sais qu’vous m’avez manqué l’aut’ soir. J’aurais dû être là. Jaz va bien ?

— Ouais, il va bien.

— Mais ça va avec Jaz, hein ? T’es sûr ? Il ne m’en veut pas ?

— Personne ne t’en veut, Stinx. Assieds-toi.

— Lucy m’en veut. T’es sûr pour Jaz ?

— Mais oui, Stinx. Assieds-toi. Finis ton thé.

— Passque je l’aime, lui aussi. Vous deux. Toi et Jaz. Tu le sais bien.

— Écoute, tu veux bien t’asseoir ?

— J’ai presque fini, tu sais. Le livre. Presque fini.

Ouais, me dis-je. À d’autres.

— On en parlera demain, Stinx.

— C’est vrai. Presque fini.

— Demain.

Je réussis enfin à m’extraire de son étreinte pour le pousser à se rasseoir. Des larmes ruisselaient sur ses joues et sur sa barbe naissante. Il tira de sa poche un mouchoir répugnant, l’approcha de son nez et y souffla trois énormes décharges. J’ignore pourquoi, mais le voir se moucher dans ce vieux chiffon sale donna le fou rire à Sarah et à Mo. Bien que toujours furieux que Stinx n’ait pas terminé les livres, je me laissai contaminer. On fit de gros efforts pour qu’il ne nous voie pas ricaner, mais en pure perte. Il nous regarda tour à tour.

— Et puis merde, dit-il. Je rentre si c’est pour qu’on se moque de moi.

— Mais non, lui dis-je. Tu restes ici.

Il tirait la tronche. Je dus insister pour qu’il reste et lui expliquer qu’on ne se moquait pas de lui mais de son vieux mouchoir sale. Il se radoucit. Je lui dis qu’il pouvait dormir là et demandai à Mo de lui faire couler un bain, mais pendant que la baignoire se remplissait, Stinx s’endormit sur le canapé du salon. Je lui retirai ses chaussures et le recouvris d’une couette, et on le laissa là avant de retourner à la cuisine.

Sarah avait préparé une sauce au chili. On mangea dans la cuisine et je leur parlai de Stinx et de Lucy, expliquant que c’était un artiste génial mais qui n’avait jamais trouvé la reconnaissance qu’il méritait.

— Il dit que quelqu’un l’espionne, dit Mo.

— Il vous a dit ça ce soir ?

— Oui. Je crois que c’est pour ça qu’il est venu te voir. Mais ça lui était sorti de la tête quand tu es arrivé.

J’allai me coucher en laissant les gamins veiller. La journée avait été fatigante et je m’endormis vite. Mais vers deux heures du matin, je sentis quelqu’un me secouer, assis dans mon lit. C’était Stinx.

— Quoi, Stinx ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Désolé de te réveiller, dit-il. Je ne me sens pas bien.

— Tu es malade ?

— Non. C’est cette pièce, en bas. Où je dormais sur le canapé. J’ai toujours l’impression qu’il y a quelqu’un dans cette pièce avec moi. J’ai allumé la lumière trois fois et je n’ai rien vu. Mais ensuite, quand j’éteins, c’est comme si je voyais quelqu’un en train de m’observer.

— Je descends.

J’enfilai ma robe de chambre et l’accompagnai en bas. On alla dans la cuisine et je fis bouillir du lait pour préparer du cacao. C’était ce que je faisais toujours quand les enfants étaient petits et qu’ils n’arrivaient pas à dormir. J’allumai une petite lampe et on baissa la voix pour ne pas réveiller Sarah et Mo.

— Je suis un sacré emmerdeur, mon pote. Je devrais te laisser tranquille.

— Mais non, pas du tout. Reste ici tant que tu veux.

— Je ne sais pas ce qui m’arrive. Peut-être que j’ai pris trop de drogues et bu trop d’alcool au fil des ans. Mais c’était comme ce moment où tu es en train de t’endormir et où tout se met à bouger. Tu sais quoi, ça me file la chair de poule. Ça m’a tout retourné.

— Tiens, bois ça.

— Et si on y versait une goutte de rhum ?

— Tu n’as pas besoin de ça, Stinx, crois-moi.

Je le laissai grommeler sur mon chocolat au lait. Je fis semblant de devoir me rendre aux toilettes, mais je voulais simplement vérifier le salon par moi-même. J’ouvris la porte. La pièce était plongée dans l’obscurité totale. J’écoutai un moment le silence. Rien.

Puis, juste pour me rassurer, j’allumai le lampadaire. Ce que j’aperçus alors me fit reculer. On a beau les avoir déjà rencontrés, leur vue vous frappe toujours comme un coup de poing en plein ventre. C’était un démon. On les voit sous certaines lumières mais pas sous d’autres, et maintenant que le lampadaire était allumé, je le voyais tapi dans le coin de la pièce, appuyé contre la bibliothèque. Il paraissait extrêmement malheureux ; il se couvrait le visage à l’aide de ses mains et me regardait entre ses doigts avec l’air d’attendre quelque chose.

Je regagnai le vestibule et fermai la porte. Je dus inspirer profondément pour reprendre mes esprits avant de rejoindre la cuisine.

— Tout va bien ? demanda Stinx.

— Ouais. Je monte juste à l’étage deux secondes.

Je devais aller jeter un coup d’œil à Sarah et à Mo. Parfois, les démons en amènent d’autres avec eux. Ils sont comme un virus de faible activité. J’ouvris la porte de leur chambre. Il y avait assez de lumière en provenance du palier pour que je les voie dormir, et pour que je distingue l’ensemble de la pièce, mais après ce qui s’était passé en bas, je devais prendre mes précautions, si bien que j’allumai la lumière de la chambre.

Sarah remua dans son sommeil ; Mo continua à dormir. Rien n’était entré. Rien ne les observait. J’en fus soulagé. Je ne m’attendais pas que ce soit le cas, mais je devais me rassurer. Le démon du salon en avait après Stinx.

Sarah et Mo étaient couchés sur le côté, tournés l’un vers l’autre, à l’abri de toute menace. Leur souffle léger et assoupi les protégeait mutuellement. Ils me rappelèrent Mandy et moi au même âge. Ils planaient en altitude. Ils n’étaient pas encore tombés. Leur innocence me donnait envie de sourire, de pleurer.

Je redescendis.

— Écoute, il y a un débarras. Si tu n’es pas à l’aise dans le salon, tu peux aller pioncer là-bas.

— Non, ça va aller. J’ai dû confondre un rêve avec la réalité, quelque chose comme ça.

— Comme tu veux.

Quel que soit l’endroit où il choisirait de dormir, ça n’y changerait rien. La créature se contenterait d’y réapparaître. Les démons vous ont à l’usure et partent quand ils sont prêts. C’est tout ce qu’ils font. Je n’aimais pas la forme de la créature que je venais de voir dans le salon, mais je savais d’après mon amère expérience que je ne pouvais rien y faire. Rien de rien.

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