Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 18
— C’est chouette ici ! dit Sarah en s’asseyant et en déroulant son interminable écharpe d’une manière qui me rappelait ma propre gestuelle.
Elle portait un pull élimé aux coudes dont les manches trop longues atteignaient ses ongles peints en noir. Ma fille aînée, de retour de l’université de Warwick, était ravie de me voir. Elle voulait aussi me présenter son petit ami, qui s’appelait Mo. Je m’efforçai de ne pas me demander pourquoi. Enfin bref, je les invitai à déjeuner en ville. Je suggérai un restaurant thaï de Soho.
C’est toujours un bonheur d’être en présence de Sarah. Ça l’a toujours été et ça le sera toujours. Je crois que je suis amoureux de ma propre fille – pas au sens érotique du terme, je ne suis pas Sigmund Freud -, mais dans le sens où j’aime sa compagnie mieux que celle de qui que ce soit d’autre et où elle me manque quand elle n’est pas là.
— Ça vous convient, Mo ? demandai-je.
— Largement, répondit Mo qui s’installa puis s’empara du menu. C’est gentil de nous amener ici.
Mo ne ressemblait pas du tout à Nosferatu. Enfin c’est vrai qu’il se rasait le crâne et que je me demandais s’il avait travaillé dans une mine de charbon ou appliqué de l’eye-liner. Mais quelle importance ? Même chose pour les deux anneaux d’argent qui lui transperçaient le sourcil : quelle importance ? Il portait un caban par-dessus un T-shirt blanc, et puis des Dr. Martens assez impressionnantes, comme celles d’Antonia chez GoPoint.
— Je commande du vin, dis-je. J’imagine que vous préférerez une bière thaïe, Mo.
— Non, le vin me va très bien.
—Vous avez un point commun, dit Sarah. Mo est connaisseur en matière de raisin.
Je reposai mes baguettes de surprise.
— Je fais semblant de venir de la classe ouvrière, dit-il d’un air contrit, mais mon père possède un vignoble en France.
Il y avait quelque chose chez Mo qui donnait une envie terrible de l’embrasser, la même que suscitent les chiots.
— Il vient vraiment de la classe ouvrière, dit Sarah. Son père est bookmaker. On prend plusieurs plats et on partage ?
— Ah oui ? Bookmaker ? Ce sont un peu les aristos de la classe ouvrière, non ? Oui, commande un tas de trucs. Je suis pour. Comment va maman ?
Sarah secoua rapidement la tête et émit un petit bruit en faisant vibrer ses lèvres. Mo ricana. Une serveuse adorable et minuscule aux yeux noirs scintillants approcha et Sarah chantonna le nom de plusieurs plats.
— Ça fait trop, papa ?
— Non, continue. Vous avez l’air d’avoir besoin d’un bon repas, tous les deux. Ah, voilà le vin. Dieu merci.
Je laissai Mo goûter le vin et imitai ce que venait de faire Sarah. Ce bruit avec ses lèvres.
— Ça voulait dire quoi ?
Sarah haussa les épaules. Mo jugea le vin acceptable et déclara :
— La mère de Sarah m’avait fait croire que vous étiez dans la dèche. Vous ne me donnez pas cette impression.
— Dans la dèche ?
Sarah lui décocha un regard menaçant qu’il ignora.
— Lucien aussi. Enfin il vous a qualifié de « pauvre type ».
— Le courant n’est pas vraiment passé entre Lucien et Mo, dit Sarah.
— Ah non ?
— Lucien n’arrête pas de le critiquer. Ses habits, tout ce qu’il dit. Il ne résiste jamais à la tentation.
La nourriture arriva, fumante, parfumée de splendides épices. Je me demandai si les deux jeunes me jouaient un numéro. Mo appréciait le vin. Mo n’aimait pas Lucien. J’ai tendance à vider d’un trait mon premier verre de vin et je remarquai que Mo s’alignait soigneusement sur mon rythme.
— Attaquez, leur dis-je.
On s’y appliqua tous, et on se retrouva bientôt en train de vider notre deuxième bouteille de vin. Derrière nous, l’une des serveuses thaïes s’occupait du petit autel au fond de la boutique. Elle réarrangea les oiseaux miniatures sur leur perchoir, ralluma une bougie et posa un minuscule vase de fleurs à l’intérieur. Mo parut s’y intéresser. Je lui expliquai qu’en Thaïlande la plupart des gens possèdent un autel dans leur jardin et que s’en occuper régulièrement garantit la bonne humeur des esprits.
— Alors il y a des esprits dans ce restau ? demanda Mo sur un ton léger.
— Oui, plusieurs, répondis-je. En fait, il y en a un qui se tient derrière vous en ce moment même.
Mo lâcha sa fourchette et regarda derrière lui. Sarah leva les yeux vers moi et secoua légèrement la tête d’un air réprobateur.
— Ha ! dit Mo. Ha ha !
— Vous savez ce que représente ce tatouage sur votre avant-bras ? demandai-je à Mo.
— Lequel, celui-ci ?
— Oui, celui-ci.
— Non. Je trouvais juste qu’il avait l’air sympa.
— C’est une amulette protectrice.
Mo le regardait à présent comme si on venait de le lui tatouer à son insu. Sarah s’en mêla. Elle ne semblait guère apprécier la tournure que prenait cette conversation.
— Maman pense que tu fais une sorte de dépression. Je suis censée lui faire mon rapport.
— Eh bien comme tu le vois, je suis un être humain pleinement intégré et parfaitement fonctionnel, prêt à commander une nouvelle bouteille de vin. Avec votre approbation, les jeunes, bien entendu.
Mo vida son verre, imité par Sarah. Il avait suffi que je mentionne une nouvelle bouteille pour qu’ils se comportent comme si c’était leur anniversaire. Mais aucun d’entre eux ne tenait bien l’alcool. Lorsqu’on entama la quatrième bouteille, Sarah était en train de renverser son gang kiau wan gai sur la nappe.
Soudain, elle jeta sa fourchette.
— Putain de bordel de merde, papa, on ne peut pas rester un jour de plus avec l’autre connard de chef. Va falloir qu’on vienne pieuter chez toi. Hein, Mo ?
Eh bien voilà. Je donnai sans doute mon accord. Puis ce déjeuner qui se déroulait si bien, comme sur des roulettes, commença à partir en vrille quand Sarah lâcha :
— Maman dit que t’as une copine.
Je ne répondis pas.
— C’est vrai ?
Mo, moins sensible que Sarah aux effets du vin, perçut mon expression irritée. Il parut un peu nerveux.
— Alors ? C’est vrai ?
— Non, ce n’est pas vrai. D’accord ?
— Ce n’est pas très important, papa. Que ce soit vrai ou pas.
— On peut changer de sujet ?
— Qu’est-ce qu’il y a à changer ? Enfin, ce n’est pas comme si c’était important dans un cas ou dans l’autre ! Enfin, pourquoi tu es si cachottier ? Si secret ? Je veux dire, très bien, si tu l’as fait, tu l’as fait, tu ne l’as pas fait, tu ne l’as pas fait ; enfin ce n’est pas comme si c’était d’une importance capitale ; enfin ce n’est pas comme si qui que ce soit s’en souciait ; enfin, je suis assez vieille pour que tu m’en parles, mais qu’est-ce que j’en ai à foutre si tu ne veux rien me dire ?
Mo lui donna un coup de pied sous la table, mais en s’assurant que je le voie.
Sarah se tourna vers lui.
— Pourquoi tu me donnes un coup de pied ? C’est mon père, merde ! Il est toujours comme ça. Il fait de grands secrets de rien du tout. Alors, je me trompe ? Je me trompe ?
Je jetai ma serviette.
— Je vais aux chiottes, annonçai-je.
En regagnant la table, je passai régler à la caisse. Ma carte de crédit fut refusée. Je n’avais pas effectué les remboursements. Je dus régler avec ma carte de débit, ce qui augmentait chaque fois mon découvert. Quand je rejoignis les jeunes, ils étaient silencieux. Je leur expliquai que je devais retourner au travail.
En sortant du restaurant, ils me demandèrent de leur indiquer un pub correct. Je fis remarquer que le café serait plus adapté, mais comme ils ne voulurent rien savoir, je leur montrai le French House de Dean Street, célèbre pour la fois où Dylan Thomas avait introduit son majeur dans l’anus d’un singe apprivoisé. Oui, je sais, c’est bizarre. Quoi qu’il en soit, avant qu’on se sépare, Sarah m’étreignit chaleureusement sans un mot sur notre prise de bec. Je les laissai en train de tituber sur Dean Street après leur avoir confié, non sans hésitation, la clé de chez moi. Ils avaient menacé de rentrer à la maison récupérer leurs affaires.
Je leur promis de régler tout ça avec Fay.
Enfin c’est comme ça qu’on pourrait décrire le coup de fil strident et assourdissant que je reçus de Fay dans la soirée. Apparemment, Sarah et Mo étaient rentrés dans un état d’ébriété totale et avaient rassemblé leurs affaires d’un air désinvolte tout en formulant des remarques insultantes sur la pâtisserie de Lucien. Il y avait eu des échanges de paroles. Des claquements de portes. Des piques changées en grenades.
J’étais apparemment tenu responsable d’avoir « monté Sarah contre eux ». Je répliquai que c’était injuste. Fay me demanda ce que je pensais de « Nosferatu » et sa fureur redoubla quand je répondis qu’il m’avait fait l’effet d’un jeune homme très bien. Elle voulait des excuses, et Lucien aussi.
Je promis de demander à Sarah de rappeler Fay quand « Nosferatu » et elle auraient fini de cuver.
En réalité, quand j’étais rentré tôt du travail, j’avais trouvé ma cuisine dans un état qui aurait pu laisser croire qu’un blaireau avait farfouillé dans la poubelle. Une tentative de sandwich inachevée reposait par terre à côté du couteau qui avait servi à le beurrer. Un morceau de fromage, sur la table, comportait des empreintes de dents. Sarah et Mo avaient atteint mon lit sur lequel ils ronflaient de bon cœur sans avoir réussi à retirer leurs chaussures. J’avais la vague impression de revivre l’histoire de Boucle d’or et des trois ours.
Cette pagaille dans mon foyer d’une propreté généralement obsessionnelle ne me dérangeait pas trop. En fait, la soudaine apparition d’un peu de chaos était presque la bienvenue. Elle me rappelait cette époque de ma vie où les enfants étaient petits et où je ne pouvais pas sortir du lit sans hurler parce que mon pied venait d’atterrir sur un Lego aux angles acérés ou un autre jouet en plastique n’ayant rien à faire là. Ce qui me dérangea en revanche, ce fut de voir ma bibliothèque mise à sac.
Je veux dire par là que quatre ou cinq livres avaient été retirés de l’étagère du milieu puis ouverts ou jetés négligemment sur le canapé. La cachette du cahier rempli par Seamus avait été dérangée et le cahier lui-même délogé. Il reposait sur le canapé, ouvert à la troisième page. La personne qui avait commencé à le lire – Sarah ou Mo – l’avait abandonné prématurément avant de traîner ses bottes sur la couette blanche comme neige de mon lit. Je remis les livres – ainsi que le cahier – en place sur l’étagère. Puis je préparai un arabica corsé.
Ils dormaient toujours à poings fermés quand j’entrai dans la chambre avec le café fumant. Qui vais-je réveiller en premier ? me demandai-je. Oui, Nosferatu.
Il se réveilla en reniflant brusquement et s’assit sur le lit, passant sa large main sur son crâne rasé. Sarah ouvrit les yeux en clignant des paupières.
— Oh mon Dieu, dit-elle. Oh mon Dieu.
Mo était d’une pâleur mortelle. Il me regarda en clignant des yeux.
— Je vous laisse ça ici, leur dis-je. On se retrouve en bas.
Environ une demi-heure plus tard, Sarah apparut après avoir pris sa douche. Elle portait mon peignoir de bain blanc et s’était confectionné un turban à l’aide d’une autre serviette selon cette méthode provocatrice propre aux femmes. Elle me regarda en clignant des yeux.
Je haussai les sourcils.
— Ta mère veut que tu l’appelles.
— Oh mon Dieu.
— Je crois qu’elle voulait des excuses.
— Oh mon Dieu.
Mo nous rejoignit. Il ne fit pas grand-chose. Il se contentait de tripoter la ferraille enchâssée dans son sourcil, comme pour vérifier que personne ne la lui avait retirée pendant son sommeil.
— Tu as tout rangé, dit Sarah. Tu n’aurais pas dû. On a laissé une vraie pagaille.
— Pas de souci.
— Mais si. Je te connais : tu vas nous faire monter dans un taxi pour nous renvoyer chez l’as des pâtisseries.
— Pas de souci, je te dis. Écoutez, je dois sortir.
— Pour aller où ? demanda Sarah qui arracha son turban et entreprit de sécher vigoureusement ses cheveux humides.
— Prenez tout ce que vous voulez dans la maison. Il y a du vin sous l’escalier. Simplement, ne touchez pas aux livres, d’accord ? Je suis très maniaque avec mes livres.
— OK, répondit Mo.
— C’était moi, avoua Sarah. Désolée.
— Qu’est-ce qui t’a fait choisir ces livres-là en particulier ?
— Aucune idée. Où tu vas ?
— J’ai un rendez-vous. Je veux dire, pourquoi ceux-là parmi tous les autres ? Ça m’intéresse, c’est tout.
Elle haussa les épaules.
— Peut-être qu’ils dépassaient. Quel rendez-vous ?
— Ils ne dépassent pas. Je suis un grand maniaque et je les aligne tous bien soigneusement. C’est une sorte de maladie.
— Écoute, ça ne me dérange pas que tu voies quelqu’un, dit-elle.
— La ferme, lui répondis-je un peu trop brusquement, ou je te renvoie chez ta mère pour de bon.
Je me demandais si c’était un démon qui l’avait guidée vers cette étagère en particulier.
— OK, dit-elle, calmée. OK. Pas de souci.
J’atteignis la porte de la salle de bains et la lui fermai au nez. Je laissai la douche couler un long moment.
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