Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 3 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 3

 

 

Je me spécialise dans les livres et manuscrits rares. Ce n’est pas mon métier, mais un loisir. Des livres anciens et d’occasion, affirme ma carte. Mais pas pour le profit, ce qu’elle ne dit pas.

Ah ça non, pas pour le profit. Plus maintenant. À l’origine, quand j’avais commencé à jouer à ce jeu-là à l’université au début des années 1980, c’était précisément ce qui me motivait. C’était l’époque où Mme Thatcher avait formulé des commandements très clairs : « Tu piétineras les pauvres en te frottant les mains avec jubilation.» Et comme on se les frottait. Frotte frotte frotte.

Mais tous ces frottements produisent de la fumée, et de cette fumée surgit le djinn. Cette vieille histoire de lampe n’est qu’une illustration pour les esprits simples. Le seul frottement des mains suffit à accomplir ce tour. L’avarice. L’avidité. Et voilà que jaillissent les démons, jubilant face au profit.

Heureusement pour moi, j’étais tombé malade et j’avais identifié les dangers. D’autres parmi les gens de mon espèce n’avaient pas eu cette chance à l’époque. Ils avaient continué à courir après la gloire ou les gros profits.

Tout avait commencé pour moi quand un coffret contenant un exemplaire de The Shanachie, anthologie de nouvelles irlandaises – rassemblant pas moins que Yeats, Shaw, Synge et Lord Dunsany – était tombé entre mes mains. Je suivais alors à Derby une formation pour devenir professeur et je m’étais retrouvé embrigadé, en cherchant à coucher avec une fille nommée Nicola, dans une vente de charité débile destinée à récolter des fonds pour les sans-abri. On m’avait envoyé dans une grande maison de London Road récupérer des cartons de livres poussiéreux auprès d’une vieille femme maigrichonne qui empestait l’urine de chat et qui m’avait tenu des propos incompréhensibles tandis que je trimballais des cartons remplis de livres vers le minibus de l’association des étudiants.

Je me rappelle avoir eu l’impression de m’être fait arnaquer. J’avais espéré passer ce samedi matin avec Nicola et prendre ainsi l’avantage sur ses nombreux soupirants, au lieu de quoi je me retrouvais avec les sinus irrités par la poussière, refusant le thé d’une mémère à chats malodorante.

Qu’y avait-il d’autre dans ces cartons ? Je n’en sais rien, mais j’ai passé bien des nuits blanches à me le demander. Je me rappelle avoir parcouru un assortiment assez infect de volumes moisis dont l’ensemble ne rapporterait sans doute guère plus que quelques pence à la vente de charité ; et comme j’étais déjà fan de W.B. Yeats, l’exemplaire de The Shanachie, soigneusement présenté dans son coffret, m’avait tapé dans l’œil.

Il était resté quelques mois sur l’étagère de ma chambre meublée d’Uttoxeter New Road jusqu’à ce que le frère d’un autre étudiant, rat de bibliothèque et dealer d’herbe constamment défoncé, dorme par terre chez moi une nuit. Au petit déjeuner, il avait passé un doigt taché de nicotine le long de mes étagères et tiré The Shanachie de son logis. Il avait déclaré que ça devait «valoir un max» et proposé de me l’échanger contre huit grammes d’une excellente herbe thaïe. Ça paraissait une bonne affaire mais j’avais refusé, je ne sais plus trop pourquoi, et décidé après son départ de me renseigner par moi-même.

J’en avais tiré deux cents livres – belle somme pour un étudiant à l’époque. Aujourd’hui, ça irait sans doute chercher autour de dix fois cette somme. Mais surtout, ça m’avait lancé sur une piste. Si l’on pouvait tomber tout à fait par hasard sur un tel ouvrage, alors il devait y en avoir d’autres dans la nature. Et bien sûr, j’avais vu juste.

Faisons un bond de trente ans dans le temps jusqu’à cette lettre qui venait de m’apprendre qu’il restait une chance que le projet Jane Austen aboutisse à temps pour offrir un sursis à Antonia et à GoPoint. Désormais, je ne tire plus de profit personnel de mes incursions dans le commerce des livres anciens. J’en reverse systématiquement les gains – souvent énormes – à quelque cause utile. Que voulez-vous, j’ai un cœur d’or. Dans ce cas précis –, le butin irait à GoPoint. Évidemment, j’aurais bien aimé profiter moi-même des fruits de mon labeur. Mais dans ce cas, je ne parviendrais pas à tromper le démon.

Dans ce commerce – tout comme dans celui du trafic de tableaux, d’armes ou de drogues –, se procurer l’article ne représente que la moitié du travail. Il est tout aussi important, sinon plus, d’identifier, d’entretenir et de rouler l’acheteur. La cible, si vous voulez. Dans ce cas précis, le collectionneur invétéré. Le client avide, obsessionnel, monomaniaque qui ne peut respirer que lorsqu’il a obtenu un grain de sable supplémentaire pour remplir le sablier de toute l’éternité.

Car ce type de client n’est pas victime d’un trouble psychologique ordinaire. Rien de commun avec l’alcoolisme, le snobisme ou autres maux sociaux. Ils sont une proie facile. Car cette cible s’abrite sous les ailes du démon qui possède les dents les plus rouges de tous.

— Tu l’as eu ? me demanda Otto lorsque j’entrai dans son magasin de jouets aux couleurs vives du quartier d’Ealing, avant même que la jolie cloche surmontant la porte de la boutique ait cessé de tinter. Il interrompit même une transaction avec une cliente en train de le payer. Vous noterez l’absence de bonjour, comment ça va, quelles nouvelles et autres formules similaires de la part d’un Otto généralement plus cordial. Cette manière déplaisante d’entrer dans le vif du sujet suffisait à trahir la présence de la créature à la peau parcheminée qui l’habitait.

Otto Dickinson avait attrapé son démon pendant la première guerre du Golfe dans le sud de l’Irak, près de la frontière du Koweït, lors de l’opération Tempête du désert en 1991. Son démon, qu’on devrait qualifier de djinn à proprement parler, s’était installé alors qu’Otto le parachutiste, ayant ôté son casque, se reposait à l’ombre d’un arbre avec trois autres membres de son bataillon. Otto était épuisé. Dans la chaleur de l’après-midi, il avait fermé les yeux mais n’avait dormi qu’une seconde. À moins qu’il n’ait pas dormi du tout et se soit contenté de dériver dans l’espace infini séparant l’éveil du sommeil, sur quoi le démon arabe se laissa tomber de l’arbre aussi doucement qu’un grain de sable charrié par le vent pour atterrir sur un cheveu, puis s’infiltrer dans la cavité de l’oreille bronzée d’Otto.

Lequel, émergeant de sa fraction de seconde de sommeil, s’était réveillé pour entendre son camarade parachutiste Wayne Bridges lire tout haut sur un bout de papier :

 

« Nul roseau n’avait poussé, nul arbre été créé,

Nulle brique posée, nul moule à briques façonné,

Nulle maison bâtie, nulle cité formée,

Toutes les terres étaient mer, puis Eridu fut fondée : la sainte cité,

Avec en son cœur la première ombre, et cette ombre accueillait

L’œuf, la semence, du tout premier démon.»

 

— C’est quoi ce truc ? avait demandé un Otto somnolent.

Mais il n’avait pas obtenu de réponse car Wayne Bridges avait reçu une balle dans la gorge, tirée par un kalachnikov qui dépassait des décombres d’une maison dans une zone précédemment déclarée vide de snipers. Voyant étinceler la gueule du fusil, Otto s’était précipité en quête de renforts.

Une vingtaine de minutes plus tard, après qu’on avait descendu le tireur isolé à grand renfort de tirs d’artillerie, Otto était retourné inspecter le corps de son camarade mort. Wayne Bridges serrait toujours entre ses doigts le document qu’il lisait à voix haute lorsqu’on lui avait tiré dessus. C’était un très vieux guide touristique des sites archéologiques de Sumer, d’Akkad, de Babylone et d’Assyrie. Otto l’avait feuilleté puis avait voulu le ranger dans la poche de son camarade mort, mais le démon lui avait chuchoté à l’oreille : « Non. Garde-le. »

Otto m’avait raconté tout ça lui-même. Sauf la partie concernant le démon. Il ignorait ce qui lui était arrivé à ce moment-là. Je n’avais jamais cherché à lui en parler, ni à qui que ce soit d’autre, d’ailleurs. C’est toujours contre-productif. Mais il n’est pas nécessaire de voir s’éveiller soudain le démon endormi, sifflant toute gueule ouverte, toutes ailes dehors, pour que l’œil averti le repère immédiatement.

— Alors ?

— S’il te plaît, Otto, finis d’abord de servir ta cliente. Je ne suis pas pressé.

Otto se retourna vers la dame – une jeune mère belle comme un top model, aux jambes bronzées et aux chaussures dorées à talons hauts, portant un bébé contre sa poitrine grâce à un système évoquant une corde, qui s’était habillée pour l’opéra – comme si elle venait d’apparaître sous ses yeux. Sa présence parut l’irriter. Puis il se rappela ses bonnes manières, assura à la dame que le gymnaste en bois fait main ne comportait pas de peinture au plomb, et s’empressa de conclure la vente.

J’attendis que la minuscule clochette nous signale que nous pouvions parler librement. Mais si Otto voulait se passer de politesses, ce n’était pas mon cas.

— Comment se portent les ventes de jouets ?

—Y a des hauts et des bas. Pas facile de lutter contre les géants.

Otto faisait partie des très rares veinards. Comme le gouvernement britannique refusait de reconnaître le syndrome de la guerre du Golfe, on avait diagnostiqué chez lui de l’arthrose à l’âge de trente-deux ans, accompagnée de migraines, d’asthme, de problèmes de peau et du syndrome du sperme brûlant. Je dis « veinard » car il avait reçu une pension de guerre et tout investi dans son magasin de jouets. Une quinzaine d’années après la fin de son service, la boutique lui tenait lieu de terrier où se réfugier tandis qu’il luttait pour échapper à ses expériences de la guerre.

J’appréciais Otto et j’espérais que, au lieu de l’arnaquer, j’allais le décevoir quand l’exécrable poète Ellis allait surenchérir. Il avait beau se plaindre des « hauts et des bas » et jouer les types sans histoires, je savais que son commerce de jouets se portait très bien et qu’il possédait une chaîne d’une dizaine de ces boutiques de jouets artisanaux. Otto avait compris que les années 1990 avaient provoqué une soudaine vague de naissances parmi les nantis. L’égoïsme des années quatre-vingt avait cédé la place à l’altruisme des années quatre-vingt-dix, nous informait-on. Puis l’horreur de la parenté avait provoqué un retour précipité au travail des mères aux coiffures impeccables, pressées de se libérer des mâchoires avides de leur progéniture ; ce qui avait, par effet boule de neige, nourri une vague de culpabilité, plus abondante encore que le lait maternel. Et la culpabilité, chaque fois que la chose était possible, dépensait sans compter en jouets faits main.

Otto avait compris qu’il devait remplir sa boutique non pas de ces gadgets en plastique bon marché que les enfants désiraient en réalité, mais des coûteux jouets artisanaux tant appréciés des parents qui en décoraient les chambres de leur progéniture. Otto en avait profité.

C’était ainsi qu’il nourrissait son démon collectionneur.

Il était prêt à me payer plus de 90 000 livres sterling – un prix moyen – pour une première édition d’Orgueil et préjugés. Personnellement, Jane Austen me débecte. Je ne peux pas en lire une ligne sans l’entendre récitée par une voix suraiguë de pourceau méprisant. Emily Brontë, je voudrais l’attirer chez moi pour l’embrasser sur ses lèvres minces, mais Austen, jamais. Je crois qu’Otto n’était pas très fan non plus. Ainsi vont les choses : on commence par collectionner les choses qu’on admire, puis on passe à celles que collectionnent les autres.

Otto n’avait ni femme, ni enfants, ni accoutumance aux drogues, à l’alcool ou aux cigarettes. Où son argent aurait-il pu passer ? Après la vague des films hollywoodiens chichiteux en costumes, les livres rares d’Austen avaient suscité un regain d’intérêt et je me retrouvais à proposer une première édition de 1813 publiée par Egerton.

— On m’a promis que je l’aurais la semaine prochaine, Otto.

— Tu disais déjà ça la semaine dernière.

Otto me regardait d’un air morose avec des yeux évoquant des œufs pochés.

Je haussai les épaules.

— Je crois que c’est fiable. Mais je dois te prévenir qu’il y a un troisième offrant.

— Ah bon ? J’imagine que tu ne vas pas me dire qui.

— Et puis quoi encore ?

Je lui avais révélé l’identité d’Ellis à la stricte condition que tu n’utilises pas cette information, Otto. Bien entendu, il n’y avait pas de troisième offrant, mais comme je lui avais dit qui était le deuxième type, il allait devoir me croire sur parole.

Otto enfonça les pouces sous la ceinture élastique de son pantalon qu’il remonta légèrement.

— Enfin bon. Je ne peux pas monter tellement plus haut.

Les hommes d’affaires ne peuvent jamais. À moins de le vouloir. Je fis semblant de m’intéresser à une paire de lunettes dont les yeux jaillissaient au bout de ressorts. Je les enfilai.

— Elles sont géniales. Tu as vraiment des trucs terribles. Je t’en prends une paire pour mon neveu. Le nouvel offrant a proposé quatre-vingt-onze mille.

— Désolé. À ce prix-là, je crois que je me retire.

Je retirai les lunettes et les lui tendis avec un billet de dix livres. Il me prit le tout de ses deux mains couvertes d’éruptions cutanées – dues aux produits chimiques ou à l’uranium appauvri, supposai-je – et enregistra un chiffre sur sa caisse.

— Pas grave, Otto. Tu veux que je te tienne au courant de la suite des événements ?

Il me tendit les lunettes dans un sac plastique orné du logo de sa chaîne de magasins et s’apprêtait à ouvrir la bouche quand la clochette de la porte retentit. On se retourna dans un même mouvement.

La silhouette qui se dressait dans l’embrasure de la porte ressemblait au vieux marin du poème de Coleridge. Son visage était rouge comme après un effort et ses cheveux gris pendouillaient des deux côtés, raides et ternes, presque collés à sa barbe. Il avait les dents tachées par la nicotine. Il portait un pardessus de l’armée et de solides bottes de randonnée dont l’une était lacée à l’aide de ficelle. Il pénétra dans la boutique d’un pas traînant et parut à peine remarquer ma présence.

— Seamus ! l’accueillit Otto. Comment va, mon vieux ?

— Je passais juste dire bonjour, répondit Seamus d’une voix craquelée comme peuvent l’être les tableaux de grands maîtres. Je ne te dérange pas ?

— Je t’ai déjà dit que non. Pas du tout. William, je te présente Seamus, un vieux pote de Tempête du Désert. Seamus, tu veux une tasse de thé ?

— On ne parle pas de Tempête du Désert, commenta Seamus, qui me jeta un coup d’œil par-dessous un immense sourcil composé de fils de fer enchevêtrés.

Otto me salua.

— D’accord. On ne parle pas de Tempête du Désert.

Mon Dieu, me dis-je, s’il avait combattu pendant la première guerre du Golfe, il ne devait pas avoir plus de quarante ou cinquante ans ; mais il évoquait un homme noyé en mer cent ans plus tôt et revenu sous forme de fantôme.

— Alors pas un mot, dis-je en gratifiant Seamus d’un clin d’œil affable.

J’ignore si ce fut mon clin d’œil qui l’offensa, mais je sentis une tension fugitive parcourir son corps. Une expression furieuse passa sur son visage. Il se détourna de moi d’une manière appuyée.

— Alors je lance cette bouilloire, Seamus ?

—Non. Je ne reste pas. Je passais juste dire bonjour.

Il balaya la boutique du regard comme s’il essayait de se rappeler quelque chose. Puis il me lança un nouveau coup d’œil comme s’il se méfiait de moi.

— J’ai eu un message pour toi, dit Otto en ouvrant sa caisse.

Je le vis tirer plusieurs gros billets qu’il s’empressa de fourrer dans une enveloppe. Puis il sortit de derrière la caisse et tendit l’enveloppe à Seamus, qui la lui prit sans un mot. C’était tout Otto : épargner les sentiments d’un clochard qui n’aurait pas voulu que j’assiste à cet échange.

Seamus replia l’enveloppe et la rangea dans la poche de son pardessus de l’armée. Il fixa le sol, comme s’il était légèrement déboussolé.

— Tu es sûr de ne pas vouloir de thé, Seamus ?

— Ah oui, voilà ! reprit Seamus, soudain agité. C’était ça ! Je venais te dire que j’ai découvert un truc ! Un secret !

— Ah oui, et quoi donc ? demanda Otto.

Seamus agita les mains dans les airs comme s’il repoussait mollement une attaque aérienne.

— Non ! Non, non ! Je t’en parlerai quand j’aurai tout démêlé. C’est un secret ! Mais je t’en parlerai avant tout le monde, promis ! Maintenant, faut que je file. J’ai un rendez-vous de premièèère importaaaance.

Il avait prononcé ces deux derniers mots comme s’il imitait les aristocrates. Puis il éclata de rire. Gloussant toujours, il se retourna et quitta la boutique d’un pas traînant.

— Pauvre vieux, cracha Otto, rageur, après son départ. Il a eu bien moins de bol que moi. Il n’a plus rien. C’est un putain de scandale.

Otto se détourna de moi mais je le vis essuyer une larme. Puis il se retourna vers moi.

— Tu l’as vu, hein ? Le livre ? De tes yeux ?

— Pas encore, Otto. Je ne sais que ce qu’on m’a dit : trois volumes provenant de la bibliothèque d’un collectionneur victorien, avec faux titres, légèrement moucheté par endroits, semi-maroquin vert contemporain, reliure marbrée, tranche rouge. Couvertures usées au niveau de la tranche et du dos, jointures abîmées. Coffret moderne, évidemment. Tout ce à quoi on peut s’attendre. Un exemplaire exceptionnel, à ce qu’on m’a dit.

Je faillis ajouter : Si ce n’était pas un faux, il m’intéresserait aussi.

— Oh la vache, répondit Otto. Oh et puis merde : quatre-vingt-onze et demie.

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