Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 21 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 21

 

Fraser finit par revenir à la fac, alors que le trimestre était déjà bien avancé, mais je le croisais le moins possible. Déjà, il empestait encore plus qu’avant – jamais je n’avais connu quelqu’un qui sente si mauvais. Je ne comprenais pas comment quelqu’un d’aussi intelligent – je ne doutais pas un instant qu’il ait un cerveau en parfait état de marche – ne prenne pas la peine de se laver la figure et de se brosser les dents le matin. Je l’évitais.

En fait, j’évitais au possible de rester dans ma chambre et logeais chez Mandy tant qu’elle m’y autorisait. Quand je retournais dans ma chambre, je trouvais des mots de Fraser : des bouts de papier glissés sous la porte pour demander à me voir. Je les ignorai totalement. J’en trouvai d’autres qu’il m’avait laissés dans les casiers de la fac. Je connaissais assez bien ses trajets pour l’éviter facilement.

Au fil des semaines, les mots prirent une tonalité plus désespérée, assortis de points d’exclamation aux allures de javelots m’exhortant à le contacter ! ! ! ! ! ! J’ignorai tous ces mots et restai terré chez Mandy, à plancher dur pour préparer mes examens et à m’oublier dans la fornication.

On baisait jusqu’à en être endoloris puis on recommençait. On sortait rarement, d’abord parce que je ne voulais pas tomber sur Fraser, mais aussi parce qu’on passait pas mal de temps défoncés à l’herbe. Son odeur me rendait fou. Sans le mauvais exemple donné par Fraser, j’aurais cessé de me laver pour garder son parfum. L’odeur de l’herbe et celle de sa chatte se mêlaient dans mon esprit. Je crois que j’étais défoncé aux deux.

Une fois, nous étions nus sur son lit et elle me roulait un joint. Je plongeai un doigt en elle, étalai ses fluides sur le papier à cigarette et sur le mélange d’herbe et de tabac, puis le fumai. Je la fumai. Mandy me regarda en secouant la tête.

Elle repliait ses douces ailes autour de moi. Elle savait que quelque chose me tracassait mais ne me demanda jamais quoi. Je commençai à la laisser prendre des décisions pour moi. J’arrêtai carrément de sortir. Elle faisait mes courses et rendait mes dissertations pour moi. Je la voyais comme mon salut. J’avais juste envie de terminer la fac, d’obtenir mon diplôme, de trouver un boulot et, oui, de lui demander une nouvelle fois de m’épouser. Je savais que j’étais en train de fuir, mais je m’en moquais. Je l’aimais et je ne faisais pas semblant.

Puis, un soir, elle réussit à me convaincre de sortir de mon trou. L’enfermement la rendait nerveuse. Elle voulait aller au bar de l’association étudiante, respirer l’air hors de sa chambre. J’acceptai à contrecœur.

Quand on atteignit le bar, on plongea dans le vacarme habituel, énergique et bas du front, de la vie étudiante. Mandy vit des amis à elle rassemblés autour d’une table et m’envoya au bar commander des verres. Sans savoir pourquoi, je me sentais nerveux, à cran. Je m’étais à peine aventuré hors de sa chambre depuis trois semaines et je me sentais déboussolé.

Après m’être bagarré pour me faire servir au bar, je commandai des verres pour Mandy et moi-même. Je remarquai que Lindi n’était pas là ce soir-là et demandai de ses nouvelles. La fille qui me servit me regarda bizarrement. Elle reposa la bouteille de boisson gazeuse qu’elle venait de vider dans le verre de Mandy et contourna le bar pour s’approcher de moi.

— Lindi est à Good Hope10, me sembla-t-il l’entendre dire.

Je me rappelle avoir ricané tout en cherchant un billet pour payer les verres.

— Et c’est où, ce truc ?

La serveuse étudiante avait des yeux d’un bleu délavé et le visage lourdement criblé de taches de son.

— Elle se trouvait sur un château gonflable qui a éclaté.

— Quoi ?

— Il n’était pas fixé correctement.

— Quoi ?

— C’était à une fête pour enfants. Enfin, après la fête.

— Quoi ?

— Elle s’amusait à sauter dessus en fin de journée et il a éclaté. Elle est tombée sur la tête. C’est horrible.

La fille me regarda de ses yeux délavés. Puis quelqu’un d’autre demanda à être servi. Je restai planté là, consterné, à tenir bêtement ma pinte d’une main et la vodka Coca de Mandy de l’autre.

Mandy apparut quelques instants plus tard.

— Alors ça vient, ces verres ? demanda-t-elle.

Ce que je ne pouvais pas lui dire, bien sûr, c’était que Lindi était la quatrième d’une liste dont elle occupait elle-même la cinquième place.

On s’installa avec ses amis, mais tandis qu’ils discutaient gaiement et que Mandy rattrapait les ragots, je gardais le silence. Ils me crurent simplement d’humeur morose alors que j’étais sonné par la nouvelle de l’accident insensé de Lindi. Ce n’était pas que Mandy et les autres s’en soient moqués. C’est seulement qu’ils ne voyaient pas l’équation mathématique derrière tout ça, ni la place de Mandy dans cette équation occulte.

Après la fermeture du bar, on retourna chez Mandy comme d’habitude. Je roulai un joint tandis qu’elle allait aux toilettes. L’alcool l’ayant rendue d’humeur folâtre, elle se déshabilla et se mit à danser autour de moi pour tenter de m’égayer. Je m’étais assis sur une chaise pour préparer mon joint sur la table. Mandy mit de la musique et se mit à danser comme une stripteaseuse autour de moi tandis que la fumée s’élevait de mon joint sans que sa légèreté contamine mon humeur pour autant. Mandy me prit le joint, tira dessus et le replaça entre le V formé par mes doigts avant de me souffler la fumée au visage.

Elle monta sur moi, appuyant très fort son entrejambe sur ma cuisse. La musique s’arrêta. Mandy descendit et me dévisagea, mains sur les hanches. Puis, sans un mot, elle éteignit le lecteur de cassettes et se mit au lit.

Je restai assis sur ma chaise une heure environ. Lorsque je la rejoignis au lit, elle dormait déjà. J’éteignis la lumière et me glissai entre les draps en m’efforçant de ne pas la réveiller. Mais je n’arrivais pas à me détendre. Je me contentai de la fixer en me demandant quel genre de souffrance ou de malédiction j’avais attirée sur elle. Oui, c’était Fraser qui avait tout fait, pas moi, mais j’avais créé cet effrayant rituel à partir de fragments de savoir ésotérique. J’étais sérieusement impliqué dans l’affaire et d’une façon dont je ne pouvais même pas envisager de lui parler. Je voulais la défendre, faire obstacle à l’ombre maléfique qui s’était abattue sur elle, mais comment ?

Penché au-dessus de son adorable et frêle corps endormi, je la surveillai et me sentis hideux et protecteur à la fois, comme une gargouille de pierre saillant de quelque rempart se détachant sur un ciel nocturne, les traits déformés par les ténèbres.

Je savais ce qu’il me restait à faire.

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