Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 11
Au retour de sa pause déjeuner, Val m’apprit que quelqu’un s’était enchaîné aux grilles de Buckingham Palace. Exactement le genre de compte-rendu qu’on adore entendre quand on travaille dans l’un des nombreux bureaux de Londres. Pendant ce temps, je devais appeler le bureau du sous-secrétaire d’État au sujet de cette affreuse initiative du gouvernement. Une standardiste enjouée me passa un membre du personnel d’humeur nettement moins guillerette – celui qui poudre le nez des assistants du sous-secrétaire d’État -, qui m’annonça que l’intéressé n’était pas disponible.
— Il ne s’est quand même pas enchaîné à la grille, dites-moi ?
— Pardon.
— C’était une blague. Une boutade.
— Qui est à l’appareil ?
Je m’étais déjà présenté à ce nigaud, mais je lui répétai mes nom, rang et matricule.
— Ah, dit-il. Je crois que nous voulions simplement savoir si nous pouvions compter sur votre soutien.
— J’appelle justement pour parler de ce sujet avec le sous-secrétaire d’État.
— C’est un oui ou un non ?
— Oh, par pitié, répondis-je en me retenant de crier. Dites-lui que je l’ai rappelé.
Puis je raccrochai.
Certains jours sont comme ça : vous n’arrivez pas à joindre quelqu’un et un sentiment d’affaiblissement progresse lentement le long de votre colonne vertébrale pour se loger au niveau des rotules, vous empêchant de vous relever. Ces jours-là, vous pouvez rappeler les gens qui vous l’ont demandé en sachant très bien qu’ils seront indisponibles s’ils ne veulent pas vous parler. Ensuite, ils devront vous rappeler à leur tour, et ainsi de suite. Ça se produisit sept fois ce jour-là. Mais ça s’apparente un peu aux jeux d’argent : on continue à tenter sa chance pour s’amuser, et elle me déserta à la huitième tentative, lorsque je dus appeler les Scouts qui s’efforçaient de minimiser une sale histoire impliquant un membre de leur conseil de direction surpris à consulter des photos pédophiles sur le Net. Ils voulaient savoir si ça risquait de menacer leur financement. J’avais envie de leur répondre : Je dirais bien que oui.
Alors que j’essayais de les conseiller quant à la rédaction d’un communiqué de presse, mon téléphone portable sonna. C’était Antonia. Elle m’appelait très rarement, et presque jamais sur mon portable.
— Salut, Antonia. Je suis pris sur l’autre ligne. Je peux te rappeler ?
— C’est extrêmement grave, mon chéri.
Quelque chose dans ce mon chéri me poussa à me débarrasser au plus vite des Scouts sur l’autre ligne.
— D’accord, Antonia. Qu’est-ce qui se passe ?
— Tu te rappelles Seamus ? Le vieux soldat que tu m’as envoyé ?
— Oui. Qu’est-ce qui lui arrive ?
— Est-ce qu’il a qui que ce soit ? De la famille quelque part ? Enfin, n’importe qui ?
— Hum, pas que je sache. Quand il n’est pas chez toi, il est dans la rue. Je ne crois pas qu’il ait de famille.
— Tu connaîtrais quelqu’un qui en sache un peu sur lui ? Tout ce qui pourrait nous être utile.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Il s’est enchaîné aux grilles de Buckingham.
— Ah, c’est lui ! J’en ai entendu parler.
— C’est bien pire que ça. Ils sont allés essayer de le libérer et il a dit qu’il cachait une bombe sous son manteau.
Je sentis picoter mon crâne chevelu. Puis je me rappelai Otto.
— Antonia, il y a un type. Il a servi avec lui dans le Golfe. Peut-être qu’il pourra nous aider.
— Je suis sur place à Buckingham Palace. Enfin, avec la police. Seamus leur a dit qu’il venait de GoPoint et ils m’ont conduite ici. On est dans une impasse. Ils ne savent pas s’il bluffe ou pas. Mais si son ami acceptait de lui parler, ça pourrait nous aider.
— Je l’appelle. Tu es sur place ? Je te rappelle dès que possible.
Antonia me donna le numéro du policier chargé de l’affaire afin que je puisse l’avertir de notre arrivée. J’appelai Otto à la boutique de jouets. Je tombai sur le message d’accueil idiot de son répondeur, enregistré avec une voix idiote de policier hilare. Je laissai un message urgent et, par chance, il me rappela tout de suite. Je lui expliquai la situation et lui fixai rendez-vous pour que nous puissions y aller ensemble.
Je savais qu’il faudrait au moins trois quarts d’heure à Otto pour arriver en ville, si bien que je terminai ce que j’avais à faire au bureau, conseillai aux Scouts de prendre leurs distances avec le pédophile et leur recommandai de renoncer carrément aux shorts. Alors que j’enfilais mon manteau, le téléphone sonna de nouveau. Val prit l’appel et me chuchota que c’était le préposé à la poudre du sous-secrétaire d’État. Ou quelque chose dans ce goût-là. Je lui fis signe de s’éloigner et, tout en partant, je l’entendis mentir très gentiment en prétendant que j’avais déjà quitté le bâtiment.
Je retrouvai Otto à Victoria et on se rua jusqu’au palais. La police avait mis en place un cordon de sécurité autour de Birdcage Walk et de Constitution Hill, et avait repoussé la foule assez conséquente loin derrière le Queen Victoria Memorial. Un policier en gilet pare-balles tendit la main pour nous empêcher d’approcher, mais je lui donnai le nom et le numéro de son commandant et il nous laissa passer après avoir envoyé un message radio. On nous escorta ensuite jusqu’au centre des opérations.
Je vis Antonia, vêtue d’un manteau emprunté à la police, en train de parler à un officier de rang élevé. Ils se tenaient près d’une Land Rover de la police, entourés par tout un tas de policiers armés en gilet pare-balles. Tous semblaient équipés d’écouteurs et de micros. La silhouette isolée de Seamus était appuyée contre les grilles. Je ne voyais que sa tête, car la zone située juste devant lui, ainsi que l’avant-cour du palais, derrière les grilles, avait été protégée par des sacs de sable.
Antonia me présenta au commandant, un grand bonhomme aux cheveux gris, à la mâchoire allongée et à l’expression joviale.
— On vient de découvrir qu’on a été à l’école ensemble, dit Antonia.
— Comment ça, Seamus et toi ?
— Non, dit le commandant en frottant ses grandes mains blanches, Antonia et moi.
C’était bien Antonia, ça. Donnez-lui deux minutes et elle trouvait un point commun avec n’importe qui. Cinq minutes et elle convaincrait le commandant de rejoindre son comité. Ils me regardaient tous deux comme s’ils s’attendaient que je me joigne à leur discussion sur les souvenirs d’école, puis le commandant se reprit.
— C’est vous qui le connaissez ?
Je répondis que non et lui présentai Otto.
— On a fait le Golfe ensemble, dit Otto avec l’air de s’excuser.
— Il dit qu’il porte une bombe sur lui. Il a été formé en matière d’explosifs ? demanda le commandant à Otto.
— Oui. Il était sergent-chef. Il s’y connaissait un peu dans tous les domaines. Mais il ne porte pas de bombe. Vous pouvez me croire.
— Il va me falloir bien plus que ça, dit le policier.
— Ce n’est pas un terroriste. Laissez-moi lui parler. Il n’a que moi. Je vais le ramener à la raison.
Le commandant leva les yeux au ciel, qui était rempli de gros nuages noirs. Quand il les baissa de nouveau vers Otto, c’était comme si la menace de la pluie était descendue sur nous dans un même mouvement. On sentait les nuages se déplacer au-dessus de nous.
— Ce n’est qu’un clochard, insista Otto.
— D’accord. On restera en retrait.
— Soyez gentils avec lui, dit Otto. Il a vécu l’enfer, ce type-là.
— Allez-lui parler, dit le policier.
— Je vous accompagne, déclara Antonia.
Otto la regarda.
— Non, dit-il, avant de se tourner vers moi. C’est toi qui viens avec moi.
Je me tournai vers le commandant qui acquiesça d’un signe de tête. Pour la première fois, je compris réellement les implications de ce qui risquait de se passer si Seamus s’était vraiment bardé d’explosifs. Mais tout comme Otto, je savais qu’il n’en avait ni les moyens, ni les ressources, et l’on s’avança ensemble jusqu’aux grilles où le vieux soldat s’était enchaîné, sous le regard des caméras de télévision et d’un millier d’yeux.
On s’arrêta juste devant les sacs de sable. Loin derrière Seamus, dans l’avant-cour du palais, les membres de la garde royale coiffés de leurs bonnets à poil se tenaient au garde-à-vous, impassibles, comme ils le faisaient chaque jour de l’année pour les touristes. Tout ce cirque n’avait même pas égratigné leur routine. Typiquement anglais, me dis-je. Et d’une connerie sans nom. Quand viendrait l’heure, j’étais persuadé qu’ils procèderaient au changement de la garde avec toute la pompe nécessaire, ignorant totalement ce qui se passait devant les grilles.
— Seamus, cria Otto, qu’est-ce que tu fous là ?
— Qui c’est ? demanda une voix rauque de l’autre côté des sacs de sable.
— C’est Otto, mon pote. Otto.
— Otto ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
— La question, Seamus, c’est plutôt ce que toi, tu fais ici. Je peux venir te parler ?
— C’est qui, avec toi ?
— Un pote à moi. Tu le connais. On peut venir faire un brin de causette ? Parler un peu tactique ? Hein, Seamus ? Dis ?
— Je n’ai rien contre.
Otto se retourna et leva le pouce à l’intention des policiers rassemblés autour de la Land Rover. On entra dans la zone délimitée par les sacs de sable.
Seamus avait pas mal changé. Il s’était rasé le crâne. Quelque chose de volumineux gonflait son manteau. Je n’étais franchement pas ravi de me trouver là. Je me demandais pourquoi Otto avait voulu que je l’accompagne.
— Eh ben, dit Otto, quelle putain d’histoire.
Seamus reporta son regard sur moi. Des particules de givre scintillaient dans ses yeux. Je pensai une fois de plus au vieux marin de Coleridge et me demandai s’il me serait jamais donné d’assister à un nouveau mariage.
— C’est qui, lui ?
— On s’est déjà rencontrés, Seamus, lui dis-je. Je vous ai envoyé chez GoPoint.
Il plissa une narine tannée.
— Je ne vous connais pas.
— Tu veux une clope ? demanda Otto. Tiens, prends-en une. Allez.
— Venant de toi, je veux bien.
Otto alluma une cigarette qu’il tendit à Seamus. Puis il s’en alluma une à son tour. Bien que je ne fume pas, j’en pris une, moi aussi. Puis Otto demanda :
— Alors, c’est quoi toute cette histoire ?
Seamus se tapota la narine.
— Une mission spéciale.
— Il n’y a pas de mission, Seamus. On ne fait plus ces choses-là, toi et moi. On est retournés à la vie civile, tous les deux. Et c’est pas plus mal comme ça.
— C’est pas de ça que je cause.
— Alors de quoi ?
— Tout ça pour des histoires de cul, hein ?
Otto me regarda et se passa le doigt sous le nez.
— C’est quoi cette histoire de bombe ? Qu’est-ce que tu as attaché sous ce manteau ? Tu n’as rien là-dessous. Dis-moi qu’il n’y a rien. Qu’est-ce que tu espères tirer de tout ça, dis ?
— Je veux une audience avec la reine. Pour lui dire tout ce que je sais.
— Quoi ? La reine ? Elle se contrefout des mecs comme toi et moi, Seamus.
— Je l’ai servie loyalement, bordel de merde. Je veux lui dire ce que je sais. Et si elle refuse de descendre jusqu’ici, elle peut toujours filer à cheval jusqu’à Birmingham le cul à l’air si ça lui chante.
Quoi que l’expression puisse vouloir dire, elle sembla beaucoup l’amuser. Il renversa la tête en arrière.
— Ha ha ha ha ha !
Otto se tourna de nouveau vers moi.
— Dis-lui que la reine ne viendra pas. Qu’elle est en train de manger de la tarte dans son palais et qu’elle n’a pas le temps.
— Il a raison, Seamus, lui dis-je. La reine ne viendra pas ici.
Le vieux soldat regarda tout autour de lui le trottoir couvert de sable.
— Ouais, dit-il très sérieusement, c’est un peu crade, non ? Peut-être qu’on devrait passer un coup de balai.
Puis il me regarda. Il était très sincère quand il parlait de nettoyer la rue.
— Ils ont tué cette fille, vous savez, me dit-il. Ils l’ont liquidée. C’est bien connu. Tout le monde le sait.
— Quelle fille, Seamus ?
— Diana. Lady Di. Ils ne voulaient pas qu’elle épouse un Arabe, hein ? Jolie fille. Je l’ai rencontrée une fois. Quand elle faisait campagne contre les mines. J’ai un truc avec les mines, moi.
— Ouais, dis-je en hochant la tête tout en me demandant où tout ça allait nous mener. Ouais.
— Dites à la reine que j’ai besoin d’elle ici. Il faut qu’elle me parle. Et alors, si elle me fait un clin d’œil, je saurai.
— Tu sauras quoi, Seamus ?
— Ce sera entre la reine et moi. Elle ne fait jamais de clins d’œil à personne, hein ? Alors si elle vient ici et qu’elle m’en fait un, je saurai tout ce que je dois savoir.
Il racontait n’importe quoi. Ça ne nous fournissait aucune prise. Je méditais une réponse quand Seamus me regarda avec les traits convulsés. Il y avait un éclat féroce dans ses yeux. Du givre.
— C’est terrible, hein ? me dit-il. J’essaie d’obtenir une tasse de thé.
J’en fus choqué. Ses paroles étaient l’exact reflet de ce qu’il m’avait dit à l’ombre de cette porte le jour où je l’avais fourré dans un taxi pour l’envoyer chez GoPoint. C’était comme si je m’y retrouvais de nouveau l’espace d’un instant, comme si le temps s’était replié.
J’entendis Otto répondre :
— Pas de problème, mon pote. Je vais te chercher une tasse de thé.
Otto m’adressa un clin d’œil. Je crois que Seamus n’était pas censé le voir, mais il le fit, et je le vis se raidir. Une ombre passa sur son visage. Il nous regarda tour à tour, Otto et moi, comme deux conspirateurs. Je sais que ce n’était qu’un détail, mais j’aurais préféré qu’Otto ne m’adresse pas ce clin d’œil.
— Non, dit Seamus, il n’a qu’à aller la chercher, lui. Toi, tu restes avec moi.
Je leur répondis que ça ne me dérangeait pas d’aller faire cette course.
— Vous l’aimez comment, Seamus ? Avec du lait ? Du sucre ?
— Du lait et trois sucres. Et rapportez une tasse pour Otto, vous voulez bien ? Il a été gentil avec moi. Il mérite une tasse de thé. Mon vieux pote. Tenez, prenez ça. Je n’en ai plus besoin.
Il me tendit un objet qui avait été roulé en cylindre. Il était enveloppé dans une vieille écharpe à carreaux rouges et blancs : un shemagh traditionnel arabe à glands.
— Ne le regardez pas maintenant, me dit-il. C’est tout ce que je sais. Rangez-le dans votre poche pour plus tard.
N’ayant pas l’intention de le contredire, je suivis ses instructions et sortis – lentement – de la zone délimitée par les sacs de sable – pour retourner au centre des opérations, où Antonia et un petit groupe de policiers me regardaient approcher. Je voyais à présent qu’il y avait parmi les ombres des tireurs d’élite dont les fusils étaient braqués sur Seamus. Tout ça semblait franchement excessif. Mais sans doute pensaient-ils à la reine.
Antonia, le commandant et tous les autres me regardèrent sans un mot tandis que je m’arrêtais près de la Land Rover. Je dis :
— Il veut une tasse de thé.
Quelqu’un souffla de l’air entre ses dents.
— Il veut trois sucres, ajoutai-je d’un air contrit.
— On peut faire ça, répondit le commandant. (Il se tourna vers ses subalternes et quelqu’un s’éloigna pour aller le préparer.) Des fois, on passe des jours entiers ici. Donc, du thé, on a ça. Vous pensez qu’il porte une bombe ?
— Difficile à dire, avouai-je. Otto pense que non. Il a quelque chose sous son manteau mais je ne sais pas ce que c’est.
J’entendais un enregistrement audio qui passait derrière la Land Rover. Seamus et Otto parlaient. Ils avaient également une liaison vidéo. Je compris qu’ils avaient surveillé tous nos faits et gestes pendant que j’étais auprès de Seamus. Le thé arriva. Deux gobelets en plastique.
— Continuez à le faire parler, dit le commandant. C’est tout ce que je veux que vous fassiez.
Le thé était si chaud qu’il me brûla vite les doigts à travers le plastique mince. Je hochai la tête et me retournai vers les grilles en prenant soin de ne rien renverser. Puis je vis un éclair blanc et basculai quasiment en arrière, renversant le thé dans tous les sens. Une détonation assourdissante étouffa tous les bruits sur la place et des tortillons de fumée noire s’élevèrent dans les airs.
Des alarmes de voiture, déclenchées par l’explosion, se mirent à hurler de tous côtés. Une cloche d’alarme à l’ancienne résonnait quelque part et des policiers couraient dans tous les sens. Mes genoux avaient cédé. Une puanteur évoquant l’ammoniac imprégnait l’air. Je tentai de me lever mais mes genoux semblèrent se changer en bouillie et je m’étalai de tout mon long.
Antonia se précipita vers moi pour m’aider à me lever. On regarda tous deux l’emplacement où s’étaient trouvés Seamus et Otto. Les grilles auxquelles Seamus s’était enchaîné étaient affreusement tordues. Un nuage noir planait au-dessus et semblait à peine bouger : à croire que l’air s’était figé sous le choc. Antonia m’inspecta attentivement, le regard inquisiteur. Ses yeux gris évoquaient des cieux d’orage.
Les alarmes résonnaient toujours, inutiles ; la police courait toujours dans tous les sens ; et dans la foule amassée derrière le Victoria Memorial, des gens hurlaient. Sans savoir pourquoi, je regardai un des gardes du palais, au-delà des sacs de sable, avec son manteau gris et son bonnet à poil.
Il avait bougé. Il n’était pas censé le faire. Mais il avait bougé.
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