Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 30 sur 38

Pages du PDF

Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 30

 

Après mon agression contre Ellis au Cittie of York, je me mis à broyer du noir. Je lus et relus le manuscrit de Seamus. Bien entendu, ce n’était pas à moi qu’il l’adressait – je ne suis pas complètement parano –, mais il semblait me parler directement. Il ne l’avait pas écrit pour moi, mais pour des gens comme moi. Et je commençai à ressasser ce que j’avais fait à Derby dans ma jeunesse.

Après tout ce qui s’était passé, j’étais prêt à retirer le pied de la mine. Mais j’avais besoin d’aide.

Toutes ces années auparavant, j’avais tourné le dos au grand amour de ma vie, geste grandiose par lequel je m’étais ridiculisé. Ça me pesait lourdement sur la conscience. Je tentai de mettre tout ça de côté – et pendant de longues périodes, j’y parvenais –, mais ça me rattrapait toujours. Un autre démon pour moi : à croire que je les collectionnais. Mais je savais que si je n’affrontais pas celui-là de front, il m’attendrait toujours à la porte.

Je commençai à me renseigner par moi-même sur ce qu’était devenue Mandy. J’avais toujours redouté une terrible confirmation de mes peurs initiales, soupçonné qu’il lui était arrivé quelque chose de terrible ; que mon pacte, mon marché, n’avait servi à rien. Mais au fil des ans, j’avais appris – par Fraser, entre autres – qu’il ne lui était rien arrivé de tel : en tout cas, rien de pire que ce qui arrive à la plupart des gens, dans le sens où elle s’était mariée, avait eu deux enfants puis avait divorcé. Ensuite, il semblait qu’elle se soit mariée une deuxième fois, pour finir par s’établir à Leeds, dans le Yorkshire.

Au fil des ans, j’avais mis cette information de côté, même quand les murmures insidieux revenaient. Mais l’heure était venue à présent de déterrer d’autres informations sur Mandy. Je ne pouvais tout simplement pas en rester là.

En fin de compte, je n’eus pas trop de mal à la recontacter. Un site web – du genre de ceux qui proposent des listes de gens avec qui vous êtes allés à l’école ou à la fac – me facilita les choses. Je payai une petite somme pour m’inscrire au site et rédigeai mon message avec des doigts tremblants.

Il faut que je te parle.

N’obtenant pas de réponse, je passai trois jours à me tordre les mains en me demandant que faire ensuite. Puis je reçus la suivante :

Je ne suis pas sûre d’en avoir envie.

Alors voilà. Mais les choses n’en restèrent pas là. Je sauvegardai cet e-mail sur mon ordinateur et le relus toutes les deux ou trois minutes. Il y a des espaces entre les mots : des failles, des blancs, des fissures, des interstices à travers lesquels tout et n’importe quoi peut circuler. Elle n’était pas sûre d’en avoir envie. Ce qui signifiait qu’elle n’était pas sûre du contraire. Et bien entendu, le seul fait qu’elle m’ait répondu signifiait qu’une petite partie d’elle voulait qu’on entre en contact. Elle aurait très bien pu ne jamais répondre. Si bien que, pendant la marée descendante, je m’accrochai au dos du petit poisson « pas sûre ».

Je parvins à m’abstenir de lui répondre précipitamment. Puis j’écrivis enfin :

Je ne te demande qu’une heure, une demi-heure, pour tout t’expliquer. Ensuite, je disparaîtrai de ta vie à jamais.

Elle répondit presque immédiatement. Quelques secondes après l’envoi de mon message.

C’est un peu mélodramatique ! Expliquer quoi ?

Peut-être que je me faisais moi-même tourner en bourrique en m’attardant sur quelque chose qui, pour Mandy, avait été depuis longtemps remisé dans le débarras du passé. À présent, c’était beaucoup plus délicat. Peut-être que j’étais classé dans un recoin obscur de sa mémoire en compagnie de quelques aventures d’un soir et des erreurs de jeunesse idiotes mais dérisoires. On a tous une boîte de vieilles photos qu’on ne regarde jamais.

Je n’étais pas assez égocentrique pour croire que j’occupais toujours une place centrale dans ses sentiments, ni même qu’elle pensait encore à moi. Elle avait eu des enfants et lavé les chaussettes et sous-vêtements d’au moins deux maris depuis tout ce temps. Je n’avais aucune raison de croire qu’elle pensait encore à moi. Consciemment.

Mais le passé, pour moi, est un fantôme omniprésent. Le temps n’efface rien pour moi. Les produits chimiques de ces vieilles photos qu’on ne regarde jamais deviennent instables. Ils jaunissent et s’estompent. Mais ce n’est pas le cas – pour moi – de l’expérience. Je peux croiser quelqu’un que je n’ai pas vu depuis quinze ans et le percevoir exactement comme si c’était hier. S’il a été gentil envers moi il y a quinze ans, j’ai aussitôt envie de l’en récompenser. S’il m’a offensé il y a quinze ans, je lui en garde rancune. Si on s’est disputés il y a quinze ans, je veux résoudre ça tout de suite. Si on s’est accrochés il y a quinze ans, je n’ai toujours pas digéré l’altercation.

Voilà comment le monde fonctionne pour moi. Je me trompe peut-être en supposant qu’il en va de même pour les autres.

Le temps ne guérit rien. Il ne répare rien. Le passage de toutes ces journées n’apaise en rien la douleur, l’angoisse, la trahison, le chagrin, pas plus qu’il n’efface les images, les odeurs et les sons des souvenirs joyeux. Qui a lâché en premier lieu le démon de ce grand mensonge ? Quel menteur a déclaré ça en essayant de faire preuve de gentillesse ? D’offrir du réconfort ?

Je savais à quel point j’avais blessé Mandy et j’en avais constamment souffert depuis. Elle avait peut-être remisé cette douleur dans une zone d’oubli. Mais on ne peut pas l’éliminer. Tout ce qu’on peut faire, c’est l’enfermer dans une cave, tourner la clé et faire semblant de ne pas l’entendre se déchaîner.

C’est un peu mélodramatique ! Expliquer quoi ?

Peut-être que j’étais fou. Et peut-être que je ne figurais même pas sur son radar. Jusqu’à maintenant.

Je n’ai pas la conscience tranquille. J’aimerais bien avoir une chance de t’expliquer pourquoi j’ai quitté la fac si soudainement sans t’en parler.

Il s’écoula deux jours de plus avant que j’obtienne une réponse. Ce retard ne me dérangea pas. Après tout, il s’était passé plus de vingt ans. Pourquoi se presser ?

Ah oui, ça ! C’est vrai que c’était soudain. Je me suis posé des questions à l’époque ! Mais ne t’en fais pas, tu es pardonné. On n’était que des gamins, après tout. Biz.

Non, non, non ! Je n’allais pas gober ça. Elle faisait comme si ça ne comptait en rien dans son monde. Elle faisait semblant, comme nous tous. Mais je ne faiblis pas. Je m’inventai un motif pour me trouver à Leeds le lendemain : une visite à un bureau local de notre organisation. Je demandai à la rencontrer. Pour un café. Elle résista. J’insistai.

« Salut, l’étranger. » C’était ce qu’elle disait tout le temps. Parfois, elle le disait alors même qu’on l’avait vue deux jours plus tôt.

Je rejoignis le Whitelocks, un pub situé dans une allée baptisée Turk’s Head Yard au centre-ville pour notre rendez-vous de midi. C’était elle qui avait choisi le lieu. Whitelocks et Turk’s Head, « Boucles blanches » et « Tête de Turc» ? Elle faisait de l’humour ? La parano me gagnait. Mais je la reconnus tout de suite. Elle était assise à une table près de la fenêtre et remuait lentement son café avec une cuiller lorsque j’entrai. Il n’y avait pas d’autres clients, peut-être était-il trop tôt. Elle leva les yeux et me reconnut, elle aussi.

Elle avait pris du poids, bien sûr, et ses cheveux sombres avaient des reflets évoquant le henné, peut-être pour cacher les cheveux gris. Elle avait au coin des yeux ce que certaines personnes qualifient de pattes-d’oie, mais que je préfère appeler rides d’expression. Et ses lèvres affichaient un demi-sourire que je connaissais très bien. Je me le rappelais de toutes ces fois où j’avais fait quelque chose qui lui déplaisait. J’ignorais à l’époque s’il signifiait hostilité ou indulgence, et je l’ignore toujours.

Je me laissai tomber sur une chaise et lui adressai un clin d’œil.

— Espèce de cinglé, me dit-elle. Qu’est-ce que tu me veux ?

— Salut, Mandy.

— Dieu du ciel !

— J’ai besoin d’un verre.

— Avant, tu buvais toujours de la bière, me dit-elle quand je revins du bar. Tu disais que le vin était pour les tapettes.

— Ah oui ? Quel crétin je faisais.

Elle me dit que le temps avait été clément avec moi et que j’étais toujours séduisant. Je lui répondis la même chose, mais dans mon cas, c’était sincère.

— J’ai une heure, dit-elle. Ensuite, je dois partir.

Je fus déçu de l’apprendre, mais pas surpris. Je lui dis que j’avais une histoire à lui raconter au sujet de mon départ soudain de la fac. Après quelques faux départs, je réussis enfin à me lancer. Je commençai par lui parler du livre ésotérique que j’avais commencé mais jamais terminé – celui que Fraser avait adapté pour ses propres besoins. Mais elle m’interrompit.

— Avant que tu poursuives, me dit-elle, est-ce que tu peux m’expliquer pourquoi tu éprouves le besoin soudain de me raconter tout ça ?

— Il n’y a rien de soudain là-dedans. J’ai souvent eu envie de t’en parler. Pendant tout ce temps.

Elle posa la main sur mon poignet, très légèrement. Ses ongles manucurés étaient peints en rose flamant. Je sentais son parfum.

— William, on était des gosses. C’est comme si tu parlais de quelque chose qui se serait produit à l’école, dans la cour de récré. C’est vraiment si important ?

Ça l’était pour moi. J’avais parcouru plus de deux cent cinquante kilomètres en train pour lui en parler. Sans parler de franchir vingt années. Elle m’écouta donc les yeux écarquillés, mais en appuyant le menton sur sa main tandis que je lui racontais tout. Les rituels. Les pentacles. L’aumônier. Les photos. Les démons. Les filles mortes. Les vivantes. Puis j’inspirai profondément et expliquai que j’avais conclu un pacte avec un démon pour qu’elle soit épargnée. Que j’étais parti précipitamment pour la protéger, pour entraîner les démons avec moi. Et que je n’avais appris que des années plus tard – de la bouche de Fraser – que je m’étais trompé sur le sort des filles des photos.

Elle me regarda en clignant des yeux.

— Tu me racontes des conneries, dit-elle.

—Non.

Elle éclata de rire.

— Tu as fumé quoi ? J’ai toujours su que tu vivais sur une autre planète, mais franchement !

Elle détourna la tête et passa la main dans ses cheveux.

— Je n’en ai jamais parlé à personne, lui dis-je. Même pas à mon ex-femme, avec qui j’ai vécu vingt ans. Je n’en ai jamais soufflé mot.

— Mais c’est que tu es sérieux en plus, hein ?

— Ces démons ne m’ont jamais quitté. Ils sont ici en ce moment même. Il y en a un assis sur la chaise à côté de toi.

Elle se tourna pour jeter un coup d’œil rapide mais ne vit bien sûr qu’une chaise vide. Elle ne voyait pas la même chose que moi. Il y avait bel et bien un démon assis sur cette chaise. En fait, il y en avait cinq dans le bar avec nous. Ils étaient totalement fascinés par la tournure que prenait la discussion. Ils attendaient simplement, patiemment, de voir où elle mènerait.

Mandy se retourna vers moi.

— C’est dégueulasse, William.

— J’ai appris à vivre avec. Ce n’est pas si terrible, tant que je n’essaie pas d’en parler aux gens. Tous les démons ne sont pas dangereux.

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Je parle de ce que tu es en train de me faire. Je veux dire, pourquoi tu me racontes ça ? C’est un jeu ? Pourquoi tu as fait tout ce chemin ? Juste pour me blesser une fois de plus ?

Alors voilà. J’avais raison. La douleur n’avait pas disparu ; elle s’était juste tassée comme de la neige formant une congère.

— Mandy, je te promets que je n’ai jamais eu cette intention. Je voulais juste que tu saches que je ne t’avais jamais rejetée. J’essayais de te sauver.

— Mais pourquoi tu ne m’as rien raconté de tout ça à l’époque ?

— Quoi ?

— Pourquoi tu ne m’as rien dit à ce moment-là ?

— Tu ne me crois pas maintenant, tu m’aurais cru à l’époque ?

— Oh, non. La question n’est pas là. Je te demande pourquoi tu n’as même pas essayé de m’en parler.

— Je te protégeais !

— Bien essayé, William. Mais même si je devais gober ta putain d’histoire, tes pentacles, tes photos et tout le reste, j’estimerais quand même que tu étais en train de me fuir. Dès l’instant où tu as décidé de garder le secret, tu étais en train de fuir. Tu m’as rejetée. Et alors ? C’est la vie. Ça arrive tout le temps. Ensuite on tourne la page. C’est ce que j’ai fait. Pourquoi pas toi ?

— Attends, attends…

— Non, toi, attends, William. Tu t’attendais à quoi en venant ici aujourd’hui ? À ce que je te pardonne ? C’est fait. À ce que je comprenne ? J’ai toujours su que tu étais bizarre. Qu’est-ce que tu veux ?

Je n’avais pas prévu ça. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais pas à cette affirmation. À ce rejet.

— Je crois que je suis en enfer, Mandy. Je crois que je m’y suis mis tout seul.

— Eh bien, trouve un moyen de t’en sortir !

— Je crois que c’est fait. Mais j’ai besoin d’une autorisation. La tienne.

Elle rejeta la tête en arrière et braqua les yeux sur le plafond. Mais je savais que c’était juste pour que j’arrête de la fixer.

— Je ne comprends absolument pas de quoi tu parles !

— J’ai besoin que tu m’autorises à tomber amoureux de quelqu’un d’autre.

Là, elle me regarda. Elle pinçait les lèvres. Elle cueillit quelque chose au coin de son œil. Elle prononça quelques mots mais parut les adresser à quelque chose ou quelqu’un par-dessus son épaule.

— Je n’arrive pas à croire que je t’aie laissé me faire ça. Je n’y crois pas. Après tout ce temps. (Ses yeux s’embuèrent.) Je n’arrive pas à y croire.

Je me levai maladroitement.

— Je suis désolé, Mandy. Désolé. Désolé.

Je m’emparai de mon manteau et de mon écharpe et sortis. Je me faisais l’effet d’un monstre. Je sortis du pub en vacillant, clignant des yeux pour les protéger de la lumière de l’allée. Je m’adossai une brève seconde au mur blanchi à la chaux du pub avant de m’engouffrer dans la rue.

L’instant d’après, je l’entendis m’appeler par mon nom. Elle me rattrapa et passa le bras sous le mien.

— Allez, on n’est pas obligés de se comporter comme ça. Tu peux au moins m’accompagner un peu.

Elle se dirigeait vers le centre commercial Merrion où elle devait retrouver sa fille. Bien qu’un peu hébété, j’acceptai de l’accompagner. On discuta encore un peu : pour nous donner des nouvelles, résumer une vingtaine d’années de nos vies séparées. On marchait très lentement.

On dut attendre une dizaine de minutes devant l’entrée du centre commercial avant que sa fille apparaisse. Pendant ce temps, Mandy m’avait dit que Fraser prétendait avoir été en contact avec moi pendant un an après mon départ soudain de la fac. Je ne comprenais pas comment il avait pu lui dire une chose pareille, ce que je lui dis.

— Vous êtes sortis ensemble, Fraser et toi ? lui demandai-je.

Elle pointa le doigt en direction de la rue.

— Ah, voilà ma fille.

Une jeune fille d’environ dix-neuf ans approchait. C’était Mandy à l’époque de notre rencontre à la fac. Bon sang, même la mode de l’époque était revenue. Elle portait ses cheveux sombres exactement de la même façon. Je crois que j’en eus le souffle coupé.

— Je te présente Natasha, me dit-elle.

On se serra la main. Mandy me présenta comme un ancien camarade de fac. Je ne pus m’empêcher de lui dire :

— Vous êtes ravissante. Votre maman doit être très fière de vous.

Elle rougit et mère et fille échangèrent un regard contenant un espace infini. En réalité, j’avais envie de lui dire : Vous vous rendez compte, Natasha ? Il y a des gens en ce bas monde qui croient vraiment qu’il n’existe ni démons ni fantômes ?

Au lieu de quoi je leur fis des adieux enjoués et regagnai la gare afin d’y prendre le train pour Londres.

OceanofPDF.com