Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 13 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 13

 

Le lendemain, je me retrouvai coincé chez moi. La cellule spéciale antiterroriste ou que sais-je encore de la police m’avait ordonné d’attendre qu’on vienne m’interroger. C’était comme être assigné à résidence. Je fus saisi d’une crise d’impatience en plein milieu d’un bol de céréales Special Krunch (ayant été récompensé d’approcher de la cinquantaine par des accès occasionnels de constipation, j’étais toujours réconforté par les Special Krunch) et reposai mon bol pour composer le 1471. Mais bien entendu, les organisations semi-secrètes laissent rarement un numéro où les rappeler.

J’avais voulu savoir quand je pouvais recevoir cette visite. J’aurais pu me contenter de vaquer à mes occupations habituelles mais j’avais le sentiment un peu ridicule que ça risquait de me compromettre. Je trouvai dans l’annuaire le numéro du standard de la police de Londres.

— Bonjour, dis-je au policier qui répondit, est-ce que je pourrais parler à quelqu’un de la branche antiterroriste ou quel que soit son nom, s’il vous plaît ?

— De la part de qui ?

Je dus donner mon nom, mon adresse et mon numéro de téléphone avant qu’on m’invite à expliquer les raisons de mon appel. On m’informa alors que le message serait transmis et qu’on allait me rappeler. À peine avais-je fini mes Special Krunch que le téléphone sonna. Une femme du SO13 m’apprit qu’on me rendrait visite avant 12 heures.

— 12 heures ? répétai-je. Je n’avais entendu personne employer l’expression « 12 heures » depuis un bail. En général, les gens disent plutôt « midi ».

— Au revoir, me dit-elle.

Dès l’instant où je reposai le combiné, on sonna à ma porte. Quand j’allai ouvrir, je trouvai effectivement un monsieur qui me montra sa carte d’identité et m’annonça qu’il faisait partie du SO13.

— La vache, c’est du rapide.

— Pardon ?

— Je blaguais.

C’étaient peut-être les céréales croustillantes qui me mettaient d’humeur légère et sarcastique en des circonstances qui étaient, après tout, très graves. Quoi qu’il en soit, le monsieur me gratifia d’une expression qui disait clairement au trucmuche antiterroriste, on ne pratique pas l’humour.

— Vous feriez mieux d’entrer.

Il avait les cheveux roux, ou plus exactement cuivrés, une barbe soigneusement taillée et d’agréables yeux bleus qui ne clignaient jamais. Il était très petit et portait un long imperméable qu’il refusa d’enlever, même quand je l’eus averti que j’avais poussé le thermostat de mon chauffage central. Il tira un carnet à spirale à l’ancienne ainsi qu’un stylo. On passa tout en revue, comment j’avais rencontré Seamus, pourquoi je me trouvais là avec Antonia, d’où je connaissais Otto. Il tenait particulièrement à savoir ce que m’avait dit Seamus quand Otto et moi lui parlions près des grilles. Je lui répétai tout ce que je me rappelai, dans les moindres détails, jusqu’à la remarque sur la reine en train de manger de la tarte dans son palais.

— Il a dit qu’il avait un secret dont il voulait parler à la reine.

— Quel secret ? De quoi s’agissait-il ?

Je toussai.

— Aucune idée. J’imagine qu’il n’y en avait sans doute aucun, à moins que ce soit cette histoire comme quoi vous avez liquidé Lady Di. Vous n’avez pas fait ça, dites ? Vous êtes sûr que vous ne voulez pas retirer votre manteau ? Vous devez avoir très chaud.

— Comment savez-vous qu’il n’y avait pas de secret ?

— Écoutez, Seamus était un SDF. Avec des troubles mentaux.

— Est-ce qu’il vous a donné quoi que ce soit ?

— Non. Pourquoi voudriez-vous qu’il m’ait donné quelque chose ?

— Vous êtes absolument certain qu’il ne vous a rien donné juste avant que vous reveniez chercher du thé ?

— Absolument, pourquoi ?

— Nous avons un témoin qui affirme qu’il a vu Seamus vous transmettre quelque chose.

— Un témoin ? Quel témoin ?

— Le garde qui se trouvait dans sa guérite devant le palais. Il était à cent cinquante mètres environ mais il dit l’avoir vu vous passer quelque chose.

Évidemment. Le garde. Je me frappai le front du plat de la main, pris d’un « souvenir » soudain.

— Mais oui ! (Je me redressai d’un bond et il m’imita.) L’explosion avait chassé ça de mon esprit. Il m’a donné une écharpe enroulée. Je dois encore l’avoir dans la poche de mon manteau.

Je me dirigeai vers le vestibule, soulagé d’avoir remis l’écharpe arabe de Seamus dans ma poche, et sans le cahier. L’enquêteur s’empressa de me suivre. Je fouillai d’abord la poche gauche de mon manteau, puis la « trouvai » dans la droite.

— La voilà. (Je fis mine de dérouler l’écharpe.) Je me demande ce que ça peut bien être ?

Il voulut s’en saisir mais je réagis trop vite pour lui et reculai.

— Vous allez devoir me la remettre, monsieur Heaney.

— Je ne peux même pas regarder ce que c’est ? Après tout, c’est à moi qu’il l’a donnée.

— C’est une preuve. Je suis désolé. Nous pourrons peut-être vous la rendre plus tard.

L’espace d’un moment absurde, j’envisageai de la soulever dans les airs comme la petite brute de l’école le ferait d’un cartable afin que la demi-portion soit obligée de sauter pour l’atteindre. Mais je la lui cédai.

— Merci, dit-il.

Sur ce, il regagna le salon et reprit son carnet et son stylo. Visiblement, il en avait fini avec moi.

— Je peux sortir maintenant ? lui demandai-je.

 

Si je tenais tant à sortir, c’était que j’avais rendez-vous à l’heure du déjeuner. J’en étais convenu avec Yasmin, la ravissante et intrigante jeune femme du Museum Tavern, et je ne savais toujours pas comment ni pourquoi je l’avais fait. J’ignorais quel était au juste le but de notre rencontre. J’avais l’intuition tenace que c’était ce qu’on appelle un rendez-vous galant.

Enfin bref, j’étais un peu nerveux quand j’entrai au Plumber’s Arms de Lower Belgrave Street. C’est un petit bistro un rien miteux, mais qui offre un répit bienvenu au milieu de la jungle de Victoria. La moitié des piliers de l’endroit devaient être présents en cette soirée de 1974 où une lady Lucan terrifiée et ensanglantée s’y était réfugiée après que lord Lucan avait assassiné leur bonne puis s’était volatilisé. Nos chers aristocrates, ils ne perdent jamais de temps, n’est-ce pas ? Le pub est correct, mais je me sens toujours observé par des yeux fantomatiques.

Quoi qu’il en soit, elle s’y trouvait déjà, car elle était arrivée assez tôt pour nous réserver une table dans ce pub rempli. Yasmin, je veux dire, pas lady Lucan.

Elle me sourit. Un verre de vin m’attendait sur la table et il avait exactement la même couleur que son rouge à lèvres. J’ignorais si c’était volontaire. Une ruse. La lumière provenant de derrière le bar se reflétait dans le vin et faisait également luire ses yeux. Ses cheveux avaient changé par rapport à la fois où je l’avais rencontrée au Museum Tavern : un acajou plus riche et plus sombre qui contrastait avec la pâleur de sa peau. Sa jolie robe lui laissait les bras nus. L’un de ses bras exposés reposait sur la table à dessus de cuivre. Un bracelet mince mais à l’air coûteux luisait à son poignet, attirant l’attention sur son teint pâle et sur les minuscules veines bleues au creux de son coude.

Je m’assis et déroulai mon écharpe de soie. Elle me regarda sans ciller. Privé du rituel consistant à commander à boire, j’éprouvai le besoin de détourner le regard en direction du bar, des tableaux ornant les murs, n’importe quoi. Puis je le reportai sur elle et je jure avoir vu ses sourcils remuer de manière quasi imperceptible.

— Bon, lui dis-je.

— Bon.

— Vous êtes ravissante, réussis-je à articuler.

— Merci.

Elle releva légèrement la mince bretelle de sa robe sur son épaule.

— Vous avez regardé la carte ? lui demandai-je.

Deux larges menus reposaient sur la table près de son bras à la peau blanche et aux veines magnifiques. Je m’emparai d’un des deux, soulagé qu’il s’agisse de la variété pliante derrière laquelle je pouvais cacher un moment mon visage. Quand j’en émergeai pour exprimer mon envie de commander un sandwich baguette, son menton reposait au creux de sa paume et elle me souriait toujours. Elle appela un serveur et commanda un sandwich pour chacun d’entre nous.

— Je suis désolé, lui dis-je, mais je ne me rappelle pas le sujet de notre rendez-vous.

Elle feignit d’étouffer un cri.

— Ha ha ! fit-elle. Ha ha !

J’ignore pourquoi, car ma question était sérieuse. Enfin je crois.

— Ce que je veux dire, c’est que je ne me rappelle plus si c’est moi qui vous ai invitée ici ou l’inverse.

— Je crois que nous nous sommes invités mutuellement.

— Ah oui ?

— Oui, en effet.

Elle écarquilla légèrement les yeux et ce geste me rappela quelqu’un sans que j’arrive à retrouver qui. Je chassai cette idée. Elle possédait des yeux très mobiles : je veux dire par là que, alors que certaines personnes ont des yeux ternes et mornes, les siens paraissaient en mouvement constant. Ils me rappelaient le code machine invisible à l’œuvre derrière un moniteur d’ordinateur. Du moins, je préférais penser que ça dénotait une vive intelligence plutôt qu’un tempérament d’automate.

La plupart des clients qui déjeunaient autour de nous portaient des complets. Je lui demandai où elle travaillait et elle m’en parla un peu. Quand je lui demandai depuis combien de temps, elle répondit « trop longtemps ». Le sujet l’ennuyait visiblement, car elle cherchait toujours à ramener la conversation à moi. J’identifiai la ruse et tentai donc de faire de même en sens inverse. De temps en temps, tandis qu’elle parlait, elle remontait délicatement – et tout à fait inconsciemment – la bretelle de sa robe sur son épaule. Je ne crois pas un instant que c’était délibéré, mais ce réflexe attirait constamment mon attention sur ses épaules et son cou.

Les sandwichs arrivèrent. Avant d’y mordre, je lui demandai :

— Vous êtes sûre que ce n’est pas vous qui me l’avez demandé en premier ? De venir ici, je veux dire.

— Eh bien, si, mais c’était en réaction.

J’y réfléchis un moment.

— En réaction ?

— Oui. À la façon dont vous m’avez regardée. L’autre fois, au Museum Tavern.

— Pardonnez-moi, lui dis-je d’un ton dégagé, mais je ne crois pas vous avoir regardée d’une façon particulière. Au Museum Tavern.

— Ah bon ? (Elle arrivait parfaitement à adopter la même légèreté.) J’ai dû me tromper.

Je repensai à ce jour-là. Je suis très doué pour masquer mes sentiments et mes pensées, et je suis certain de n’avoir rien montré. Pas qu’il y ait eu quoi que ce soit à montrer, cela dit. Sinon que je me rappelais l’avoir trouvée séduisante et avoir éprouvé une bouffée d’envie à l’idée qu’Ellis soit intime avec elle, mais elle n’avait sans doute pas pu le voir. Puis une idée désagréable refit surface. Peut-être Ellis avait-il chargé Yasmin de m’espionner. Peut-être l’avait-il envoyée se renseigner sur la progression de la vente du livre. Voilà qui expliquerait au moins l’intérêt exagéré qu’elle me portait.

— Comment va le père Ellis ? lui demandai-je.

— Le père Ellis ? Aucune idée. Je ne l’ai pas beaucoup vu ces temps-ci.

— Ah non ? Vous ne le voyez plus ?

— Je ne l’ai jamais vraiment vu, vous savez. C’était juste un ami.

— Un ami.

— Vous ne l’aimez pas, hein ?

— Je préférerais me faire couper les oreilles qu’écouter ses poèmes.

— Comme je vous le disais, c’est du passé.

— Et que réserve l’avenir ?

Elle me regarda en clignant des yeux. Longuement, calmement.

— Vous croyez que les gens peuvent vous parler sans vous dire un mot ? Ce jour-là, au Museum Tavern, vous m’avez regardée et vous m’avez parlé. Sans même ouvrir la bouche.

— Ah oui ? Et qu’est-ce que j’ai dit ? Sans ouvrir la bouche.

— Oh, je ne peux pas vous le dire aujourd’hui. Je vous l’apprendrai. Mais pas maintenant.

J’éclatai de rire. Pas un rire de politesse ou de convention, de ceux qui servent à huiler la conversation. Celui-là était sincère, un vrai gloussement de rire, du genre que la présence d’une femme n’avait pas suscité depuis des années

— Yasmin, vous êtes étrange ! lui dis-je.

— En effet. Votre verre est vide. Vous en voulez un autre ?

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