Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 14 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 14

 

Le lendemain matin, quand Fraser eut soigné son nez ensanglanté par une bonne nuit de sommeil et que j’eus cuvé ma demi-douzaine de pintes, je retournai le trouver dans sa chambre. Il était déjà debout. Il m’invita à inspecter les dégâts que j’avais infligés à son appendice nasal. Lequel avait pris une teinte bordeaux, mais je n’étais pas d’humeur compatissante. Je voulais des réponses.

— Je dois prendre mon petit déj, me dit-il. On n’a qu’à parler sur le chemin du réfectoire.

Le réfectoire se situait dans l’un des grands pavillons de brique rouge, quelques centaines de mètres plus loin sur Uttoxeter New Road. On devait passer devant un cimetière victorien peuplé d’anges de pierre et séparé du trottoir par une grille de fer noir. Puis il fallait gravir une petite colline pour entrer dans le bâtiment à la population entièrement féminine qui abritait le réfectoire. Fraser marchait très vite.

— C’était quoi cette histoire de chien ? Tu as parlé de quelqu’un qui n’aimait pas les chiens ? lui demandai-je.

— Quelque chose, rectifia-t-il. Pas quelqu’un.

— Quel genre de chose au juste ?

Il toussa dans sa main.

— On dirait que j’ai invoqué quelque chose.

Je regardai par-dessus mon épaule. L’un des anges de pierre du cimetière, les ailes à demi déployées, se dressait au-dessus de moi. Sans trop savoir pourquoi, je baissai la voix jusqu’au murmure.

— Écoute, je ne comprends rien à ce que tu racontes.

Il se mit soudain en colère, mais sans ralentir l’allure.

— Mais que veux-tu que je te dise, bordel ? Je ne sais pas moi-même ce que j’ai fait ! Comment je pourrais te dire quelque chose quand je n’y comprends rien ?

Plusieurs des étudiants qui se dirigeaient vers le cimetière le virent s’énerver contre moi tandis que nous quittions la route principale pour approcher des grilles du pavillon des filles.

— Ces rituels, dis-je calmement, ces dessins à la craie par terre.

— Oui, répondit-il. Je ne sais pas ce que j’ai fait. Mais cette chose que j’ai invoquée… elle est encore là.

Je m’arrêtai net et il m’imita.

— Quoi ?

— Je viens de te le dire.

Je le regardai bien droit dans les yeux et y lus une trouille authentique. Toute sa bravade exaspérante avait disparu. Je le voyais maintenant tel qu’il était en réalité : un gamin effrayé, complètement dépassé.

Une centaine de questions fourmillaient dans ma tête, se bousculant pour occuper la première ligne. La route menant à la grille du pavillon me faisait soudain l’effet d’un goulet d’étranglement. Au milieu du chaos et des bousculades, je me sentais sonné ; je n’avais plus les idées claires. Une poignée de feuilles couleur tabac, charriées par le vent, s’agglutinaient autour de mes talons. Fraser se remit en marche.

Je m’empressai de le rattraper, mais on parcourut les cent mètres suivants en silence. Puis je m’entendis demander :

— Cette chose que tu as invoquée. Qu’est-ce que c’est ?

— Je n’en sais rien.

— Elle ressemble à quoi ?

— À une ombre. Mais on la devine plus qu’on ne la voit. Et elle a une odeur bizarre – enfin une odeur bizarre l’accompagne.

On franchit la porte battante du réfectoire et on prit place dans la queue. D’autres étudiants se trouvaient juste devant nous lorsqu’on se munit de nos plateaux de plastique, et d’autres encore s’alignaient derrière nous. Impossible de poursuivre la discussion.

Je pris mon assiette de bacon graisseux, d’œufs et de pain grillé et remplis un mug de café gris et fumant. Quelque chose tremblait dans mon estomac. Sans doute Fraser n’avait-il guère plus d’appétit, car il choisit des corn flakes. On se trouva une place dans un coin, mais à peine avions-nous posé nos plateaux sur la table qu’une autre étudiante nous rejoignit.

— Salut, l’étranger !

C’était Mandy, ma copine, une fille du Yorkshire aux jambes interminables, coriace et joyeuse. Elle avait des allures de sorcière : longs cheveux noirs de jais, yeux bleus comme les eaux d’une piscine, une oreille transpercée de toute une série d’anneaux d’argent. C’était l’une des cinq filles de la constellation de photos. Fraser se raidit.

Son salut habituel était aujourd’hui à double tranchant, car j’avais passé plusieurs soirées sans la voir.

— Mandy, je te présente Charles.

— On s’est déjà croisés, répondit-elle cordialement. Qu’est-ce qui est arrivé à ton nez ?

— Je suis tombé dans l’escalier.

Mandy se désintéressa vite de lui et se retourna vers moi.

— Où tu te planquais ?

Fraser me regardait fixement. Il s’inquiétait peut-être de ce que je risquais de dire à Mandy. J’entrepris de beurrer mon pain grillé avec de grands gestes théâtraux.

— Me planquer. Alors, voyons voir. Où ai-je bien pu me planquer.

Je marquai une pause. Je regardai Fraser, qui me rendit mon coup d’œil.

— Vous avez fumé ou quoi ? demanda-t-elle d’un air dégoûté. Si tôt le matin ?

— Non, répondis-je très sincèrement.

Par jeu, elle me donna une gifle derrière la tête : elle était comme ça.

— Menteur. (Elle sentait qu’il se passait quelque chose de bizarre mais sans savoir quoi au juste.) Si ce n’est pas le cas, vous donnez l’impression de communiquer par télépathie, tous les deux.

Je me cachai de nouveau derrière mon petit déjeuner. Au bout d’un moment, je sentis son bras bronzé et son bracelet d’argent se poser sur mon bras. Quand je levai les yeux, je la vis me sourire. Ce fut alors que quelqu’un laissa tomber un plateau rempli d’assiettes près du passe-plat de la cantine ; ce qui était, pour des raisons mystérieuses, toujours accueilli par des vivats bruyants de toute la salle. Profitant de ce que Fraser reportait son attention ailleurs, Mandy me regarda avec l’air de me demander pourquoi je traînais avec lui.

Mais je ne pouvais pas lui répondre, et elle dut bientôt partir suivre son cours magistral de sociologie. Alors qu’elle rassemblait ses affaires, elle me lança :

— Tu es au courant pour Sandie English ?

Je levai les yeux. Fraser aussi. Sandie était l’un des piliers de l’association des étudiants chrétiens, mais possédait des appétits sexuels plus obscurs qu’elle gardait secrets.

— Qu’est-ce qui lui arrive, à Sandie English ?

— Tu sais qu’elle était allergique aux cacahouètes ?

— Oui.

— Elle est allée à un mariage. Elle a mangé un sandwich du buffet qui contenait des traces de cacahouète et ça l’a tuée.

— Quoi ?

Mandy se tourna vers Fraser.

— C’était une des ex de William, dit-elle avant d’ajouter, sans nécessité : Une de ses nombreuses ex.

Ce que Mandy ne pouvait pas savoir, c’était que Sandie faisait partie de la galerie de photos de Fraser.

— Ça arrive tout le temps, répondit celui-ci, la gorge serrée.

— Quoi donc ? rétorquai-je. Se faire tuer par une cacahouète ?

J’étais choqué. Nous n’étions pas restés longtemps ensemble mais j’avais rencontré les parents de Sandie. Des gens adorables. En fait, j’appréciais ses parents plus qu’elle-même. Je me demandais ce qu’ils ressentaient. Ils devaient être anéantis.

— Ben ouais, dit Fraser.

Je secouai la tête. Comme Mandy devait partir, on se donna rendez-vous plus tard. Fraser lui tendit la main dans l’optique de serrer la sienne, geste totalement démodé parmi les étudiants à l’époque.

— Au revoir. Ravi de t’avoir rencontrée.

Mandy lui serra la main avant de partir, mais d’une manière indiquant qu’elle se demandait si elle devait chercher un lavabo avant de rejoindre son cours.

— Ouf ! s’exclama Fraser après son départ.

— Comment ça, « Ouf ! » ? lui demandai-je d’une voix brusque.

Mais je savais parfaitement ce que signifiait ce ouf. La quasi-totalité des éléments masculins de la fac, étudiants ou personnel, éprouvaient ce ouf en présence de Mandy. C’était comme se tenir devant la porte ouverte d’une chaudière. Mais ça me foutait en rogne que, après avoir appris la mort d’une des cinq filles des photos, sa seule réaction consiste à flirter de façon mielleuse avec ma copine.

— Je dis juste que tu es un petit veinard, répondit Fraser.

— Ah ouais ? Eh ben, boucle-la, tu veux bien ? Boucle-la.

— C’est bon, du calme !

Je devais penser à mon cours magistral de neuf heures et demie. Sur Alexander Pope. Je décidai de le sécher. J’avertis Fraser que j’allais devoir également rater son cours. Ignorant ses protestations, je ramassai nos plateaux respectifs et les rapportai au passe-plat, puis l’entraînai de force jusqu’à Friarsfield Lodge.

J’avais décidé qu’il devait me montrer précisément ce qu’il avait fait.

— Quoi, tu veux que je répète le rituel ?

— Mais non, crétin, je veux juste que tu me décrives précisément ce que tu as fait et comment tu t’y es pris.

— Ça n’a aucun lien, tu sais. Ce qu’on vient d’apprendre au sujet de Sandie.

— Je le sais bien, pauvre taré. Tu me prends pour un demeuré ? Je veux juste savoir ce que tu as fait.

Fraser m’invita de nouveau dans sa chambre, dont j’avais décidé qu’elle sentait les champignons. Il me montra quelques gadgets – bougeoirs, pots à sel, plusieurs types de bâtonnets d’encens au bois de santal, à la myrrhe, au patchouli. Puis il m’expliqua comment il avait dessiné les marques sur le sol du grenier et répété une série d’incantations.

Je l’interrompis.

— Mais comment est-ce que tu as su quoi faire ? Quoi dessiner par terre ? Quels mots réciter ? Tout ça ?

Il cligna des yeux.

— J’ai tout trouvé dans un livre.

— Mais quel livre, bordel ?

— En fait, ça fait un moment que je collectionne les bouquins sur le sujet. Et j’en ai trouvé un par hasard.

— Alors tu as simplement suivi les instructions ? Et ça ne te dit pas comment te… te débarrasser de… enfin bref ?

— Non, il était incomplet.

— Incomplet ?

Je commençais à avoir un mauvais pressentiment.

— Tout n’était pas là. C’était un livre et un manuscrit que j’ai trouvés au grenier.

La pièce se mit à tanguer autour de moi.

— Tu as trouvé un manuscrit au grenier ?

— Il était abandonné là-haut. Presque comme s’il attendait que je le trouve.

— Fais voir ! Fais-moi voir ce livre !

J’avais le vertige. Et la nausée.

— D’accord, calme-toi. Le voilà.

Il le conservait dans une cachette, manifestement pour le protéger du regard de Dick Fellowes. Il retira un tiroir d’un placard et le retourna sur son lit, déversant sur sa couette miteuse les chaussettes, sous-vêtements et T-shirts qu’il contenait. Sur le dessous du tiroir était scotchée une enveloppe kraft matelassée. Il l’ouvrit et en tira le livre en question. En réalité, il s’agissait plutôt d’un fragment d’un livre jaunissant. La couverture s’était égarée, le dos avait été arraché et il manquait une bonne moitié du livre. Entre certaines des pages restantes s’intercalaient plusieurs pages de papier pelure d’oignon, sur lesquelles des schémas et descriptions de rituels étaient tracés à l’encre de Chine en une élégante écriture manuscrite.

Je me sentis mal quand je le pris à Fraser. Je connaissais bien ce livre, vous comprenez. Il m’appartenait. Par ailleurs, j’étais l’auteur du manuscrit complémentaire.

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