Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 26 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 26

 

 

La persévérance de Yasmin m’étonnait. Elle m’envoyait des e-mails. Je l’ignorais. Elle m’en envoyait d’autres. Pourquoi, je n’en sais rien. Après la façon dont je m’étais comporté en sautant hors de ce taxi puis plus tard sur les quais, elle aurait dû avoir appris que je ne suis qu’un pauvre crétin et me laisser tranquille.

Mais bien entendu, j’avais envie de la voir. Simplement, je n’étais pas à l’aise quand je me trouvais seul avec elle. Mes activités sociales se limitaient grosso modo au Club des Chandelles et je ne pouvais pas l’inviter à passer une soirée avec les garçons. D’une part, les femmes n’étaient pas admises au Club et, d’autre part, aucune femme douée d’un tant soit peu de bon sens n’aurait voulu passer une soirée avec nous. Mais une solution se présenta d’elle-même.

J’appelai Yasmin.

— Vous voulez m’accompagner à la soirée de lancement d’un livre ?

— Au lancement d’un livre ?

— Oui. Un vieil ami à moi publie un livre. Il s’appelle Charlie Fraser.

— Jamais entendu parler. Comment dois-je m’habiller ?

Si l’invitation au lancement de Comment amadouer les démons m’avait pris par surprise, je m’étais étonné encore davantage moi-même en invitant Yasmin. Quoi qu’il en soit, j’étais assez curieux pour vouloir y aller et je songeai que ça m’offrait une bonne occasion de passer un moment avec Yasmin sans me retrouver seul avec elle. On eut un peu de mal à trouver l’endroit. La soirée était hébergée par une petite boutique ésotérique de Hampstead et le vin qu’on y servait était lui aussi atrocement ésotérique. On l’avait fabriqué en faisant fermenter des mûres anglaises et des pensées positives, mais tous les convives de cette soirée levaient leur verre à la lumière en déclarant : « Comment amadouer les démons ? Pas en leur servant cette piquette, ha ha ha !»

Il y avait une petite pile du livre de Fraser près de la caisse située à l’entrée. Yasmin en prit un exemplaire qu’elle feuilleta.

— Vous êtes cité au début, me dit-elle.

Elle me montra une page de remerciements où je faisais partie d’une liste de noms inutilement longue. En fait, j’étais cité comme « William Heaney, ma source d’inspiration, qui a initié la quête ». Me voir ainsi célébré me dérouta. C’est-à-dire que je n’avais aucune envie d’être mis en avant.

— Quelle célébrité, commenta Yasmin.

Je secouai la tête et feuilletai le livre. C’était un ramassis de conneries, mais au milieu de tout ce verbiage spirituel se trouvait un rituel que le lecteur devait suivre. Je lui trouvai l’air familier.

— L’enfoiré ! me dis-je, mais tout haut. Il l’a carrément publié.

— Quoi donc ? demanda Yasmin.

Je n’avais pas envie de lui répondre. Je ne voulais pas lui apprendre que Fraser avait publié un rituel à la noix que j’avais composé à partir de fragments de savoir magique un quart de siècle auparavant. Un rituel factice et inachevé qui avait réussi à faire apparaître de sombres entités pour lesquels mon vocabulaire ne possédait que le nom de démons. Il venait d’encourager les touristes spirituels du grand public à le tester par eux-mêmes.

J’étais toujours en train de parcourir les pages, aussi stupéfait que contrarié, lorsqu’un attaché de presse transsexuel de la maison d’édition me fit remarquer que ceux qui étaient exposés étaient à vendre. Je lui adressai un sourire mauvais et remis mon exemplaire sur la pile d’un geste brusque.

— Je vais en acheter un, me dit Yasmin.

— Ah ça non, hors de question.

Je voyais Fraser au fond de la boutique. Il était d’humeur exubérante et accueillait tout le monde avec effusion, vidant verre sur verre. Il portait une chemise noire avec trop de boutons ouverts et dont le tissu était trempé de sueur à force de faire des allées et venues dans la petite pièce. Je savais qu’il nous avait repérés quand nous étions rentrés, Yasmin et moi, car il détourna trop vite le regard pour s’embarquer d’un air résolu dans une intense conversation en tête à tête avec une dame anorexique vêtue d’une coiffure ornée de perles.

— Venez, dis-je à Yasmin, je vais vous présenter.

Je retournai à la pile de livres, en pris un et abordai franchement le Grand Auteur. Je sortis un stylo et me penchai vers lui. Je dus interrompre sa conversation avec la fille à la coiffure emperlousée.

— Pardonnez-moi, dis-je, mais je peux ?

Sa mâchoire s’affaissa mais il fit semblant d’être ravi de me voir. Il signa le livre d’un grand geste. Avec d’énormes boucles dans sa signature. Amitiés.

— Je peux te présenter quelqu’un ? Voici Yasmin.

Elle tendit la main qu’il serra et recouvrit de l’autre main.

— William a toujours eu beaucoup de chance avec les femmes.

Elle me jeta un coup d’œil et lui dit qu’elle était impatiente de lire son livre. Puis il relâcha enfin sa main d’entre ses pattes.

— Je t’ai remercié dans le livre, me dit Fraser.

Quelle générosité.

— J’ai vu ça. J’aimerais te toucher deux mots quand tu auras un moment, lui dis-je.

— Eh bien, pas maintenant. Comme tu le peux t’en douter.

— Alors quand ?

— À quel sujet ?

— Eh bien je ne vais pas te dire ça maintenant. Comme tu peux t’en douter.

Il regarda autour de lui. Je crus un instant qu’il allait appeler son attaché de presse transsexuel pour qu’il me vire de la boutique manu militari. Au lieu de quoi il décida d’écrire son adresse. Au départ, il faillit la noter sur la page de garde du livre, mais il se ravisa. Il tira de sa poche un ticket de tiercé périmé et griffonna au dos.

— On parlera plus en détail une autre fois, William. J’ai plein de gens à voir pour le moment. (Il se tourna vers Yasmin.) J’étais ravi de vous rencontrer.

— Moi aussi, répondit-elle. Bonne chance avec votre livre.

Fraser se tourna aussitôt vers quelqu’un d’autre.

Je me dirigeai vers la caisse et réglai le livre signé sous l’œil torve de l’attaché de presse. Fraser vida un nouveau verre de tord-boyaux tout en nous lorgnant du coin de l’œil. Je lui adressai un signe joyeux, chaleureux même, car je n’avais pas besoin de lui gâcher encore davantage sa soirée.

On s’attarda encore quelques minutes. Puis Yasmin reposa son verre entre une assiette de cacahouètes et un présentoir de livres sur l’autohypnose.

— Je n’en peux plus de cette piquette, dit-elle.

— Moi non plus. Allons-y.

On fila discrètement. À l’instant où l’on sortait, un taxi se gara et recracha un couple sur le trottoir. Yasmin me planta son coude dans les côtes.

— Regardez qui voilà ! chuchota-t-elle.

C’était Ellis le poète avec sa nouvelle copine. Ils serraient dans leur main des invitations pour le lancement du livre. Comme le monde de l’édition est petit, me dis-je.

Je me cachai dans une entrée toute proche. Yasmin me crut sans doute gêné qu’il nous voie ensemble. Mais pas du tout : simplement, je ne voulais pas qu’il me parle de son exemplaire d’Orgueil et préjugés, car je n’avais rien à lui apprendre.

Mais il ne nous vit pas et on ne s’attarda pas pour le saluer.

 

Yasmin et moi, on se rendit plutôt au Dove, un pub du XVIIIe siècle au bord de la Tamise, équipé d’une cheminée qui déliait les langues après le vin de mûre. Graham Greene venait y boire. Hemingway aussi, mais pas avec Greene. Oh, et puis quelle importance, qui buvait là ? C’était surtout Fraser qui me préoccupait. Le voir en chair et en os avait fait remonter pas mal de choses à la surface.

— Je vous trouve un peu distant ce soir, me dit Yasmin.

— Ah bon ? Désolé. C’est cet emmerdeur de Fraser. Il a remué des souvenirs.

— Vous voulez m’en parler ?

Ah ça non, surtout pas. Je repensais à ce qu’il m’avait dit ce jour-là quand je l’avais coincé après son cours. Je le revoyais nettement essuyer du dos de la main la mousse crémeuse sur sa lèvre supérieure.

— C’est ce que j’essayais de te dire, m’avait expliqué Fraser au Red Lion à Ealing. C’est de ça que parlaient les messages.

Il désignait par « messages » les tas de papiers fourrés dans mon casier et les confettis de notes pliées qu’il avait glissés sous ma porte. Je les avais ramassés et flanquées à la poubelle sans en ouvrir un seul.

Fraser avait tambouriné des doigts sur la table.

— Enfin je veux dire, c’était un sale accident, cette histoire de château gonflable.

— Mais on nous avait dit qu’elle était morte !

— En réalité, on nous avait dit qu’elle était dans le coma. Ou en tout cas, on me l’avait dit à moi. Ce n’est pas la même chose. Enfin bref, Lin a parfaitement récupéré. Peu après ton départ du collège, elle a recommencé à servir des bières au bar des étudiants, comme si de rien n’était.

— Eh bien, je suis ravi de l’apprendre, évidemment, répondis-je à Fraser. Mais pour Sharon ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Ah, dit-il. Là, c’était différent. La Sharon Bennett qui a fini en taule en Australie n’était pas celle avec qui on allait à la fac. Enfin, c’est un nom assez courant. Je ne sais pas trop comment on a eu la mauvaise info. Le téléphone arabe, sans doute.

— Alors qu’est-ce qui est arrivé à Sharon ? Notre Sharon ? Enfin celle avec qui j’étais sorti ?

Je ne voulais pas donner à Fraser la satisfaction de m’entendre dire « la Sharon dont la photo surmontait le pentacle tracé à la craie dans le grenier de Friarsfield Lodge ».

— Elle a juste abandonné ses études. C’était un numéro celle-là, hein ? Tu disais toi-même que c’était une allumée.

Je me revois en train de me ronger les ongles, ce que je ne fais pas en temps ordinaire.

— Mais les deux autres ?

— Eh bien, c’était…

Donc, deux des filles étaient mortes. Rachel et Sandie. Mais ça ne suffit pas à établir un schéma, hein ? Une hirondelle ne fait pas le printemps, et deux non plus. Il faut les voir toutes les cinq, me dis-je.

Je me sentis obligé de lui demander :

— Tu as eu des nouvelles de Mandy ?

Il se tirailla le lobe de l’oreille avant de répondre.

— J’en ai eu de temps en temps par la suite. Et puis on a perdu contact.

— Tu la voyais souvent après mon départ ?

— Oh, William, nom d’un chien ! Tu es parti comme ça en l’abandonnant sans rien dire. Elle était vraiment dans un sale état.

L’idée que ce soit Fraser qui l’ait « réconfortée » après mon départ m’était insoutenable. Mais je ne supportais pas davantage celle de continuer d’en parler avec lui.

Ce jour-là, je ne lui dis rien de ce que j’avais fait juste avant de quitter la fac toutes ces années auparavant, alors que j’aurais peut-être dû. S’il y avait une personne au monde capable de comprendre et même de soutenir mon geste, ç’aurait été lui. Mais je ne mentionnai jamais mon rituel d’adieu ; je ne lui fis jamais comprendre que j’avais tenté de sauver Mandy de ce que j’avais cru être une catastrophe imminente ; et je ne fis pas référence au fait qu’un démon m’était apparu sous la forme de Dick Fellowes pour conclure un pacte.

La seule fois où j’approchai un tant soit peu du sujet de nos aventures dans le grenier, ce fut lorsque je demandai :

— Tu as reçu d’autres visites de Dick Fellowes ?

— Il a fait récurer le grenier, il l’a fait désinfecter par fumigation et redécorer. Il a même donné une sorte de bénédiction, apparemment. Mais ensuite, il est parti en butte aux soupçons, lui aussi.

— Ah bon, à quel sujet ?

— Oh, tu les connais, ces religieux. Une histoire de jeunes garçons nus.

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