Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 17
J’ignore si elle a des espions,mais on dirait que tout finit toujours par arriver jusqu’à Fay. Absolument tout. Elle m’appela le soir qui suivit mes exploits embarrassants quoique impressionnants au Red Club.
Elle m’appelait soi-disant pour parler des enfants. Sarah était rentrée de l’université de Warwick pour les vacances de Noël avec un petit ami qui ressemblait, d’après Fay, à Nosferatu en moins séduisant. Est-ce qu’il se droguait, à mon avis ? Claire, de son côté, avait eu des démêlés avec la police après avoir volé à l’étalage un Chocolate Flake de Cadbury.
— Un quoi ?
— Un Cadbury’s Flake. Arrête de faire comme si tu ne savais pas ce que c’est.
Robbie, quant à lui, passait un sale moment à sa nouvelle école. Des filles l’avaient attiré dans les toilettes afin de lui baisser son pantalon.
J’étais en train de songer que je n’avais jamais la chance qu’il m’arrive ces choses-là quand Fay demanda :
— J’ai entendu dire que tu bois beaucoup.
— Quoi ? Qui t’a dit ça ?
— Et qu’on t’a vu le long des quais de la Tamise, bras dessus bras dessous avec une jeune femme.
— Vu ? Comment ça, vu ? Je ne me rappelle pas avoir cherché à me rendre invisible.
— William, j’espère que tu ne traverses pas de crise de la cinquantaine.
J’y réfléchis quelques secondes. Aucun des indicateurs habituels n’était présent : n’étant pas marié, je ne pouvais pas avoir de maîtresse, et l’idée d’acheter et de posséder une voiture de course équivaut dans mon esprit à marcher dans la rue avec le pénis à l’air. Et puis c’était quoi, cette histoire de « crise de la cinquantaine» ? De mon point de vue, la crise avait commencé quand on m’avait arraché bébé au sein maternel et la situation restera critique jusqu’à ce que je sois réconforté par le noir tétin de la mort. Rien à voir avec la cinquantaine. La vie elle-même est une crise du berceau à la tombe.
— Si je traverse une crise, dis-je à Fay, je compte le faire discrètement. Donc, tu appelles à quel sujet ?
— Rien du tout, regimba-t-elle. Enfin, je voulais juste savoir si tout allait bien.
— Tout va bien. D’accord ?
— Je voulais aussi te signaler que je n’ai pas reçu ta pension alimentaire.
— Ah oui, j’ai changé de compte. Je vais régler tout ça. Faire un versement double le mois prochain, quelque chose comme ça.
— Ça ne te ressemble pas d’oublier un versement. Tu ne vas pas nous abandonner, dis ?
— Vous abandonner ?
Je rappelai à Fay que c’était elle la spécialiste des disparitions subites en compagnie de chefs vedettes.
— Je veux dire, tu ne vas pas te volatiliser de sorte qu’on ne te voie plus jamais ? Dis-moi ?
— Non, lui assurai-je. Je ne vais pas me volatiliser.
La seule fois où j’avais effectivement failli le faire, c’était quand j’avais découvert que Fraser s’était inspiré de mon livre pour invoquer ses démons. En fait, je m’étais fait un mauvais trip, pour utiliser le langage de l’époque. Je me rappelle avoir fixé le livre moisi ainsi que mes propres pages manuscrites comme s’il s’agissait d’une fosse aux serpents dans laquelle on allait me jeter.
— Il ne va pas te mordre, me dit Fraser.
J’étais paralysé. Je ne pouvais plus parler. J’avais envie de détruire ce livre et d’étrangler Fraser en même temps. Mais je devais également masquer ma réaction face au manuscrit. Il était hors de question que je lui avoue que j’étais l’auteur des gribouillis factices sur ces pages pelure d’oignon.
Je m’efforçais aussi de réfléchir aux implications démentes de toute cette histoire. Quoi que Fraser ait bien pu invoquer, ça l’avait rendu à moitié fou de peur. Bien sûr, il s’était peut-être simplement conditionné lui-même ; mais en dehors de ça, j’avais sans aucun doute senti une présence dans le grenier. Tout comme le concierge. Ainsi que son chien. Je m’efforçai de me rappeler le contenu de mon manuscrit.
Le livre d’origine, l’ouvrage moisi, avait atterri entre mes mains en même temps que plusieurs autres volumes abîmés enfouis au fin fond d’un carton que j’avais récupéré chez la veuve d’un médecin lors d’une de mes opérations vide-greniers. Le carton contenait essentiellement de la camelote, mais j’avais été intrigué par le contenu occulte du livre. Comme je l’ai déjà dit, il en manquait une bonne moitié, et la couverture ainsi que les frontispices avaient disparu. On ne pouvait pas espérer le revendre. Il était impossible de déterminer qui l’avait publié, quand, et qui en était l’auteur.
Le texte était rédigé dans un style prolixe mais impliquait la préparation extrêmement détaillée de rituels magiques. Le livre contenait des schémas et des formules, mais à ma grande frustration, aucune instruction quant à la mise en œuvre des rituels eux-mêmes. J’avais supposé qu’ils figuraient dans la partie manquante du livre.
Il y avait à l’époque un intérêt accru pour les publications occultes. Les étagères des librairies ployaient sous la masse de titres imbéciles comme Trouvez votre esprit égyptien ou encore Lancer les runes pour votre chat. J’avais eu l’idée de me servir de ce livre comme base pour un manuscrit prétendant dévoiler les secrets des rituels magiques. J’avais acheté le papier pelure d’oignon et l’encre de Chine et, après quelques recherches, j’avais entrepris de composer moi-même les rituels. J’avais le projet idiot de présenter le manuscrit à un éditeur sous la forme d’une « fabuleuse trouvaille».
J’avais consacré des heures aux textes rédigés d’une élégante écriture moulée et aux illustrations imitant minutieusement le style des dessins techniques, pour abandonner ensuite le projet bien avant sa fin. C’était beaucoup trop de travail. J’avais calculé qu’il me faudrait un an pour obtenir un manuscrit un tant soit peu présentable à un éditeur. Si bien que j’avais rangé le livre et mon manuscrit occulte inachevé avec tous mes autres vieux livres dans le grenier de Friarsfield Lodge, où ils prenaient la poussière.
Et Fraser était tombé dessus.
— Je vais embarquer ces papiers, lui dis-je ce matin-là.
— Ça, jamais de la vie. J’en ai besoin.
— Pour quoi faire ?
— Ils m’aideront peut-être à trouver un moyen de… de tout remettre dans la boîte.
J’aurais pu tout simplement en revendiquer la propriété. Mais dans ce cas, je me serais senti beaucoup plus impliqué. Et bien que j’hésite à le dire, beaucoup plus menacé par ce que Fraser avait fait. C’est totalement irrationnel – cela dit, rien n’était rationnel dans toute cette histoire –, mais je songeais que, si Fraser apprenait mon rôle dans toute cette histoire, alors ce qui le contaminait risquait de bondir vers moi tel un virus.
— Je voudrais juste les étudier. Je m’y connais un peu dans ce genre de trucs.
— Ah oui ? demanda Fraser, incrédule.
Je mentionnai quelques détails comme la clé de Salomon et d’autres fragments de jargon magique. Ça suffit à l’impressionner. Il me céda les papiers.
— J’ai besoin de savoir précisément ce que tu as fait.
— J’ai seulement suivi les instructions qui sont écrites là. C’est clair comme de l’eau de roche.
Une eau funeste et polluée, avais-je envie d’ajouter.
— Et les photos ? Les filles ?
Il remua, mal à l’aise.
— C’était l’objet du rituel.
— Pour quoi faire ?
Il me regarda en écarquillant les yeux.
— Tu as fait tout ça, lui demandai-je, dans le vague espoir d’arriver à les sauter ?
Il cligna des yeux. J’eus envie de réparer son nez cassé juste pour pouvoir le briser de nouveau.
— Fraser, espèce de pauvre connard. Pourquoi toutes mes copines ?
— Parce que c’était facile de me procurer leurs effets personnels quand elles étaient ici. Dans la salle de bains, je veux dire. Leurs brosses à cheveux. L’eau du bain.
— L’eau du bain ? Tu as volé l’eau de leur bain ?
— Volé ? Ce n’est pas comme si elles voulaient la garder ! Dans un ou deux cas, ça a été facile de me faufiler pendant que l’eau se vidait. Je veux dire que si elles avaient eu une meilleure hygiène, si elles avaient rincé la baignoire…
— Toi, ta gueule. T’es mal placé pour parler d’hygiène.
— Je disais ça en passant.
— Tu ferais mieux de t’en abstenir. Et les photos ?
— C’était facile, William. Y avait qu’à faire semblant de photographier quelque chose derrière elle.
— Je suppose que ça n’a pas marché.
— Pas exactement.
— Pas exactement ? Ça veut dire quoi ? Ça a marché ou pas, bordel de merde ?
— Eh bien non, pas encore.
Je me remémorai sa poignée de main flippante ce matin-là quand il avait dit au revoir à Mandy.
— Je m’en vais, lui dis-je. Et j’embarque ça avec moi.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? me cria-t-il tandis que je m’éloignais.
Je l’ignorais. J’avais moi-même très envie de prendre un bain.
Je regagnai ma chambre et m’installai à mon bureau, étalant devant moi les pages de papier pelure d’oignon, cherchant à me rappeler la source de mes rituels fabriqués. Je me rappelle avoir été pris d’un violent mal de tête tandis que je parcourais les pages couleur de nicotine du livre déchiré pour tenter de retrouver l’inspiration de mes pentagrammes, pentacles et formules en latin.
Je compris que Fraser ne m’avait pas tout raconté. Son pentacle, ou pentagramme, ou quoi que puisse être la saloperie qu’il avait dessinée à la craie dans le grenier, n’était pas l’un de mes dessins minutieux, autrement je m’en serais souvenu. C’est vrai qu’il présentait une ressemblance superficielle avec les miens – tous les pentacles se ressemblent, n’est-ce pas ? –, mais le texte, les symboles, tout ça était entièrement nouveau pour moi et ne pouvait provenir des dessins que j’avais composés si minutieusement au rapporteur et au compas.
Tandis que ma tête me lançait, j’étudiai de près les feuilles de pelure d’oignon. Un spécialiste du sujet serait sans doute parvenu à rassembler les fragments que j’avais empruntés à de nombreuses sources : charmes égyptiens trouvés sur des papyrus ; clés de Salomon majeure et mineure ; malédictions latines ; il y avait même des trucs que j’avais inventés moi-même. Je me rappelais une soirée que j’avais passée à fumer un joint corsé et à parler en langues inconnues pour m’amuser, simplement pour écrire ensuite le charabia qui sortait de ma bouche. Ça ne me semblait pas possible que tout ça puisse finir par former un rituel effectif invoquant des choses en lesquelles je ne croyais même pas.
Ça semblait tout bonnement impossible.
Sur une page, j’avais dessiné une étoile classique à cinq branches entourée d’un double cercle. Dans la roue du double cercle, j’avais inscrit les mots ShBThAI, TzDQ, MADIM, ShMSh, NVGH, KVKB et LBNH. En dessous, j’avais griffonné ce passage fauché quelque part :
Sachez que les heures du jour et de la nuit s’assemblent pour former le nombre vingt-quatre, et que chaque heure est gouvernée par l’une des sept planètes, en commençant au plus haut pour descendre vers le plus bas. L’ordre des planètes est le suivant : ShBThAI, Shabbathai, Saturne ; en dessous de Saturne, TzDQ, Tzedeq, Jupiter ; en dessous de Jupiter, MADIM, Madim, Mars ; en dessous de Mars, ShMSh, Shemesh, le Soleil ; en dessous du Soleil, NVGH, Nogah, Vénus ; en dessous de Vénus KVKB, Kokav, Mercure ; et en dessous de Mercure se trouve LBNH, Levanah, la Lune, la plus basse de toutes les planètes. Sachez que l’heure de votre invocation doit correspondre à la planète qui la gouverne.
Un ramassis de conneries. J’avais mélangé tout ça avec d’autres trucs dénichés ailleurs :
Lors des jours et des heures de Saturne, vous pouvez pratiquer des expériences visant à rappeler les âmes depuis l’Hadès.
C’était du grec, bien sûr, car j’avais mélangé mon grec avec mon latin et mon hébreu, et mon égyptien avec du grand « n’importe nawak». J’avais dessiné un autre double cercle, contenant cette fois un triangle, avec d’autres lettres et symboles empruntés à un manuscrit copte dont j’avais trouvé une reproduction dans la bibliothèque de la fac. Je me demandai si c’était de là que s’était inspiré Fraser pour son rituel pervers car, juste en dessous, j’avais copié depuis une autre source :
LVI. vii Éveille-toi pour moi, esprit, de quelque sexe que tu sois, et rends-toi en chaque lieu, chaque quartier, chaque maison, et lie Kopria, que porta sa mère Taesis, dont tu possèdes les cheveux, à Ailourion, que porta sa mère Kopria, et qu’elle ne puisse ni manger ni boire ni dormir ni jouir de la santé ni connaître paix de l’âme ou de l’esprit tant l’affligera son désir pour Ailourion, que porta sa mère Kopria, jusqu’à ce que Kopria, que porta sa mère Taesis, dont tu possèdes les cheveux, jaillisse de chaque endroit et chaque maison, brûlante de passion, et vienne vers Ailourion, que porta sa mère Kopria, aimante de toute son âme, de tout son esprit, liée par un lien érotique incessant, tenace et constant, Ailourion, que porta sa mère Kopria, avec un amour divin, à compter de ce jour, de cette heure, pour le restant de la vie de Kopria.
Je fus surpris par un coup léger frappé à ma porte. En réalité, il me fit sursauter. Je reposai le manuscrit et me levai. J’ouvris la porte mais ne vis personne.
J’inspectai le long couloir. Le bâtiment tout entier était désert. Les femmes de ménage n’avaient pas encore atteint le pavillon lors de leur service quotidien et tous les autres étudiants assistaient à des cours magistraux, à part Fraser et moi.
— Fraser ? m’écriai-je.
Je me dirigeai vers sa chambre et frappai à la porte.
— Fraser ?
Pas de réponse. J’appuyai mon oreille contre la porte mais n’entendis rien à l’intérieur. Puis il me sembla entendre un minuscule bruit de pas dans l’escalier derrière moi.
Il n’y avait personne. Un deuxième escalier montait depuis l’arrière du pavillon, manifestement hérité de l’époque où la maison possédait des serviteurs, et je songeai que, si je me faufilais par là, je parviendrais peut-être à attraper la personne qui me faisait marcher, quelle qu’elle soit. Mais quand j’atteignis le haut de ces marches-là, je trouvai le palier vide et la maison toujours silencieuse. Un peu plus loin dans le couloir ombragé, la porte de ma chambre était entrebâillée, telle que je l’avais laissée.
J’entendis un autre minuscule grincement de marches. Mais il provenait cette fois de l’escalier en colimaçon menant au grenier. Je m’avançai jusqu’au bas de ces marches et levai les yeux. Cet escalier obscur était vide. Mes tempes cognaient à présent pour s’aligner sur mon pouls. Je posai nerveusement le pied sur la première marche et entrepris de gravir l’escalier du grenier.
Je n’étais plus monté là-haut depuis que je m’y étais rendu en compagnie de Dick Fellowes, après quoi la porte avait été de nouveau verrouillée. Je la trouvai légèrement entrouverte. J’appuyai le doigt sur la porte mais sans exercer la moindre pression. Je me contentai de tendre l’oreille.
Je me concentrai. De derrière la porte me parvint le bruit le plus terrifiant que j’aie jamais entendu. Je devais me concentrer fort pour le percevoir.
Je ne peux le décrire qu’en le comparant à des grains de sable. Une infime poignée de grains tombant sur une feuille de métal ou de plastique. Un bruit d’écoulement léger, puis une chute soudaine du sable vers sa cible. Ensuite, tout s’arrêtait. Sur le moment, j’eus l’impression que quelque chose m’écoutait depuis l’autre côté de la porte : on m’écoutait écouter. Le bruit de sable versé reprit. Puis cessa.
Je pivotai sur mes talons et me ruai vers ma chambre. Je m’emparai de ma veste et de mes clés et verrouillai ma chambre derrière moi. Puis je me précipitai à la lumière du jour et partis à la recherche de Mandy.
OceanofPDF.com