Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 22 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 22

 

Nous avions terminé le dessert. Une crème caramel dont la saveur sucrée me donnait envie de céder et d’embrasser Yasmin. Je voulais goûter le sucre sur ses lèvres. Sa main reposait à plat sur la table et j’avais toujours envie de la caresser, de la toucher, mais sans prix à payer. Je cherchai le serveur du regard.

— Ne commandez plus de vin, me dit Yasmine.

— Ah non ?

— Non. Vous savez pourquoi j’ai conseillé ce pub ?

— Il paraît que les os de Tom Paine sont enterrés dans la cave.

— Voilà. Les Droits de l’Homme. Tom Paine est mon héros. À l’époque, le propriétaire de ce bâtiment a racheté les os de Tom et les a fait rapporter de la fosse commune de New York. Il comptait lui accorder des funérailles dignes d’un héros, mais ensuite il a perdu son argent. Le bâtiment a été vendu et le sac contenant les os de Tom a été abandonné dans la cave. Puis emmuré.

— Quel rapport avec moi ?

— Aucun, en fait. Si ce n’est que vous êtes emmuré dans la cave. Comme Tom.

J’éclatai de rire mais sentis mon front se plisser.

— Pardon ? Je crois que j’ai vraiment besoin d’un autre verre de vin.

Je fis signe au serveur.

— Je viens d’ajouter un nouveau droit fondamental à la liste de Tom Paine.

— Et lequel ?

Le serveur, un jeune homme séduisant coiffé de boucles sombres et aux yeux couleur de raisins secs, apparut à la table un sourire aux lèvres, mains jointes devant lui et se pencha vers nous. Elle ne remarqua même pas sa présence.

— Le droit d’être baisé jusqu’à ce que mort s’ensuive par une belle femme qui craque totalement pour vous.

Je clignai des yeux. Je ne pus m’en empêcher : pour éviter son regard intense, je regardai le jeune serveur, comme pour l’inviter à commenter la situation. Peut-être lut-il une nuance de supplication dans mon expression, car il détourna le regard de moi pour le baisser plutôt vers la table.

— Si c’est ce qu’elle veut, ajouta-t-elle. Et c’est le cas.

Puis elle se tourna vers le serveur et lui sourit.

— Nous voudrions simplement l’addition. S’il vous plaît.

Le serveur s’éloigna et je cherchai maladroitement ma carte de crédit.

— Eh bien, il aura de quoi raconter aux cuisines.

— Je me moque bien de ce qu’ils pensent à la cuisine. Amenez-moi chez vous.

 

Mais je n’aurais pas pu l’amener, même si je l’avais voulu, car ma fille et son copain s’y trouvaient.

— Alors chez moi, dit-elle, mais je vous préviens que ce n’est pas terrible.

Je cherchai un moyen de résister mais elle avait pris les choses en main et n’écoutait même pas mes faibles protestations. Une fois sortie du pub, elle arrêta avec assurance un taxi et elle me tint la portière ouverte tandis que son moteur Diesel tournait au ralenti. Elle donna au chauffeur l’adresse d’un endroit qui se situait tout juste au sud de la Tamise.

À l’arrière du taxi, elle se pencha vers moi, abaissa d’un coup de pied le siège situé devant elle et y posa un talon, dévoilant sous son manteau une jambe vêtue de ces élégants bas gris. Je fus contraint de m’avouer qu’elle m’effrayait un peu.

— Écoutez, je ne suis pas sûr de pouvoir vous apporter grand-chose de bien.

C’était vrai. Je voulais dire sur un plan sexuel autant que sentimental. Je manquais cruellement de pratique. Je me sentais comme un animal traqué ; je me demandais si les femmes étaient soudain devenues beaucoup plus prédatrices depuis la dernière fois que j’avais joué à ce jeu-là. Quand j’étais plus jeune, j’avais couru après des filles ; je ne me rappelais pas avoir déjà vécu l’inverse.

Elle porta un doigt nonchalant à ses lèvres et plaça l’autre main sous mon manteau.

— Chhht ! Je vous emmène chez moi pour vous dire quelque chose. Quand vous l’aurez entendu, vous ne voudrez peut-être plus de moi de toute façon.

Le taxi nous transporta à travers Londres. Les lampadaires baignaient ses traits d’une lueur ambrée, ce qui me permit de scruter ses yeux sans qu’elle me voie. Avec cette lumière qui se posait sur elle de manière intermittente, l’éclat de ses yeux lui donnait l’air d’un fauve. Nous avions parcouru quelques kilomètres quand je vis ce que je cherchais. Elle regardait par la vitre en plissant à demi les yeux tandis que la ville défilait autour de nous. C’était une minuscule flamme d’allumette derrière l’iris, bref instant de terrifiante luminescence.

— Arrêtez-vous, dis-je au chauffeur.

Il feignit de ne pas m’avoir entendu.

— Arrêtez-vous, bordel.

Cette fois, il entendit. Il freina brusquement.

— Ça va pas, non ! s’exclama-t-il.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle. Qu’est-ce qui ne va pas ?

J’ouvris la portière à toute volée et descendis sur le trottoir. Elle me suivit, stupéfaite.

— Je ne peux pas vous accompagner chez vous, lui dis-je. C’est aussi simple que ça.

Je me passai la main dans les cheveux et aperçus par hasard le chauffeur, qui me regardait avec une expression dégoûtée.

— Vous jouez à quoi ? cria-t-il.

Je lui tendis une poignée de billets.

— Ramenez-la chez elle.

Elle sortit du véhicule, régla le chauffeur avec mon argent et glissa la monnaie dans ma poche. Le taxi s’éloigna à toute allure.

— Eh bien, dit-elle, en voilà un développement surprenant.

— Désolé. J’ai paniqué.

— Pas de problème. Écoutez, la Tamise n’est pas loin. Si nous marchions ? Personne ne nous attend où que ce soit.

Nous nous étions arrêtés très près de Westminster Bridge. En réalité, j’avais envie de rentrer tout droit chez moi, mais je lui devais de ne pas terminer la soirée sur cette note quelque peu théâtrale, si bien que j’acceptai de longer le fleuve jusqu’aux quais de Victoria Embankment.

Comme il faisait frisquet, je la laissai se serrer contre moi pour se réchauffer. Le ciel nocturne était lourd, d’un bleu quasi polaire. Le fleuve prenait l’aspect écaillé d’un dos de dragon là où les lumières des quais jouaient sur sa surface ondulée et possédait une voix basse qu’on ne peut s’empêcher d’écouter tout en sachant qu’il ne faut pas. J’avais toujours associé la Tamise à un flux de vie plutôt que de mort ; mais elle paraissait maintenant rebelle et cruelle, affichant une indifférence souveraine à l’égard de nos vies minuscules. Sans compter qu’elle paraissait glaciale et profonde.

— Tout va bien ?

— Oui, répondis-je. Tout va bien.

— C’est ma faute, dit-elle. J’ai précipité les choses.

—Non. C’est compliqué.

Elle parut satisfaite d’en rester là, du moins pour l’instant. Je regardai dans ses yeux et constatai que cet éclat, cette illumination, avait disparu. Ma réaction brutale avait effrayé le démon. Mais je savais qu’il ne devait pas être loin.

J’avais raison.

Alors que nous approchions de Hungerford Bridge, une ombre remua sous les poutres croisées du pont et une voix me cria :

— Si c’est pas malheureux. J’essaie juste d’obtenir une tasse de thé.

Mon cuir chevelu s’embrasa. Je m’arrêtai net.

— Seamus ?

Je vis s’approcher d’un pas traînant le vieux soldat du Golfe au long manteau, crâne rasé, yeux pareils à de sombres cavernes. J’entendis mes oreilles bourdonner. Ma langue resta collée à mon palais.

Je sentis le bras de Yasmin me presser d’avancer, mais j’étais figé. Lorsque la silhouette s’avança à la lumière, je vis clairement que c’était bel et bien Seamus ; puis, l’instant d’après, une lueur passa sur son visage et ce n’était plus lui, mais un autre mendiant qui demandait l’aumône. Mais j’étais trop paralysé pour lui répondre.

Yasmin s’avança pour lui tendre quelques pièces. Puis elle glissa le bras sous le mien.

— Venez, souffla-t-elle.

Lorsque le clochard fut loin derrière nous, elle me dit :

— Vous ne passez pas une très bonne soirée. Qu’est-ce que vous avez vu, là-bas ?

— Le vieux soldat. Celui qui s’est fait sauter devant Buckingham Palace.

— Vous avez eu une hallucination ?

— Oui, répondis-je. Non. Vous savez quoi ? J’ai vraiment envie de rentrer maintenant. Je ne me sens pas très bien.

Elle parut inquiète mais ne protesta pas. On traversa la route afin de pouvoir prendre un taxi chacun pour regagner nos foyers respectifs. Lorsqu’un véhicule s’arrêta enfin, j’insistai pour qu’elle le prenne. Elle y monta. Je fermai la portière sur son expression perplexe et le taxi s’éloigna. Eh bien, me dis-je, maintenant, au moins, elle sait à quoi elle se frotte : je ne la reverrai plus.

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