Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 27
Marcher le long de la Tamise avec le col relevé, regarder les lumières en clignant des yeux, étaient nos activités préférées. Faire partie de la ville tout en étant à l’abri de ses courants et marées ; observer les travailleurs qui faisaient la navette entre ville et banlieue, le commerce, le passage des gens et la multitude de ponts enjambant le grand fleuve.
C’était une façon d’être avec Yasmin tout en me cachant d’elle. On parlait : Dieu sait qu’on avait des conversations interminables, mais je ne lui disais jamais rien. Elle n’était pas au courant de mes activités nébuleuses. Elle ne m’interrogeait même jamais sur mon étrange relation avec Fraser ni sur le fait que je sois remercié dans le livre qu’il venait de publier. Évidemment, je voulais lui en parler, mais j’avais une conscience trop aiguë de l’impression que ça produirait.
Quand nous longions les quais avec les doigts entremêlés, le froid ne semblait pas nous atteindre, ni l’humidité pénétrer en nous. Et si nous avions besoin de nous reposer ou de nous réchauffer, il y avait toujours l’ambiance joyeuse des pubs londoniens. Nous marchions, nous buvions, nous parlions.
Parfois, je m’attardais simplement pour éviter d’affronter la pagaille que Sarah et Mo semaient chez moi. Un soir, je trouvai en rentrant un tas de papiers et d’ordures entassés autour de la poubelle. Je décidai qu’il était temps de leur en toucher deux mots.
Je nettoyais les dégâts quand la porte d’entrée s’ouvrit et que Sarah apparut en chaussettes.
— Ah, tu es rentré ! Quelqu’un a essayé de te joindre.
— Vous ne pouvez pas garder les choses un minimum en ordre ici ? (Je dus la contourner rien que pour entrer chez moi.) C’était qui ?
— Il n’a pas voulu le dire. Mais il a appelé deux fois.
Je regagnai la cuisine, ignorai les assiettes sales, les tas de lessive et ouvris une bouteille d’un brunello di Montalcino épicé et goûteux. J’étais d’humeur à ça. Mo était assis à table où il mangeait des céréales de petit déjeuner. Il était 19 heures, nom d’un chien.
— Ce type t’a dit ce qu’il voulait ?
— Eh bien, il voulait te parler.
— Oui, ça, je m’en doute bien, mais à quel sujet ?
— Il n’a rien dit.
— Il a laissé son nom ?
—Non.
— Un numéro ?
—Non.
Je lançai un coup d’œil éloquent à Mo, qui s’affairait à enfourner des cuillerées de céréales au lait dans sa bouche angélique.
— Donc, il aurait tout aussi bien fait de ne pas m’appeler, toi de ne pas répondre et certainement de ne pas m’en parler.
— T’es un peu grincheux ce soir, papa, non ?
— Pas du tout. Tu aimerais du vin avec tes corn-flakes, Mo ?
— Je veux bien, merci.
Je remplis trois verres. Je n’aimais pas la façon dont Sarah me regardait.
— Papa, pourquoi tu n’amènes pas ta copine ici ?
— Oh, ce serait génial. Elle vous verrait en pyjama en train de tremper des gressins dans du lait.
— Ooooo, fit Mo.
— On te dérange, papa ?
— Écoute, il se passe beaucoup de choses, c’est tout. Tu es sûre qu’il n’a pas laissé de nom ?
— Qui ça ?
Je renonçai, emportai le reste de la bouteille dans le salon et allai mettre Tangerine Dream sur la platine. Quelqu’un avait farfouillé dans ma collection de vinyles – Mo, sans doute. Les pochettes d’albums étaient dans le désordre et, bien qu’éprouvant un agacement irrationnel, je parvins à ne pas me ridiculiser. Rien à voir avec l’ordre des disques, c’était juste l’impression que ma vie entière était en pagaille de tous côtés. Je me sentais tiraillé. Je sentais une main invisible faire intrusion dans mon petit monde, salir ma cuisine et déplacer le jazz-rock-fusion A-E pour le ranger dans électronique-trance G-M après l’avoir remplacé par le blues-R’n’B P-S. Rien que pour s’amuser.
Je voulais retrouver mon univers bien ordonné, avec mes dettes acquittées, mes disques et mes bouteilles de vin bien rangés et mon lit bordé. D’un autre côté, la plus grande menace envers ce monde n’était pas Mo fouillant parmi mes disques ou Sarah entassant sa lessive sale par terre ou la police frappant à ma porte, ni la menace des huissiers si je n’arrivais pas à rembourser mon emprunt : c’était Yasmin.
Je me sentais comme John Barleycorn11 : je me retrouvais labouré, hersé, semé, battu, moissonné et broyé. La soudaine intrusion de Yasmin dans ma vie m’avait ébranlé. Tout comme la visite «amicale» du commandant Morrison et le fait d’avoir été pris en flagrant délit de mensonge aux services de sécurité. Il y avait aussi la paranoïa qui s’emparait de moi, profitant de ma certitude que quelqu’un avait percé à jour notre trafic de livres anciens. À présent que Lucy avait quitté Stinx, je commençais à désespérer qu’il produise jamais les contrefaçons. En temps ordinaire, il était solide comme un roc, mais je songeais que ses excès de boisson – en plus de saboter notre projet – risquaient de le pousser à parler de notre modeste opération à la mauvaise personne. Et il y avait la haine que me vouait mon fils. Ajoutez-y Mo et Sarah qui confondaient le jour et la nuit et laissaient le tube de dentifrice débouché. Ah oui, j’ai failli oublier : il y avait aussi le léger détail de la prolifération des démons.
C’est dans ces périodes-là qu’ils apparaissent, lorsque vous vous sentez comme un cerf acculé et blessé. Ils se nourrissent de ce genre d’angoisses. Je balayai la pièce du regard en quête de mon vieux démon. Je le sentais tout proche. Mais il n’était pas encore là.
Je me reversai du vin pour noyer cette idée. Puis je recommençai. J’ignore si je le rêvai ou l’imaginai simplement, mais je me vis dans la peau d’un jongleur d’assiettes de cirque. Comme nous le savons tous, ces fabuleux jongleurs trichent en creusant des encoches dans le fond de leurs assiettes pour les maintenir en équilibre ; dans mon rêve, les encoches s’étaient inversées pour devenir des tétons et je n’arrivais même pas à placer les assiettes au bout des baguettes.
En attendant, dans la vie réelle, l’une de ces assiettes en rotation s’apprêtait à chuter pour se briser à terre.
— Papa, réveille-toi. Il y a quelqu’un pour toi au téléphone. Réveille-toi.
C’était Sarah qui me secouait. Elle tenait le téléphone dont elle couvrait le micro d’une main. J’avais dû m’assoupir sur ma chaise. L’espace d’un instant, je ne me rappelai pas où je me trouvais. Je dus balayer la pièce du regard pour reprendre mes esprits.
— Zéquoi ? réussis-je à articuler.
— C’est ce type qui essayait de te joindre.
— Kessiveu ?
— Parle-lui, tu verras bien ! répondit-elle en me tendant le téléphone.
— Allô ? dis-je en regardant Sarah.
— Vous êtes bien William Heaney ?
— En effet.
— Ici Matthew Stokes. Je vous appelle de la part du Sunday Observer.
— Ah oui.
— Nous avons une info sur laquelle nous aimerions entendre vos commentaires avant de la publier.
— Mes commentaires ? (Sarah, penchée vers moi, scrutait mon expression. Je la chassai d’un geste.) Attendez un instant. (Pour faire bonne mesure, je fermai la porte car je savais qu’elle allait essayer d’écouter.) Commenter quoi ?
— Il s’agit de vos activités éditoriales, monsieur Heaney.
Nous y voilà : on vient de se faire coincer, me dis-je. Je commençai par nier.
— Mes activités éditoriales ? C’est intéressant.
— Nous avons toute l’histoire ou presque. Vous pouvez choisir de ne rien dire ou de nous présenter votre version des faits.
— Suis-je autorisé à ne rien dire ?
Je me sentais devenir Oscar Wilde.
— Vous pouvez. Cet appel n’est qu’une faveur ; nous vous laissons une chance de présenter votre version des faits.
— Ma version ? Quelle version ?
— Écoutez, ça ne sert à rien de faire semblant. L’info va paraître quoi que vous disiez. Nous avons une déclaration de Michael Ellis. Vous ne pouvez pas nier le connaître. Et bien que Jaz Singh ait refusé de dire quoi que ce soit, nous savons que c’est un ami que vous retrouvez souvent autour d’un verre. En fait…
— Qu’est-ce qu’Ellis vous a dit, au juste ?
— C’est lui qui se trouve à l’origine de la déclaration d’origine. Nous avons mené l’enquête et maintenant nous avons des preuves.
— Des preuves de quoi ? Quel genre de preuves ?
— Nous avons trouvé des brouillons rédigés de votre main. Nous les avons toujours.
— Mais qu’est-ce que vous me racontez, bordel de merde ? Quelle écriture ? Quelle déclaration ?
Matt Stokes soupira à l’autre bout du fil. Comme s’il était très, très las.
— Michael Ellis a attiré notre attention sur le fait que vous étiez l’auteur des poèmes de Jaz Singh.
Je faillis en lâcher le téléphone.
Et moi qui avais cru qu’il parlait de notre trafic de livres anciens ! Alors qu’il s’agissait de l’autre jeu. Celui auquel je n’avais pas pensé un instant. J’étais partagé entre l’envie de me forcer à produire quelques sanglots pour tout avouer ou changer de voie pour tout nier en bloc. Je choisis cette seconde option.
— Oui, et je suis aussi l’auteur de ce nouveau folio de Shakespeare qu’on vient de découvrir. Et de deux ou trois gravures de William Blake.
— Alors vous allez tout nier catégoriquement ?
— On dirait que vous en savez plus que moi sur cette histoire.
— Écoutez, monsieur Heaney, nous avons les manuscrits rédigés de votre main. Nous les avons trouvés dans votre poubelle.
— Vous avez fouillé dans ma poubelle ? De mieux en mieux !
— Écoutez, vous n’avez rien fait d’illégal. Vous avez simplement arnaqué quelques personnes qui se la racontaient déjà beaucoup trop. Entre nous, je vous conseille de faire passer ça pour un canular littéraire. C’est presque un genre en soi. Et de toute manière, nous allons publier cette info dans la rubrique Arts, que vous le vouliez ou non. Mais ça ferait une meilleure histoire, pour vous comme pour moi, si vous acceptiez de l’étoffer un peu. Si vous preniez les choses avec un sourire impertinent.
— Je ne suis pas très doué pour ça. Vous voulez bien me donner une minute ?
J’avais besoin de réfléchir. Au bout de quelques secondes, je demandai au journaliste s’il avait parlé à Jaz. Il me répondit que oui, juste avant de m’appeler, et que Jaz s’était abstenu de tout commentaire. Je lui demandai de promettre de ne rien publier avant que je le rappelle. Il me répondit qu’il me donnait jusqu’à la fin de la semaine, mais pas plus.
Je passai un coup de fil à Jaz mais ça sonnait occupé. Je laissai un message sur sa boîte vocale en demandant qu’il me rappelle. Puis je regagnai la cuisine. Sarah et Mo me regardèrent avec l’air d’attendre quelque chose. Ça paraissait ne servir à rien de leur cacher toute cette histoire.
— Alors si je comprends bien…, répétait Sarah à tout bout de champ.
— J’ai un de ses livres ! me dit Mo.
— Dis-moi que tu ne l’as pas payé cher.
— Ben, Jaz Singh, comment dire, il a vraiment la cote chez les étudiants en ce moment. Franchement, il est bluffant. Enfin je veux dire, c’est un génie. Je veux dire que ses poèmes… ces poèmes… vos poèmes… ils sont vraiment d’enfer.
— Oh par pitié, Mo, c’est du charabia.
— Non, ils sont divins… Ils sont carrément d’enfer.
— Ils ne peuvent pas être divins et « d’enfer»à la fois, hein ? C’est de la merde. J’en sais quelque chose : c’est moi qui les écris.
— Alors si je comprends bien…
— C’est pas de la merde ! s’exclama Mo, le regard humide d’ardeur. Toutes ces histoires de démons tapis derrière vos émotions, c’est, c’est…
— Mo ! Arrête, s’il te plaît ! Je rentre chez moi, j’ouvre une bouteille de vin, et quand j’ai fini la bouteille j’ai un nouveau poème de merde à fournir à Jaz. Tout ça, c’est une blague.
Mais il ne voulait rien entendre.
— N’importe quoi. (Il secoua la tête très lentement.) N’importe quoi.
— Écoute, je les écris, ces saloperies ! C’est quand même moi le mieux placé pour en parler ! Si je dis que c’est de la merde, c’est que c’en est !
— Alors si je comprends bien…, dit Sarah.
Le téléphone sonna et la sonnerie retentit en même temps. C’était Jaz dans les deux cas. Je veux dire que j’allai ouvrir en même temps que Sarah décrochait et que Jaz parla à Sarah depuis son téléphone portable pour lui demander, sans que ce soit vraiment nécessaire, de m’avertir qu’il se trouvait à la porte.
— On a été découverts, déclara-t-il en me tapotant l’épaule et en entrant dans le vestibule.
On se réunit tous dans la cuisine, qui sembla aux yeux de tout le monde l’endroit idéal pour les moments de crise. J’ouvris une autre bouteille. Jaz vida un verre d’un trait, comme si c’était du Lucozade. Mo regarda fixement Jaz. Il n’arrivait pas à se faire à l’idée qu’il rencontrait quelqu’un qui était encore son idole cinq minutes plus tôt, mais qui ne l’était plus désormais.
— Dieu merci, dis-je à Jaz. Au départ, j’au cru qu’il appelait pour me parler des livres.
— Ouais. Ouais.
Il se passait lentement la main sur le visage comme pour la nettoyer.
— Quels livres ? demanda Sarah.
— Il faut qu’on bricole une histoire, Jaz. C’est la seule façon de nous en sortir.
— Tout le monde va se moquer de moi, dit-il.
— Non, on va inventer une histoire. C’est ce que les ministres font tout le temps au gouvernement.
— Un jour, tu m’as dit que raconter des histoires, c’était comme mentir, me dit Sarah avec rudesse.
— Oui. On va mentir. Dire qu’on a coécrit ces poèmes. Dire que, comme les poètes préfèrent la compagnie de leur propre malheur, il n’y a jamais eu de tradition de collaboration dans la poésie, et que nous avons voulu changer ça. Dire que les poèmes n’auraient pas été autant pris au sérieux autrement. Et comme je suis quelqu’un de plutôt réservé, je refusais d’avoir affaire au démon de la gloire et j’étais donc ravi que Jaz joue le rôle du poète. On dira que T.S. Eliot et Ezra Pound avaient fait pareil.
— C’est vrai ? demanda Mo.
— On s’en fout, non ? répondis-je.
On vida tous un nouveau verre de vin et, avec l’assistance de mon conseil de cuisine, on élabora une déclaration écrite. Mo m’inventa une phobie des voyages. Sarah fouilla dans des livres et découvrit qu’Ezra Pound avait effectivement écrémé les vers pleurnichards d’Eliot de moitié sinon plus avant qu’ils voient la lumière du jour. Jaz, qui avait modifié le titre de l’un des premiers poèmes, s’empressa de décrire un processus au cours duquel j’écrivais le premier jet et lui le deuxième. Arrivé en fin de soirée, je commençais même à croire à ce méli-mélo.
Une fois notre déclaration terminée, je tentai de rappeler le journaliste mais tombai sur un standard automatique. Je supposai qu’il était rentré. J’envoyai donc notre déclaration par e-mail à une adresse qu’il m’avait fournie puis allai me coucher, laissant Jaz continuer à boire du vin et à discuter avec les gosses jusqu’à pas d’heure.
— Tu n’as pas eu de nouvelles de Stinx ? demandai-je à Jaz avant de me retirer.
J’entendais une nuance désespérée dans ma propre voix.
— Absolument rien.
Jaz eut sa photo dans le journal beaucoup plus souvent que moi. Pourquoi pas – il est beaucoup plus beau. Il y eut une photo de moi prise devant ma maison, sur laquelle j’ai l’air d’un banlieusard mélancolique. Elle parut dans la rubrique Arts de l’Observer. En l’étudiant de près, on distingue l’ombre d’un nouveau démon qui se manifeste dans un coin. Enfin c’est soit ça, soit une ombre normale parce que le photographe est venu en fin d’après-midi alors que le soleil se couchait. De toute façon, personne ne remarqua quoi que ce soit.
Jaz eut quelques spectacles annulés et une ou deux personnes semblèrent considérer qu’on s’était moqué d’elles. Je ne comprenais pas bien pourquoi : de mon point de vue, elles étaient déjà ridicules quand elles se pâmaient devant mes vers de mirliton. D’un autre côté, si elles avaient trouvé cette poésie excellente au départ, j’aurais cru qu’elles voudraient maintenir leur position.
J’avouai toute l’histoire à Yasmin. Celle de l’arnaque sur les poèmes, je veux dire, certainement pas l’autre.
— C’est tout ? me dit-elle. Je croyais que tu allais me dire quelque chose d’important.
Le pire, pour moi, fut de me retrouver associé aux poèmes que j’avais écrits. La dernière chose dont j’avais envie à cette période de ma vie, c’était qu’on me prenne pour un poète. C’était profondément embarrassant. Surtout par rapport au contenu des poèmes ouvertement sexuels. Au bureau, Val refusa de me regarder pendant deux jours entiers. Elle avait sans doute lu quelque part celui sur les secrétaires qui portaient des jupes écossaises. Ce qu’elle faisait souvent.
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