Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 29
Voici mon testament et mes dernières volontés, à moi, Seamus Todd, soldat ordinaire de la reine qui n’a pas fait grand-chose d’autre de sa vie. Au niveau des volontés, ce n’est pas la joie, ce qui ne nous laisse que le testament. Mais il est sincère, exact, factuel et ne parle que de choses que j’ai vues par moi-même. Si ce n’était pas le cas, ou si je les avais seulement pensées ou entendues de la bouche d’un autre soldat ou de quelqu’un d’autre, alors je les aurais exclues. On raconte déjà bien assez de conneries sans que j’en rajoute moi-même.
J’ai fait mes vingt-deux ans de service. Né en 1955, j’ai rejoint l’armée à dix-huit ans. Les deux ou trois dernières années n’ont pas été terribles, mais je ne m’en plains pas, vu que c’était ma faute, et je n’ai pas été très économe avec les quelques milliers de livres que m’a données l’armée quand on m’a rendu à la vie civile. C’est moi qui ai cafouillé, personne d’autre n’est responsable et je n’aime pas les geignards. Je n’ai jamais aimé ça.
Je n’ai pas grand-chose à dire de l’époque qui précède l’armée, mais dans l’ensemble, ce n’était pas génial. Je n’ai jamais connu mon père, et ma mère, bénie soit-elle, était un peu simplette. Moi, je peux le dire parce que c’était ma maman, mais si un autre soldat le disait, je lui casserais la figure. Même avant de m’engager, quand j’entendais raconter des histoires sur son compte, je faisais toujours payer le médisant. Tout ce que je sais de mon père, c’est qu’il était soldat. Je ne sais pas quel régiment. Si j’ai pris le chemin de l’armée, c’est à cause de la fois où un connard m’a dit que mon père n’était pas un soldat mais toute une caserne. Je l’ai fait payer pour ça aussi, mais j’ai eu affaire à la loi. C’est mon contrôleur judiciaire de l’époque qui m’a parlé de l’armée, alors je me suis rendu tout droit au bureau de recrutement de Halford Street et l’armée m’a sauvé et tiré des griffes du contrôleur.
Bien qu’elle soit morte d’une chute alors qu’elle était saoule en 1988, je refuse toujours qu’on raconte des choses sur ma mère. Alors que je servais à Belfast, on m’a accordé une permission exceptionnelle pour que je rentre assister à son enterrement. J’ai une sœur quelque part mais elle n’est jamais venue. J’ai entendu parler d’un demi-frère, mais s’il existe, je ne l’ai jamais rencontré. L’armée était ma famille et, après l’incinération de ma vieille maman, je suis retourné tout droit signer pour sept nouvelles années.
J’ai commencé comme deuxième classe dans le régiment du Staffordshire et je suis monté en grade jusqu’à sergent-chef. Après trois affectations en Irlande du Nord, j’ai rejoint les forces d’assaut amphibies dans les Malouines en tant que remplaçant des pertes au combat. J’étais déjà un vétéran quand la guerre du Golfe a éclaté en 91. La plupart de mes bidasses étaient des petits gars de dix-huit ou vingt et un ans au nez tout rose. J’étais leur papa soupe au lait et je m’occupais de chacun d’entre eux. Ils disaient tous que j’étais dur mais juste. Que voulez-vous, je ne les contredirai pas. Je m’occupais de mes garçons. Ils le savaient. Je leur disais que je voulais « de la loyauté et le sens de l’humour», mais que «le sens de l’humour, vous pouvez vous asseoir dessus », ce qui les faisait toujours marrer. Je ne sais pas pourquoi. Il n’y a pas de quoi rire quand on est sous le feu de l’ennemi.
J’ai perdu le bout d’un doigt dans le sud du comté d’Armagh lors d’une patrouille, alors qu’un autre soldat me racontait une blague sur trois bonnes sœurs qui vont cueillir des champignons. L’annulaire de la main gauche. Heureusement pour moi, le tireur isolé de l’IRA était minable. J’ai aussi eu la jambe cassée dans les Malouines, mais c’était pendant une partie de foot, après qu’on avait repris les îles à l’Argentine. J’ai glissé sur une crotte de mouton. Ce sont les seules blessures à noter de toute mon expérience au combat.
Quand la guerre du Golfe a éclaté, ce n’était qu’une affectation de plus, à la différence près que je m’occupais maintenant de mes petits gars et que c’était mon boulot de leur dire à quel point tout était normal. Vous savez : la guerre est normale.
Et ça l’était. C’est bien pour ça que c’est un boulot rémunéré. On ne demande pas : pourquoi on est dans le Golfe ? Pourquoi on est en Irlande ? Pourquoi on est sur une île de l’Atlantique Sud dont personne n’a jamais entendu parler, infestée de crottes de mouton ? On ne conteste pas les ordres de la reine. En rangs. On avance. Sans traîner.
Si bien qu’en janvier 1991 je me suis retrouvé dans le désert en tant que membre des forces de la coalition liguées contre les troupes irakiennes de Saddam Hussein pour les chasser du Koweït. À en croire Saddam, ça allait être « une guerre sans précédent» et il affirmait qu’il allait nous mettre la pâtée. Mais les choses ont tourné autrement.
On savait qu’on allait partir bien avant Noël. Personne ne vous a encore rien dit, mais vous entendez les tambours. Je ne peux pas l’expliquer. On est en service actif et il y a une cadence de tambour, un écho, c’est peut-être votre cœur qui bat très doucement, et ça continue à cogner jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose ou qu’on reçoive l’ordre de cesser le combat. On entend la cadence, on reçoit l’ordre. En rangs. On avance. Sans traîner.
Alors que les forces blindées étaient déjà en mer, on devait être largués par avion après Noël, ce qui me permit de dire à mes gars : « Allez baiser votre copine, embrasser votre femme et préparez-vous au départ. » Je disais toujours ça et ils en rigolaient chaque fois. Mais chez les pères de famille, ceux qui avaient des petits bouts de chou à la maison, je voyais toujours s’éteindre un éclat dans leurs yeux. Ouais, il vaudrait mieux que le bonhomme ait son nouveau vélo cette année. Ouais, il vaudrait mieux offrir un gros nounours à la petite.
Mais je n’avais pas ce genre de considérations, ni de famille avec qui passer Noël. Je préférais ma propre compagnie. Réchauffer une cuisse de dinde au micro-ondes, ouvrir une caisse de bière brune, se vautrer devant la télé. Je recevais bien quelques invitations. Quelques-uns des gars voulaient que je réveillonne avec leur famille. Ce pauvre vieux n’a nulle part où aller, vous voyez le truc. Nan, ça ne me disait rien. Ça n’aurait servi qu’à rendre la soirée plus sinistre au moment de repartir.
Donc, le jour de Noël, je suis vautré dans ma piaule en désordre et je bois de la bière à même la canette en regardant le discours de la reine. Dehors, ce n’est pas franchement un Noël blanc. Il pleut des cordes. Je l’écoute parler du fait de se tourner vers le passé et je me demande si elle va faire allusion à nous autres qui partons pour le Golfe, et je ne saurai jamais si elle l’a fait ou non car je m’endors dans mon fauteuil.
Un coup très léger me réveille. Au début, je crois que c’est quelqu’un qui frappe à la fenêtre avec une pièce de monnaie, quelque chose comme ça, mais je ne vois rien. Ma bouteille vide est tombée par terre et la reine a terminé depuis longtemps. Une émission comique aligne les gags à la télé et j’entends de nouveau ce bruit, mais il provient de la porte. La moitié supérieure de ma porte est faite d’une vitre dépolie, donc si quelqu’un passait me souhaiter un joyeux Noël, je verrais sa silhouette à travers la vitre et je me préparerais à le lui en coller une. Mais voilà que ce bruit recommence : un petit toc toc toc rapide et métallique.
Je me frotte les yeux, je me lève et j’ouvre la porte. Mais il n’y a personne. Ou du moins, personne d’humain. Car en baissant les yeux, je vois ce qui fait ce bruit. C’est un corbeau. Il donne des coups de bec contre la porte, vous comprenez.
Je ne sais pas pourquoi j’ai rougi en voyant là ce corbeau, noir de chez noir. Ses plumes sont en désordre. Il est ébouriffé par la pluie. Puis il lève la tête et me regarde droit dans les yeux.
Je lui demande tout haut :
— Qu’est-ce que tu fous là, toi ? Qu’est-ce qui se passe ?
Et là, il chie sur le pas de ma porte, sautille par-dessus mon pied et entre chez moi.
C’est un gros corbeau. Un très gros. Je reste planté avec la porte ouverte sans trop savoir quoi faire. J’ai envie de la laisser ouverte pour lui, mais il fait un froid de canard dehors et toute la chaleur de mon chauffage à gaz est en train de s’échapper. Donc je la referme.
— Te v’là bien avancé, hein ? Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
Le corbeau pénètre un peu plus loin dans la pièce en sautillant. Je me gratte la tête. Je ne veux pas qu’un oiseau vivant passe le reste de la journée ici. Mais le corbeau a dû prendre un câble exposé pour un ver, vu qu’il fonce dessus, le saisit dans son bec et tire ; ensuite, il y a une violente détonation et de la fumée et des étincelles s’échappent du téléviseur.
Et là, je me retrouve dans mon fauteuil.
Sérieusement, je suis revenu dans mon fauteuil. La télé a explosé. Il n’y a pas de corbeau. Nulle part. J’ai rêvé, non ? J’ai dû rêver.
À un détail près. Un détail, les gars. La porte, bien qu’elle ne soit pas ouverte, est entrebâillée. Et il y a ce petit ver de fiente d’oiseau sur le seuil. Et vous savez quoi ? Il y a deux autres choses.
Je n’en ai jamais parlé à personne. Je l’ai juste écrit ici dans mon testament. Parce que j’ai arrêté d’y penser, à ce qui s’est passé ce jour de Noël. Quand on est faible, on peut laisser ce genre de choses vous déglinguer l’esprit. Et quand on part à la guerre et qu’on a des garçons dont on doit s’occuper, on ne veut pas que ces choses-là vous jouent des tours et vous tapent sur l’épaule. Vraiment pas.
J’ai repoussé cette histoire tout au fond de mon esprit. Et de toute façon, la cadence du tambour battait toujours. En rangs. On avance. Sans traîner. Quelques jours plus tard, les guirlandes, les cartes de vœux et les noix du Brésil n’étaient plus qu’une case cochée sur le calendrier de l’année précédente et on débarquait dans le désert saoudien.
Le désert ne me faisait pas peur, mais ce n’était pas le genre de combat dont j’avais l’habitude. De rue en rue, de maison en maison, parmi les ombres des villes, c’est ça mon truc, et c’est comme ça que j’ai appris le
B.A.BA de la vigilance en Irlande ; et cette formation m’a bien servi quand j’étais casque bleu en Bosnie ; ou avant ça, j’avais testé des terrains plus rudes quand je crapahutais dans les tourbières des Malouines. Donnez-moi un coin d’ombre et des fourrés, je suis votre homme. Mais le désert plat et sans chemins : pas mon truc.
Dans le désert, il faut des tanks. On les aligne. On rassemble la puissance aérienne pour zigouiller autant de tanks ennemis que possible avant d’approcher nous-mêmes. Pas compliqué. Mais quand on tombe sur un village ou un poste de défense, il faut que l’infanterie – c’est-à-dire moi – suive le rythme des tanks dans des Warrior, pour qu’on puisse descendre et engager le combat, nettoyer le terrain avec des balles, des grenades et des baïonnettes. Ça, c’est mon truc. Vous voyez cette baïonnette ? Je n’ai pas souvent à m’en servir mais j’adore la garder brillante et affûtée. C’est comme ça que je suis heureux.
Mais tout ça allait principalement se régler par les tanks, pas à coups de baïonnettes. Et pour la première fois depuis la Première Guerre mondiale, on était réellement menacés par des gaz et des produits chimiques. On s’entraînait à n’en plus finir pour apprendre à fixer ces masques à gaz flippants. Ça puait. Et on s’entendait respirer bruyamment. Tous vos potes avaient des yeux d’insectes et cherchaient à voir votre visage derrière le masque. Ce n’est pas du combat. Mais il faut bien le faire de temps en temps.
Et c’est l’ennui démentiel de toute cette routine qui peut vous bouffer.
Un soir, on venait de finir l’entraînement et j’étais là, dégoulinant de sueur, en train de reprendre mon souffle après avoir braillé sur les gars à travers mon masque. Ils venaient de rompre les rangs et je me tenais là, mains sur les hanches, à regarder le ciel au-dessus des étendues sableuses.
— Vous regardez quoi, chef ?
C’était un mec nommé Dorky. Un brave gars, mais jamais foutu de la boucler. Il passait son temps à me suivre comme un petit chien. Et à poser des questions. «C’est quoi, ci ? C’est quoi, ça ? »
— V’nez ici, Dorky. Regardez là-bas. Vous voyez quoi ?
— Rien, chef. Y a rien du tout. Le désert, rien que le désert.
— Regardez mieux que ça, gamin.
— J’vois rien. Que dalle.
— Regardez ce ciel. Vous en avez déjà vu un de cette couleur ?
— Non, sergent.
— Chef, pas sergent, petit con. Il est de quelle couleur, Dorky ?
— Rose, chef.
— Il n’est pas rose, couillon. Regardez mieux que ça.
Plusieurs des gars passent en traînant les pieds, serrant leur masque à gaz poisseux et demandent ce qu’on regarde. Je leur réponds :
— Dorky dit qu’il n’y a rien. Ensuite, il me dit que c’est rose, mais moi je dis que non. Il est de quelle couleur, ce ciel ?
— Lavande, répond Chad, un gamin du Pays noir.
— Nan, c’est pas lavande, dit Brewster, un petit gars de Liverpool issu de la classe ouvrière et doué pour la bagarre. C’est pas lavande.
L’instant d’après, il y a sept ou huit gars en train de regarder dans le vide pour décider de la couleur de ce vide. En réalité, je ne sais pas du tout ce qu’est cette couleur. C’est le plus beau ciel que j’aie vu de ma vie et je ne connais même pas sa couleur.
— Vous voyez ce ciel, les gars ? C’est pour ça que vous vous êtes engagés. Pas pour vous faire les Irakiens. C’est pour voir des choses miraculeuses. Comme ce ciel.
Sur ce, je m’éloigne en les laissant se gratter la tête. Ils ne savent pas si je suis en train de me payer leur fiole. À dire vrai, je ne sais pas trop moi-même. Mais je me rappelle avoir pensé : Regardez bien ce ciel, les gars, parce qu’il va bientôt s’assombrir.
L’attente, les exercices. Saddam s’est servi de gaz contre les Iraniens, les Kurdes et les Arabes des marais, alors on s’attend qu’il nous en balance à la figure. C’est imminent, comme on dit. Mais ça ne se produit pas. Suivent d’autres crépuscules au cours desquels les attaques aériennes affaiblissent par bombardements intensifs les Irakiens qui occupent le Koweït. Il s’avère que l’ennemi n’a pas de forces aériennes dignes de ce nom pour riposter et je suis déjà en train de me dire que la guerre va être courte.
Où sont leurs forces aériennes ? Où est leur artillerie, censée nous balancer du gaz et des produits chimiques ? Ils sont censés être la plus grosse armée du Moyen-Orient. Qu’est-ce qu’ils trafiquent ? Ils poireautent dans leurs tranchées en affûtant leurs épées ? L’attente rend nos garçons nerveux. On ne peut pas éternellement leur faire regarder un ciel rose. Ou lavande.
Quand les garçons parlent, ils ne causent que de la taille de l’écran de télé qu’ils achèteront avec leur salaire ; et comme c’est la première guerre entièrement télévisée, ils comptent bien la regarder sur ces gros écrans une fois rentrés. Ça me fout en rogne.
— Ça vous servira à quoi ? Ça ne vous suffit pas de la vivre ? Il vous faut la version hollywoodienne ? Moins l’ennui ? Avec une jolie fin à l’eau de rose ? Vous croyez que c’est un putain de jeu télé, c’est ça ?
— Non, chef.
— Ne me racontez pas de craques. Y a pas de non chef qui tienne, bande de couillons.
Les bombardements sérieux commencent mi-janvier et, pendant tout ce temps, on n’a rien d’autre à faire qu’attendre et nous entraîner. Il y a bien quelques duels avec l’artillerie mais les seuls attaquants sont des hélicoptères. Les unités MLRS crachent leurs roquettes et quand je vois ces petits trucs qui ressemblent à des insectes – des aérodynes télépilotés – qui vrombissent dans le ciel pour envoyer des coordonnées à nos ordinateurs afin qu’on puisse balancer encore plus de roquettes, je commence à me dire : « Ça y est, mon gars. Les soldats comme toi sont au chômage, touche ta paie, raccroche tes bottes.» Vous comprenez, il n’y a pas de réaction en face. C’est une guerre unilatérale s’ils n’ont pas la bonne technologie. Et puis, fin janvier, les Irakiens commencent à se réveiller et traversent la frontière du Koweït pour entrer dans Khafji. Ça ne dure pas. On entend des rumeurs comme quoi les prisonniers irakiens pris à Khafji n’ont aucune envie de se battre.
La troisième semaine de février, les divisions irakiennes voient bombarder toutes leurs voies de ravitaillement et commencent à manquer de nourriture et d’eau. On a démoli une quantité effarante de leurs tanks et de leur artillerie. Et nous, on continue à nous entraîner avec nos masques et à regarder les couchers de soleil. Tout ça, ce sont de bonnes nouvelles pour nous. L’offensive terrestre sera peut-être plus facile qu’on le pensait. Mais ça ne me plaît pas. Ce n’est pas la guerre, hein ?
Je n’aime pas quand c’est trop facile. Si la vie est trop facile, elle n’en vaut pas la peine. Jamais.
Personne n’est plus soulagé que moi quand on nous dit que c’est parti. Vous entendez ce tambour ? Je n’ai pas besoin qu’on me prévienne. J’écoute les tirs d’artillerie augmenter chaque jour. Personne n’a besoin de me le dire. On va traverser le Wadi el Batine puis foncer droit sur Koweït, et même si mes gars ont l’air un peu malades, à part Brewster qui ne tient plus en place, je ris et je chante Le Wadi, le Wadi, on va traverser le Wadi et mes gars me disent «Vous êtes fêlé, chef, franchement ».
Je ne suis pas fêlé. C’est juste que je ne suis jamais aussi heureux que quand je fais ce que je suis censé faire. En rangs. On avance. Sans traîner. Le 24 février 1991, notre division blindée est en route. On entend le bruit des engins de guerre. Et devinez quoi ? Le ciel est couvert, il fait froid, il pleut. Un climat anglais, dans le désert. L’état-major se déplace dans les Warrior, juste derrière les tanks, et on avance cahin-caha bien qu’il n’y ait pas de chemins dans le désert.
Je suis déçu de ne pas faire partie de la première vague. Les marines américains sont partis sous couvert de la nuit pour ouvrir la voie à travers les champs de mines, les barrières et les premières couches des postes de défense irakiens. Après le lever du soleil, je commence à entendre des rapports de combat. Ce que j’ignore, c’est que les Ricains et les Français ont frappé au nord pour claquer la porte de derrière sur les Irakiens. Comme l’ennemi n’a pas de reconnaissance aérienne, il ne peut pas le savoir. Pas de renforts et pas d’issue. On vient de leur claquer la porte du four au nez et on s’apprête à le pousser à 200°C. Vous l’aimez cuite comment, votre dinde ?
Ce n’est que plus tard le premier jour qu’on repart vers l’ouest pour attaquer les troupes blindées irakiennes autour de la frontière koweïtienne. J’ai l’étrange impression que la guerre est déjà terminée après ce premier jour car on se contente d’avancer. Des volutes de fumée noire dérivent au-dessus du sable et le bruit des tirs d’obus devant nous n’approche pas. On s’arrête pour nettoyer quelques emplacements mais, à part quelques salves tirées, la résistance est faible. On capture quelques-uns de leurs hommes – des conscrits, des gamins qui essaient de nous sourire – et on les fait tous passer de l’autre côté de la ligne de front en tant que prisonniers de guerre.
Il n’y a pas de conflit. On n’en rencontre pas. On s’enfonce simplement dans le désert avec une épaisse fumée noire qui tourne autour de nous et une puanteur bizarre. Je passe mon temps à me dire : Je vois la fumée, j’entends les tirs, mais où est la guerre ?
On avance pendant des heures, on dépasse des carcasses cramées de tanks tous irakiens. Des flammes lèchent encore les tourelles, de la fumée s’échappe des entrailles des véhicules. Le métal est gauchi et plié. Les véhicules sont enfoncés dans le sable, leurs chenilles enfouies profondément, et la poussière les recouvre comme s’ils étaient là depuis des années. Tout ça donne l’impression d’une bataille finie depuis longtemps. La seule chose qui vous donne la certitude que ce soit récent, ce sont quelques cadavres de soldats éjectés de véhicules bombardés. Ou la moitié d’un corps toujours dans un véhicule, comme le bout de sardine qu’on n’arrive pas à dégager du coin d’une boîte. Malgré tout, on balance des salves à tous les tanks en flammes qu’on croise, soit avec le canon Rarden de 30 mm, soit en les mitraillant au chain gun. Juste par sécurité. Enfin, même pas ; plutôt par frustration de n’avoir rien à canarder.
On dirait qu’on ne va pas avoir grand-chose à faire, nous autres. Ce n’est pas que je sois en manque, comme certains des gamins qui rêvent de passer à l’action. Je le ferai si nécessaire, mais j’en ai appris assez sur la comptabilité de la guerre. Mieux vaut éviter de se retrouver dans la colonne rouge juste parce qu’on est restés trop longtemps.
Je suis dans la tourelle avec le chauffeur. Des éclairs phosphorescents bizarres apparaissent à des kilomètres devant nous, suivis par ce que j’ai envie de qualifier de « papillonnements » ; c’est comme si vos yeux palpitaient un bref instant. Et il y a cette odeur dans l’air, qui n’a rien à voir avec la puanteur habituelle de la combustion et des explosifs. Et je n’aime pas ça. En matière de combat, je n’aime pas beaucoup ce que je n’ai pas déjà vu ou senti.
Enfin bref, je suis en train de me dire qu’on ne va pas voir beaucoup d’action, et que cette guerre se déroule très loin de nous, quand on se fait tirer dessus. Au mortier et aux armes légères.
— Des bougnoules, à cinq cents mètres, sur la gauche, dit mon chauffeur Cummings, un petit dur à cuire hargneux de Bristol qui a le cou recouvert de tatouages pourris.
— On se planque derrière cette pente, à droite.
On essaie de se cacher derrière cette dune. Notre véhicule s’arrête dans le sable et les moteurs s’éteignent. Je balance mes jointures dans la tempe de Cummings.
— Je ne veux plus jamais vous entendre appeler l’ennemi « bougnoules », «ratons» «négros» ou l’appeler autrement que « l’ennemi », c’est compris Cummings ? Compris, bordel ?
— Oui, chef !
Ils devraient pourtant le savoir. Je ne veux pas de ça. Pas en plein milieu du combat. Au pub, dans le mess ou au bordel, ils les appellent comme ils veulent. Mais pas ici. Pas question. Je lui demande :
— Et pourquoi ? Hein, pourquoi, merde ?
Nouvelle chute de mortier, et il y a de petits bruits métalliques lorsque des balles atteignent notre blindé. Les gars du fond me croient cinglé. On se fait canarder et je suis en train de leur donner des instructions de champ de manœuvres. Mais je sais que les mortiers sont tombés loin de nous et que les balles sont épuisées quand elles heurtent les flancs du Warrior.
— Allez ! Je veux une réponse !
— Parce qu’on sous-estime l’ennemi, chef, répond Brewster.
Il s’apprête à en dire plus mais je l’interromps.
— On sous-estime l’ennemi ! Je ne sais pas ce qu’on a là, mais juste derrière eux, il y a la Garde républicaine. Nettement plus éduqués que vous, ces cons-là, Cummings. Des soldats de première bourre, espèce de crétin. Fidèles à Saddam. Ce ne sont pas des bougnoules, des ratons ou des négros, ce sont des ennemis et vous allez respecter leur capacité à vous faire sauter les couilles, c’est bien compris, Cummings ?
— Oui, chef ! me lance Cummings, tout rouge.
Une nouvelle salve de balles tinte contre les flancs du Warrior.
— Ces mecs-là ont inventé la lecture et l’écriture alors qu’on vivait encore dans des huttes de terre et qu’on dansait comme des crétins autour de Stonehenge avec la figure peinte en bleu, c’est bien compris, Cummings ?
— Oui, chef !
Bon, ça suffit comme ça. Tous les gars du fond me regardent, je change mon fusil d’épaule et leur adresse un grand sourire, comme si au fond j’étais une crème.
— Braves gars. Et maintenant, qu’est-ce qu’on a ?
On découvre un petit emplacement pour canon creusé dans le sable, toujours actif derrière notre ligne de front, et c’est justement ce pour quoi on est là. Pour tout nettoyer. Façon Monsieur Propre. On enfile ses gants en caoutchouc, on sort la Javel et l’encaustique et on fait tout reluire. Notre système de détection infrarouge devrait pouvoir nous dire combien de corps ils ont planqués mais il est détraqué, ce qui est normal. Tout cet attirail fonctionne très bien jusqu’à ce qu’on ait besoin qu’il fonctionne avec du sable à l’intérieur ; mais je suppose qu’il déconne plutôt à cause de ces éclairs phosphorescents. Peu importe. Notre cuirassé est bien équipé pour démolir l’ennemi.
Ce terrain nous convient. Comme il y a une légère côte à l’est, j’y envoie deux gars pour attaquer le poste pendant qu’on les couvre à l’aide de tirs de canon. Brewster et Dorky se portent volontaires, plus un ou deux autres. J’acquiesce et ensuite – je ne sais pas trop pourquoi – je décide d’aller leur tenir la main. Ce n’est pas qu’ils aient besoin de moi. C’est juste qu’un détail me tracasse. Sans que j’arrive à mettre le doigt dessus.
J’ordonne au chauffeur d’allumer le moteur et on avance d’une cinquantaine de mètres pour tirer quelques grenades au phosphore blanc afin de créer un écran de fumée qui nous permettra de sortir et de nous faufiler derrière cette côte en espérant ne pas être vus. Quand on l’atteint, on aperçoit un tank irakien cramé dans le sable à une centaine de mètres de nous. On passe tout à l’infrarouge. Il y a des cadavres, ou des morceaux de cadavres, étendus tout autour. Pas de vie. Rien à signaler. Ça nous fournit une cachette utile et on va se planquer derrière pour préparer notre matos afin d’aider le Warrior à canarder le bunker irakien.
— Putain de merde, s’exclame Dorky.
Il regarde un torse tout près. Ou du moins, je pense que c’en est un. Mais il possède encore ses bras et ses jambes. Il a une drôle de forme. Ratatiné. Répugnant.
Je lui braille :
— On s’en fout de ce qu’il y a autour. Tenez-vous prêts !
Mais ce truc paralyse Brewster et Dorky. Ils sont hypnotisés. Ils ont un mal de chien à détourner le regard.
— Allez, les gars, je leur dis d’une voix grave et grondante.
L’entraînement reprend le dessus et ils s’y mettent, en cafouillant un peu, ils sont sur les nerfs mais ils s’y mettent. Et je regarde ce truc, mais du coin de l’œil pour ne pas montrer aux gars que ça me fout les boules, à moi aussi. Et c’est vrai. J’ai les boules.
C’est le cadavre – ou ce qui y ressemble – d’un soldat irakien éjecté du tank. Il lui manque une partie de la tête mais à peu près tout le reste est là. Enfin, je ne vois ni mains ni pieds. Rien de tout ça ne me dérange. J’ai vu assez de bouts de cadavres dans ma vie pour que ça ne fasse plus grande différence, au bout d’un moment, avec le contenu de mon hamburger. Il y a quand même un truc : c’est un cadavre, mais réduit à environ un tiers de sa taille normale. Je me dis que c’est peut-être un gamin, mais il a une barbe et de toute façon il n’a pas l’aspect d’un gosse, c’est plutôt comme s’il s’était déformé comme un sac plastique auquel on met le feu. Et ça a laissé une ombre bizarre derrière lui sur le sable, une ombre en forme d’homme.
Les gars sont prêts, mais je dois déplacer cette saleté. Je m’avance vers elle et j’essaie de la planquer sous le tank en la poussant avec le pied, hors de notre vue, mais mon pied la traverse en partie. Rien ne me retourne l’estomac. J’ai les tripes en acier trempé, mais pour la première fois depuis une éternité, mes boyaux ramollissent. Une partie de ce truc me colle à la chaussure. Je l’essuie contre le sable et les débris et j’essaie de pousser ce truc aussi loin que je peux sous le tank.
Je me retourne. Dorky et Brewster me regardent.
— Tout est en place, les gars ?
— Oui, chef !
Brewster appelle le Warrior par radio et on regarde le canon s’élever lentement avant d’être verrouillé. Il y a une pause avant que le Warrior se mette à bombarder l’emplacement irakien. Dorky surveille le résultat avec des jumelles et nous rapporte ce qui se passe. Je dois faire des efforts pour ne pas penser à la saloperie qui me colle à la botte.
— Canardez-les !
— Au chain gun ! dit Brewster dans sa radio.
Il n’y a pas grand-chose de plus. Quand le canon et le chain gun les ont amadoués, ils sortent et on n’a plus qu’à pointer nos armes sur eux. Ce ne sont pas des gens de la garde républicaine. Ce sont des conscrits ; ils en ont assez et ils s’avancent en titubant, mains sur la tête. Ils ont l’air de nous prendre pour les Ricains. Leur façon de se comporter en prisonniers, c’est de nous parler en irakien.
Une fois que les prisonniers sont passés de l’autre côté de la ligne de front, on reprend la même méthode de nettoyage. La seule chose qui ait changé, c’est la poussière. Les tanks et les blindés soulèvent tellement de sable et de poussière qu’on a du mal à y voir devant nous. On avance en grande partie grâce aux coordonnées radio et à l’infrarouge. On s’arrête plusieurs fois pour inspecter un tank détruit ou un autre véhicule et on retombe sur ces corps en plastique ratatiné, avec leurs ombres sur le sable, et je me demande chaque fois : quel genre d’arme peut réduire un corps humain sans détruire un tank ? C’est-à-dire que les tanks sont brûlés mais que la coque est intacte. Je suis obligé de séparer mes gars en petits groupes et ils restent plantés là, hypnotisés, à regarder ces corps ratatinés.
— Ne regardez pas, les gars. On avance.
Une dizaine de kilomètres plus loin, la radio nous dirige vers un autre emplacement à nettoyer. Même chose que précédemment : quelques salves pour soulever du sable autour d’eux et on y va. Les Irakiens sortent comme des fourmis d’un nid empoisonné, mais je ne veux pas que mes garçons sous-estiment la tâche. Il y a toujours des durs à cuire et je ne veux pas qu’on précipite les choses. Moi, je me conforme toujours aux règles, et je compte bien voir tous mes petits gars rentrer chez eux avec leur froc intact.
Un fort vent d’est fait tourbillonner le sable et la poussière. Il charrie une odeur d’épice, de fumée de moteur et de cet autre truc qui ne m’inspire pas confiance, et pour éviter que tout ça nous étouffe, on avance désormais en se protégeant le visage à l’aide d’écharpes, rien que pour empêcher son nez et sa bouche de se remplir. Cette fois, je me détache de la formation avec cinq de mes gars, parmi lesquels Dorky et Brewster. Devant nous, des snipers nous tirent dessus mais ils ne soulèvent que de la poussière. On se cache derrière un escarpement.
Ils connaissent la marche à suivre. Je fais un grand détour ; ils vont ramper sur le ventre à intervalles réguliers mais en restant à portée de vue, sous couvert du nuage de poussière. Pendant ce temps, mes autres gars nous soutiennent à l’aide du chain gun du Warrior.
Je m’écarte de trois cents mètres pour avancer. J’entends rapporter les actions du sniper lorsqu’il tire sur le Warrior, mais je ne le vois pas moi-même. La poussière s’épaissit. Un vent fort se lève et je ne sais pas dans quelle mesure la poussière est générée par le mouvement du véhicule ou par une tempête de sable ordinaire soulevée par le vent, mais elle tourbillonne et fouette l’air comme la queue d’un lézard des sables.
Je regarde de l’autre côté de la ligne de front. La poussière est tellement épaisse que je vois à peine Brewster, qui est mon appui le plus proche. Je lui fais signe. Il me voit et je désigne mon œil pour lui demander de rester à portée de ma vue et de celle de mon autre voisin. Je ne veux pas me faire tirer dessus par mes propres hommes : ça arrive tout le temps au combat. Brewster lève le pouce pour m’indiquer qu’il a compris.
On progresse lentement en direction de l’emplacement irakien. Ils continuent à tirer dans tous les sens et à intervalles irréguliers. J’ai l’intuition qu’ils ne sont qu’un ou deux, à environ trois cents mètres de nous. J’avance sur le ventre.
Puis la poussière se soulève de nouveau, violemment, agressivement. On voit carrément le sable décrire des spirales dans l’air, comme un feu follet, quelque chose de mystérieux, comme une créature vivante mi-sable mi-fumée. La poussière est tellement épaisse que je perds Brewster de vue.
S’il se rappelle sa formation, il ne va pas bouger d’un pouce jusqu’à ce qu’on rétablisse le contact. Mais pour l’heure, je n’y vois qu’à sept ou huit mètres devant moi dans ce brouillard jaune et grumeleux. Nous avons tous éteint notre radio : rien de tel que quelqu’un qui braille dans votre poste quand vous êtes en train de ramper sur le ventre à quinze centimètres de l’ennemi. Je pourrais peut-être utiliser la radio sans danger, avec ce vent et ce vacarme, mais je ne veux pas courir le risque. On attend. Derrière le bruit du vent, j’entends notre artillerie canarder les tranchées-abris des Irakiens à quelques kilomètres devant nous. Puis même ce bruit-là disparaît.
Au bout d’un moment, la tempête de sable commence à se calmer. J’ai une mince écharpe de coton sur la bouche, quasi raidie par la poussière qui s’y est incrustée. Mes yeux brûlent et la sueur coule le long de ma colonne vertébrale. Je balaie du regard le dernier endroit où j’ai vu Brewster, mais bien que la poussière se dissipe, je ne le vois pas, ni lui ni personne d’autre.
En revanche, je vois la tranchée-abri irakienne et j’en suis beaucoup plus proche que je devrais. Il n’y a aucune activité. La tranchée a été touchée de plein fouet et il y a des corps éparpillés. Toujours pas de Brewster en vue et, pour peu qu’il reste un seul fusilier dans la tranchée, je suis exposé.
J’ai deux grenades, dont une au phosphore blanc. Je décide d’utiliser celle-là car, en plus de tout nettoyer à quinze mètres autour de son point de chute, elle permet de lancer un signal. Je la balance dans la tranchée et me couche en évitant de regarder l’éclair pour ne pas être aveuglé. Elle éclate et la fumée s’élève très vite. Tout ce qui va sortir de la tranchée va se retrouver en plein dans ma ligne de tir.
Mais il n’y a toujours rien.
J’attends toujours de voir si je croise le regard d’un de mes gars. Dans cette poussière, la visibilité oscille entre vingt et trente mètres environ, pas plus, et un calme plat suit la détonation de ma grenade. Je n’entends même plus l’artillerie devant moi et les vols à basse altitude se sont carrément arrêtés. Je décide de rallumer la radio.
Comme toutes celles de notre formation, c’est une saloperie vieille de vingt ans, complètement bousillée, et qu’on n’a toujours pas remplacée bien qu’on ait signalé le problème. Je dois appeler plusieurs fois avant que quelqu’un me réponde depuis mon Warrior.
Je demande :
— C’est qui ?
— Renard, où êtes-vous ?
— À la tranchée. Où sont Écho et Vaillant ?
Ce sont les indicatifs de Brewster et de Cummings : interdiction d’employer les vrais noms à la radio.
— Ils vous ont perdu, Cobra.
— Vous avez vu l’éclair ?
— Quel éclair ?
— Ma grenade au phosphore, crétin. Vous n’avez pas pu la rater. Si vous n’arrivez pas à me trouver Écho et Vaillant, envoyez-moi deux autres gars pour nettoyer cette tranchée.
Tout ça est contraire à la procédure habituelle pour parler à la radio. La conversation normale aussi est interdite, mais on est sur un réseau fermé à courte portée et tout ça commence sérieusement à me courir.
— Pas d’éclair, Cobra. Donnez-moi vos dernières coordonnées.
Je m’assieds et j’attends. L’épais nuage jaune de sable et de poussière ressemble à un gaz, à un brouillard sulfureux, et je n’y vois toujours qu’à trente mètres. Personne ne vient. Je tente un nouvel appel radio.
— On ne vous trouve pas, Cobra.
— Faites chier, bordel. Je balance mon autre grenade. Suivez la détonation, bande de nouilles !
— Oui, chef !
Je fais ce que j’ai annoncé. S’il y avait quoi que ce soit de vivant dans la tranchée, il ne doit en rester que du hachis. Nouvel appel radio.
— Pas de détonation, chef.
— Quoi ?
— Pas de détonation. On regarde. On écoute. Ne bougez pas.
J’attends une demi-heure de plus. Ce qui m’ennuie, c’est que je n’entends aucun bruit en provenance du désert. Pas très normal, je trouve, en temps de guerre. Les tirs d’artillerie ont cessé au loin. Je n’y comprends rien. Je tente un nouvel appel radio, mais cette fois je n’obtiens même pas de signal.
Mon instinct me dicte que la tranchée est nettoyée devant moi. Je fais donc ce que j’ai dit à mes gars de ne jamais faire : je tente une approche solo. Pas dans un élan de courage mais parce que je m’ennuie. Je m’ennuie en plein milieu d’un combat, et quand ça m’arrive, je commence à trop réfléchir et ça me fout la trouille encore plus que l’ennemi.
La tranchée est bien protégée par des sacs de sable et il y a un gros canon noir, brisé en son milieu, au-dessus des sacs. Je sens une odeur d’huile et d’acier déchiré. J’approche en silence, lentement, depuis l’arrière. La tranchée est vide. Je veux dire par là qu’il n’y a pas d’ennemis vivants. Mais plein d’ennemis morts. Pas à cause de mes grenades, vu qu’ils sont tous réduits, ratatinés, comme ceux que j’ai vus un peu plus tôt. Avec leurs ombres brûlées dans le sable. Des particules éparses de ma grenade fument encore, mais personne ne va nulle part.
Je renverse d’un coup de pied les cantines. Je ne vois rien là qui me renseigne et je dois rejoindre ma formation. Le problème, c’est que je ne sais pas où elle se trouve et que ma radio déconne toujours. Je sors de la tranchée pour remonter la côte et voir si j’obtiens un meilleur signal. À une dizaine de mètres des sacs de sable, j’entends un déclic.
Le genre de chose qui n’arrive jamais dans la vraie vie : on voit ça dans les films de guerre, comme ceux sur le Vietnam, où un soldat marche sur une mine et il y a un gros plan sur son visage au moment où il comprend ce qu’il vient de faire. Puis il y a une pause. Boum !
Nan. Ça ne se passe pas comme ça. Quand on marche sur une mine moderne, il n’y a pas de pause et on n’a plus de visage pour afficher d’expression. On ne s’en rend même pas compte.
Mais j’ai marché sur quelque chose et entendu un déclic très net. Je ne sais pas ce que c’est mais je sens une surface plate et métallique sous mon pied. J’ai marché sur quelque chose et actionné un mécanisme à ressort.
Je n’ai aucune idée de ce dont il s’agit. Peut-être une mine, ou bien un objet piégé improvisé. Mais je sais que si je ne garde pas le pied appuyé dessus, ça va éclater en emportant ma jambe et peut-être beaucoup plus que ça. Enfin bref, je suis coincé. Je ne peux aller nulle part.
Voilà une situation intéressante. Avec ce brouillard jaune, la visibilité est toujours réduite à une vingtaine de mètres environ, mais si jamais des Irakiens approchent en titubant à travers cette poussière, je suis mort. Si je lève le pied, je suis mort. Je ne vois pas sur quoi j’ai marché mais je perçois sans doute possible la forme de métal dur sous ma botte pointure quarante-trois. C’est peut-être une mine défaillante. Ou une vieille saloperie que les Irakiens ont laissée là après leur guerre contre l’Iran, et ça ne va pas éclater. Je n’ai aucun moyen de le savoir.
Je sens un filet de sueur me couler le long de ma colonne vertébrale. J’ai la bouche pleine de poussière. Sans bouger le pied, je lance un appel radio. Par miracle, la première tentative aboutit.
— Cobra. Où êtes-vous ?
— Écoutez-moi attentivement. J’ai marché sur une mine.
— Merde ! Tout va bien ?
— Non, écoutez. Elle n’a pas éclaté. J’ai le pied dessus et je ne peux aller nulle part, sinon elle va se déclencher.
— Merde ! Ne levez pas le pied.
— Je n’ai aucune intention de le lever, pauvre tache ! Mais j’ai besoin que vous me rejoigniez illico. Il faut que quelqu’un trouve un moyen de me tirer de là.
— Oui, chef ! Quelles sont vos coordonnées ?
— Exactement les mêmes que celles que je vous ai données.
— Pas possible, chef. On a déjà cherché dans toute cette zone.
— Demandez à Brewster. C’est le dernier homme que j’ai vu.
— C’est justement ce qu’on a fait, chef.
— Eh ben recommencez, bordel ! Je commence un peu à me chauffer les meules ici, caporal !
— Oui, chef !
— Je vais tirer trois salves, attendre quinze secondes et ensuite tirer trois nouvelles salves. Écoutez bien.
— Ça ne va pas être facile avec ce bruit, chef.
Et là, je me dis : quel bruit ? Le désert est totalement silencieux. Et je me rends compte que j’entends des tirs d’artillerie dans la radio du caporal-chef Middleton. Je mets fin au contact radio et je tire trois salves en l’air. Je compte jusqu’à quinze et je recommence. J’essaie de contacter Middleton pour qu’il me confirme qu’il m’a entendu, mais je n’obtiens que de furieux parasites.
Dans la chaleur et la poussière du désert, en tenue de combat, avec la sueur qui dégouline sous mon casque, mon maillot et au niveau de mon aine, j’attends encore et encore. Et personne ne vient.
Je suis sur le qui-vive et mon fusil automatique est amorcé au cas où des Irakiens apparaîtraient à travers la poussière et me verraient planté là. J’envisage de m’abaisser sur un genou pour reposer un peu mes membres, mais j’ai peur que le moindre relâchement de la pression sur le mécanisme fasse éclater la mine. En fin de compte, comme il faut bien que je fasse quelque chose, je m’abaisse effectivement sur un genou, mais en reposant mon bras droit sur la cuisse qui appuie sur la mine et en reportant tout mon poids sur cette jambe.
Je reste plus de deux heures dans cette position. La radio crépite de parasites mais je n’entends rien d’autre. À un moment donné, je perds patience et je me mets à brailler tout haut :
— Brewster ? Vous êtes où, petit connard ? Brewster ?
Rien. Personne. Pas un bruit. Comme j’ai de sérieuses crampes dans la jambe, je reprends ma position debout. À ce stade, j’ai passé en revue toutes les solutions pour me tirer de cette situation. J’ai le poids de mon paquetage, de mon matériel et de mon arme, mais je ne peux pas risquer de tout déposer sur la mine en espérant que ce soit assez lourd. Comme mon matériel pèse dans les vingt-cinq kilos, j’essaie même de faire le calcul, mais je n’ai aucun moyen de savoir quelle force j’exerce actuellement sur la mine sous mon pied. Je pars du principe que quand les gars arriveront, s’ils arrivent, ils auront le matos nécessaire pour désamorcer la mine, ou la lester, ou qu’ils réussiront à me retirer ma botte sans déclencher le mécanisme.
Je retire mon casque. Bien que j’aie le crâne rasé, il est couvert d’une croûte de sable et de sueur. Des sensations bizarres me remontent et me descendent le long de la jambe. J’ai une horrible sensation de légèreté dans le pied, comme s’il menaçait de se mettre à flotter dans les airs en contrariant mon intention de le garder baissé pour appuyer sur la surface métallique. Puis un vulcain s’approche de moi.
Un papillon, je veux dire. Un de ces beaux spécimens rares qu’on voit parfois dans les jardins anglais à la campagne. Je ne savais même pas qu’il y en avait dans le désert et je me dis : Il n’y a pas beaucoup de verdure pour toi ici, hein ? Je suis content de le voir. Ça me distrait de la situation quelques secondes tandis qu’il voltige près de moi. Puis il se retourne vers moi et se pose sur mon poignet.
Magnifique. Je me demande si c’est la dernière chose que je verrai. J’ai l’impression qu’il boit la sueur sur mon poignet. Il ouvre les ailes et reste immobile, visiblement satisfait. Et le voilà en train de boire la sueur d’un homme qui a le pied sur une mine. À quoi rime tout ça ?
Je me dis : ce n’est pas si terrible. Si c’est vraiment la dernière image que je dois voir, un vulcain. J’ai en tête tout un tas de choses qui seraient bien pires. Vous en avez déjà regardé un attentivement ? Ils sont bizarres. On dirait qu’ils soutiennent votre regard. Comme s’ils ouvraient leur cape pour se dévoiler à vous.
Je sais que ce sont des conneries, mais je commence à vouloir garder le vulcain en vie. Tu ne devrais pas rester là trop longtemps, beauté. Tu es au mauvais endroit. Ne reste pas là.
Je plie doucement la main, mais il ne bouge pas ; il continue à boire ma sueur. Quand il bat des ailes pour s’envoler, je le regarde s’éloigner. Je le suis du regard sur plusieurs mètres, jusqu’au point de fuite où la poussière jaune se referme sur moi. Mais on dirait qu’il s’attarde, voltigeant dans les airs, comme un minuscule point rouge ; et puis ce point rouge se transforme et je comprends que ce n’est pas du tout le bout d’une aile de papillon ; c’est le shemagh d’un Arabe, l’écharpe traditionnelle ; et l’Arabe qui le porte s’avance vers moi.
OceanofPDF.com