Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 32
Je braque aussitôt mon fusil sur l’Arabe. Il ne change pas d’allure, mais il lève les paumes vers moi pour me montrer qu’il n’est pas armé. Il n’est pas vêtu comme un soldat. Il marche pieds nus et porte une longue dishdasha noire et flottante. Mais je suppose que les Irakiens possèdent des soldats auxiliaires ou une milice ; quoi qu’il puisse bien être, je suis prêt à le zigouiller s’il fait ne serait-ce que me regarder de travers.
Son shemagh rouge et blanc lui enveloppe le visage. Il le porte sur sa tête et s’en couvre le nez et la bouche pour se protéger de la poussière. Je ne vois que ses yeux. Sans cesser de me montrer ses mains propres, il s’arrête à cinq ou six mètres sans paraître s’inquiéter le moins du monde de ma mitrailleuse braquée sur lui.
Je dis que je vois ses yeux, mais en réalité, il n’en a qu’un, du bleu le plus perçant que j’aie jamais vu. L’autre est fermé par des sutures. Elles sont maladroites et d’un noir agressif. Sa robe est poussiéreuse et son shemagh sale et taché. Il m’observe très attentivement de cet œil unique. Puis il regarde autour de lui.
L’Arabe semble perdu. Il porte la main à son front comme s’il essayait de se rappeler quelque chose.
— À terre ! Baissez-vous !
Je hurle cet ordre tout en désignant le sable à l’aide de ma mitrailleuse.
Il éclate de rire. Juste un petit ricanement avant de se remettre à me fixer attentivement.
— À terre ! Tout de suite !
Il secoue la tête d’un air interrogateur. Puis il s’abaisse sur le sable. Il se met en position accroupie, serrant les mains devant lui. Mais je veux lui voir le cul par terre et je continue à lui brailler :
— À terre ! Baissez-vous !
— Si vous le souhaitez, répond-il comme si c’était un jeu.
— Vous parlez anglais ?
Il semble perdu. Puis il acquiesce d’un signe de tête avant de regarder très rapidement de tous côtés, comme s’il attendait des renforts, quelque chose comme ça.
— Vous êtes de quelle formation ?
— Formation ?
— Quelle compagnie ?
Il secoue la tête pour faire croire qu’il ne comprend pas.
— Vous êtes un soldat irakien ?
Il fait signe que non.
— Je vous fais prisonnier. Vous comprenez ? Prisonnier.
Ma remarque le prend au dépourvu. Je veux dire qu’il rejette la tête en arrière sous l’effet de la surprise. Il retire le shemagh de sa bouche et me sourit. Je lui dis de nouveau :
— Prisonnier.
Cette fois encore, il paraît perplexe. Il a sur le visage une expression qui me rappelle des hommes que j’ai vus victimes de commotion. Je me demande s’il a erré dans cet état. Il n’a vraiment pas l’air de savoir où il se trouve, ni quels sont les enjeux. Je crois qu’il est peut-être simple d’esprit.
Il finit par désigner la mine sous ma botte.
— Vous avez des difficultés.
Son anglais est très bon, même s’il parle avec un fort accent comme s’il avait du sable dans la gorge.
— Je m’en occupe.
L’Arabe fait mine de se relever.
— À TERRE !
Il s’abaisse de nouveau sur le sable et écarte les bras bien grand.
— J’essayais de réfléchir à un moyen de vous aider.
— Comme je vous le disais, je m’en occupe moi-même. Des gens vont arriver.
Il éclate de rire. Très fort.
— Qui ça ? Qui va venir ?
J’allume ma radio et passe un appel. Sans rien obtenir d’autre que des parasites. Je le regarde froidement.
— D’où vous venez ?
Cette fois encore, il regarde autour de lui, de tous côtés. Même si l’on n’y voit pas au-delà du rideau de poussière à vingt mètres.
— Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas. Il faisait noir quand vous êtes parti, hein ?
— Pardon ?
— Laissez tomber. Je blague.
— Ah ! C’est bien, de blaguer… dans votre situation.
— Où avez-vous appris à parler anglais ?
Il se frotte le menton.
— Je ne m’en souviens pas.
— Vous êtes un marrant, vous, hein ?
— Inch’Allah !
Je ne pose ces questions que pour prendre l’avantage, lui montrer que c’est moi qui maîtrise la situation. Compte tenu des circonstances, je n’ai pas l’impression que ce soit le cas et il semble le savoir, lui aussi.
— Votre nom. Vous vous appelez comment ?
Il lève les yeux vers le ciel.
— Vous ne sauriez pas le prononcer.
— Essayez toujours.
— Il est multiple. Et beaucoup n’aiment pas le répéter.
Tout en parlant, il tourne vers moi son œil unique et je sens ma peau picoter sans savoir pourquoi. Je veux dire qu’elle me fait le même effet que le sable déplacé par le vent. Je répète :
— Vous êtes un marrant.
On passe la demi-heure suivante à se dévisager en silence. Ma montre m’apprend que je suis là depuis sept heures avec le pied sur cette mine. La nuit va bientôt tomber. L’Arabe reste immobile. Mais quelque chose m’effraie chez lui. Alors que c’est moi qui suis armé.
C’est lui qui rompt le silence.
— Vous devriez peut-être raconter une autre blague.
— Quoi ?
— Pour améliorer votre situation. Peut-être une de vos blagues.
— Je devrais peut-être vous tirer une balle dans la tête. C’en serait une bien bonne.
— Dans ce cas, comment pourrais-je vous aider ? Je cherche un moyen de le faire, mais c’est tout ce que j’ai trouvé pour l’instant. Et vous ne devriez pas sous-estimer le pouvoir de la légèreté. Votre situation est grave. Vous devriez la prendre à rebours.
— Pardonnez-moi, je ne sais pas trop pourquoi mais je ne me sens pas de faire de blagues en ce moment.
— La guerre au milieu de laquelle vous vous trouvez, me dit l’Arabe avec désinvolture, n’est qu’une petite partie d’une guerre plus grande : celle déclarée par la légèreté à la gravité. C’est en effet la gravité qui a placé votre pied dans cette situation délicate. C’est donc la légèreté qui va vous en tirer.
Mes lèvres se tordent en un rictus méprisant :
— Vous vous foutez de ma gueule, le bougnoule ?
Il cligne de son œil unique.
— Je ne comprends pas ce mot.
— Ah non ? Ben allez vous faire foutre.
Je tente un nouvel appel radio. Je commence à soupçonner les batteries d’être à plat. Les parasites me donnent des envies de balancer ma radio dans le sable, mais je garde mon sang-froid ainsi que mon arme braquée sur l’Arabe moqueur. J’ai soif. Ma gorge est encombrée par la poussière et j’ai une sale envie de pisser.
Les crampes de ma jambe commencent vraiment à m’en faire baver. Je ne sens plus mon pied et j’ai peur que le moindre souffle d’air le soulève de la mine en déclenchant le mécanisme. Le pire, c’est qu’une sorte de secousse involontaire s’est emparée du muscle de mon mollet. Ma chemise et mon pantalon de combat sont trempés de sueur. Pour la première fois, je commence effectivement à essayer de calculer combien de temps je peux tenir dans cette position. Je sais que, tôt ou tard, je vais perdre ma concentration et retirer le pied. J’appuie de tout mon poids sur la mine, tapotant le sable de mon pied gauche et libre, rebondissant légèrement, rien que pour retrouver un peu de sensation dans ma jambe.
Ça ne sert à rien. Je suis obligé de dégager mon pénis de mon pantalon de combat pour pisser dans le sable. Tout en gardant un pied appuyé de tout mon poids sur la mine et en braquant mon arme sur l’Arabe. Il me regarde procéder avec grand intérêt. Mon urine écume et grésille dans le sable. Je réussis enfin à ranger mon engin. Je suis épuisé.
— C’est très difficile pour vous, dit-il. Très difficile. Je crois vraiment qu’une blague vous aiderait.
Je lève ma mitrailleuse et vise entre ses deux yeux. Je suis à deux doigts de presser la détente. J’en ai envie. Mais c’est contraire à mes principes, même s’il n’en sait rien. Il ne paraît absolument pas inquiet. Il continue à parler.
— Vous savez, Dieu a créé ce monde en riant, mon ami. Il a vu la nuit et Il a éclaté de rire. Son dernier éclat a créé l’homme. Nous avons été créés à partir de Sa morve, expulsée parce qu’Il riait trop. Vous savez que le Prophète a dit : «Gardez toujours le cœur léger, car lorsque le cœur est découragé, l’âme devient aveugle. » Même maintenant, dans votre situation difficile, c’est un bon conseil.
» Et vous savez, la légèreté est tout ce que nous possédons face à l’absurdité de la mort. Le rire est le remède au chagrin. Mais vous savez tout ça car vous êtes soldat et que vous avez vu la mort. Vous avez également tué. Je le sais. Je le lis dans votre cœur.
Il parle comme ça pendant une bonne heure. Je l’écoute car ça me distrait de la situation. Au bout d’un moment, sa voix se change en une sorte de murmure. Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais sans que je l’aie vu se lever, il est debout et me chuchote à l’oreille. Je dois être sonné car je n’ai rien vu – je l’en aurais empêché. Mais le voilà à deux centimètres de moi, en train de chuchoter, et je sens son souffle dans mon oreille tandis qu’il parle. Le ciel s’est assombri. Le crépuscule descend sur le désert. Je consulte ma montre. Je suis debout sur cette mine depuis plus de dix heures.
— J’ai décidé de vous aider, dit-il, si vous me laissez faire.
— Qui êtes-vous ?
Il recule en secouant la tête.
— Je n’en sais rien. J’essaie de me rappeler. Tout ce que je peux vous dire, c’est ceci : il y a eu un éclair blanc dans le désert, une explosion accompagnée d’un vent affreux, et je me suis retrouvé là, en train d’errer. Ensuite, je vous ai trouvé. Je peux vous accorder un vœu.
— Ouais, vous êtes un putain de génie.
Il tape dans ses mains et se met à sauter sur place en riant. Ça l’occupe un bon moment. Sa dishdasha noire flotte tandis qu’il rit et, l’espace d’une fraction de seconde de vertige, j’hallucine et je le vois sous la forme d’un oiseau noir qui plane près de moi.
— Voilà, une blague ! Une bonne ! Si je suis un djinn, je peux faire apparaître le vent. Mais si je vous aide, vous ne vous débarrasserez jamais de moi. Vous le comprenez bien ?
— Sortez-moi d’ici, lui dis-je.
La partie suivante est la plus difficile à écrire. L’Arabe a disparu, et à sa place se tient le vulcain qui bat des ailes. Le papillon se pose sur le sable, là où se trouvait l’Arabe, et la seconde d’après un corbeau noir descend du ciel pour manger le vulcain, et je sais que c’est celui dont j’ai eu l’hallucination un peu plus tôt, et le même corbeau qui était entré chez moi ce jour de Noël avant mon départ pour le Golfe. Il mange le papillon et grossit sous mes yeux jusqu’à s’élever à quatre mètres, neuf mètres dans les airs et je sens la puanteur de ses plumes chaudes et noires et de sa fiente, et je vois ses griffes jaunes gratter le sable près de mon pied sur la mine. J’ai envie de crier : Non ! Mais un hurlement descend déjà du ciel.
Je crie à l’intention de personne :
— Missile en approche ?
C’est un tir de mortier ou une roquette qui atterrit à une dizaine de mètres et le souffle de l’explosion me soulève dans les airs pour me faire atterrir à l’abri du désert. Je suis déjà en train de voler en arrière quand j’entends la mine exploser sans causer de dégâts, suite à quoi j’atterris sur le sol du désert.
J’ignore ce qui se passe ensuite car je me réveille dans un hôpital mobile de campagne d’environ deux cents lits. Je regarde autour de moi et je demande :
— Où sont mes gars ? Passez-moi mes bottes, je dois m’occuper de mes gars.
Le toubib s’approche, s’empare d’un tableau accroché au bout de mon lit.
— Pour vous, Tommy, la guerre est finie…
— Je vous emmerde. Où sont mes bottes ?
— Je suis sérieux, c’est terminé. Et pas seulement pour vous.
Il est effectivement sincère. Je suis resté inconscient près de trois jours et le combat est terminé. Je n’en savais rien, mais les Irakiens ont battu en retraite et on a fait flamber toute leur armée en fuite. J’ai manqué tout ça.
Je reçois la visite des huiles et Brewster passe plus tard dans la journée.
— J’ai appris que vous étiez réveillé.
— Brewster ! Qui m’a amené ici ?
— On raconte que vous avez marché sur une mine. Toute la formation vous cherchait. On a perdu le contact radio. L’unité a dû continuer mais le commandant a laissé trois d’entre nous en arrière pour essayer de vous trouver. Ça a pris des heures. Et puis on vous a tiré dessus par accident. Après ça, on vous a trouvé.
— Vous m’avez tiré dessus ?
— Ouais, répond-il avec un sourire satisfait. Ça a emporté la moitié de votre uniforme. On vous a retrouvé allongé sur le dos en train de pouffer comme un taré, chef.
— Je ne pouffe jamais.
— Vous étiez en train de pouffer comme un débile mental. Vous n’aviez pas une égratignure mais vous aviez la langue qui pendait et vous étiez écroulé de rire.
— Allez vous faire foutre, Brewster.
— C’était comme je vous dis, chef. Et vous aviez ce foulard sur la tête.
Il se détourne et se dirige vers un meuble au bout de la tente. Il en tire un objet qu’il apporte jusqu’au lit. C’est un shemagh soigneusement plié à carreaux rouges. Je le lui prends.
— Et l’Arabe, qu’est-ce qu’il est devenu ?
— Quel Arabe ?
— Celui qui portait ça ? Qu’est-ce qu’il est devenu ?
— Non, c’était vous qui portiez ça.
Je me laisse aller sur mon oreiller. La dernière chose que je me rappelle, c’est l’Arabe en train de me chuchoter à l’oreille, puis l’explosion. Et puis plus rien. Extinction des feux.
Brewster me regarde d’un air bizarre.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Vous étiez passé où ?
— Ma tête me fait un mal de chien, Brewster.
— Vous voulez que j’appelle le toubib, chef ?
— Nan, juste qu’on me foute la paix. Les gars vont bien ?
— Tous présents et en forme. Tous soulagés que vous alliez bien.
— Braves gars, braves gars.
On se serre la main et Brewster quitte la tente. En me laissant tenir l’écharpe dans ma main. Je l’ai encore. L’écharpe. Le shemagh.
Je l’ignorais à l’époque, mais mes jours dans l’armée étaient déjà comptés. C’était vrai que l’explosion ne m’avait pas causé la moindre égratignure – physiquement. Mais après ces événements, j’ai eu des troubles du sommeil qui n’ont jamais passé depuis. J’ai pris toutes sortes de médocs. En vain. Et le manque de sommeil m’a donné des migraines. J’ai pris d’autres médicaments contre elles, qui m’ont donné des cauchemars ; tellement terribles que je n’avais même plus envie de dormir.
Mon boulot exigeait que je sois en pleine forme. Je ne pouvais pas demander à mes gars ce que je n’étais pas capable de faire moi-même. Je me le suis caché pendant un temps, mais je devais savoir intérieurement que tout était fini. Et puis, environ un an après la guerre du Golfe, le colonel m’a fait venir un jour et s’est mis à me parler de reconversion et de toutes les occasions formidables qui peuvent se présenter à un homme quand il quitte l’armée. Il y avait des conseillers pour nous aider ; des formations ; des aides à l’achat d’une maison. Ce n’était plus comme à la vieille époque où on se faisait virer de l’armée sans nulle part où aller, m’a-t-il dit. Je me rappelle l’avoir écouté dans un silence glacial. Quand il en a eu fini, je me suis levé, je l’ai salué et j’ai quitté son bureau d’un pas énergique.
Je n’étais pas réformé ni cassé, ni rien de ce genre. J’ai quitté l’armée avec les honneurs et une pension. J’ai eu du travail. Essentiellement des boulots de surveillance. J’ai travaillé trois ans pour la société de gardiennage Group 4. Le travail de nuit me convenait très bien puisque je n’arrivais pas à dormir de toute façon.
Je ne sais pas combien de fois il m’a rendu visite avant que je comprenne ce qu’il était. Et de toute façon, il fonctionnait comme ça : il s’emparait de quelqu’un, parfois pour quelques heures ou bien juste une ou deux minutes. Mais il m’en informait toujours. Il devait y avoir quelque chose dans ce qu’il me disait. Parfois, il était très franc ; parfois, il ne me fournissait qu’une petite allusion, ou alors un ou deux mots pour me rappeler le moment qu’on avait passé ensemble dans le désert. Des fois, il jouait à des jeux, vous savez, pour foutre le bordel dans ma tête. Il aimait faire des clins d’œil. Ça, c’était pour me rappeler son œil unique. Le problème, évidemment, c’était qu’on tombe parfois sur des gens qui aiment cligner de l’œil en plein milieu d’une conversation, et là je me disais : Ah, le voilà. Mais je pouvais me tromper, c’était peut-être juste quelqu’un qui clignait de l’œil. Il le savait. Il savait qu’il foutait la pagaille. C’était son sens de l’humour. Mais pour cette raison, je n’aimais pas que les gens m’adressent des clins d’œil, ce qui me paraît logique, compte tenu de tout ce que je devais supporter. Mais les autres me croyaient juste irritable.
Ce jour-là, dans le désert, quand j’avais mon pied sur la mine, il m’avait dit qu’il resterait toujours avec moi. C’était le prix à payer.
Je passais un entretien pour un boulot minable de gardien de nuit pour telle ou telle entreprise et le cadre sup qui me questionnait disait que j’avais le profil pour le poste et ensuite il clignait de l’œil. Et j’étais obligé de scruter ses yeux. Mais il fallait faire en sorte qu’il ne me voie pas le fixer.
Il n’y avait pas que les clins d’œil. J’entrais dans un bar et j’y voyais quelqu’un qui buvait seul, vous savez, appuyé au bar, à regarder droit devant lui, avec sa bière à moitié vide et ses clopes et son briquet parfaitement alignés, et il me disait « Vulcain».
Ou quelque chose d’autre que j’avais entendu lors de notre rencontre dans le désert. Je répondais : « Quoi ? Quoi ? »
Et l’enfoiré me regardait puis détournait le regard. Et je comprenais que c’était lui. Mais je ne pouvais pas demander d’explications au buveur, parce que ça lui permettrait de partir aussitôt. De sortir de derrière ces yeux. Ils peuvent entrer et sortir à toute vitesse.
Parfois, il restait assez longtemps pour tenir une conversation. Mais je ne pouvais jamais être sûr de rien. Il y avait une chose que je n’arrivais jamais à comprendre : est-ce qu’il possédait ces gens ou est-ce qu’il me possédait, moi ?
Je suis allé voir un psy. Mes migraines empiraient, je dormais affreusement mal, j’avais des douleurs dans le foie et d’autres problèmes. Quand j’ai parlé à mon toubib de mes troubles du sommeil et de mes cauchemars, il m’a organisé un rendez-vous chez un psy, mais ça ne s’est pas très bien passé. La première chose que j’ai dite au psy, c’était :
— Ne me faites pas de clins d’œil, j’ai horreur de ça.
— Et pourquoi donc ?
— On s’en fout de savoir pourquoi, évitez juste de faire des clins d’œil et tout ira bien.
— Je vous assure que je ne suis pas le genre de psychiatre à faire des clins d’œil.
— Parfait. Alors on va s’entendre. Qu’est-ce que vous écrivez ?
— Ce sont des notes. Nous prenons des notes, ça fait partie des choses que nous faisons.
— Écoutez, je ne suis pas un pauvre bidasse sans éducation, d’accord ? Je suis sergent-chef. Enfin, j’étais. Alors arrêtez de prendre des notes, parce que si je vous dis ce que j’ai dans la tête, je sais très bien ce que vous allez me répondre, donc tout ça ne sert à rien, d’accord ?
— Ah bon ? Et qu’est-ce que je vais vous dire ?
— Ne jouez pas au con avec moi – vous le savez bien, moi aussi, tout le monde le sait.
— Seamus, comment puis-je vous aider ?
— En me donnant simplement des médocs. Filez-les-moi et basta.
Je n’allais pas lui en parler. Il n’y a qu’un pas entre dire ces choses-là et se faire interner. Je ne suis pas idiot. Je ne lui en ai jamais parlé, ni à lui ni aux médecins ni aux toubibs civils. En l’écrivant ici, c’est la première fois que j’en parle. Il y a des sujets qu’on n’aborde jamais.
Ça a commencé à me brûler quand je pissais. Enfin, je n’avais pas eu de petite amie depuis un bail mais je suis quand même allé consulter à la clinique génito-urinaire. Le détail gênant, c’était que la doctoresse était une poulette plutôt mignonne, le genre arabe aussi, je ne sais pas trop. Elle m’a enfoncé un truc qui ressemblait à un parapluie de cocktail en métal dans la tuyauterie et j’ai failli bondir au plafond. Elle a grimacé aussi, fermé un œil, et je me suis demandé : C’est toi ?
Rien. Propre comme un sou neuf. Simplement, ça me brûlait. Pareil pour mon sperme. Je ne pouvais même pas me tripoter la nouille sans que ça me crame. Il y avait un problème mais ils n’arrivaient pas à trouver ce que c’était.
J’ai perdu mon boulot chez Group 4. Les mecs m’appelaient « Clin d’œil » derrière mon dos. Ça ne me dérangeait pas, mais un jour où l’un d’entre eux me cherchait, je lui ai cassé la mâchoire. Et le bras. Et le poignet. Et j’ai été condamné à faire de la taule. J’ai été aidé par un avocat de l’armée et le fait que mon casier soit vierge jusque-là a joué en ma faveur, mais j’ai quand même dû faire de la taule à Winson Green.
L’Arabe m’apparaissait en prison. Il venait sous forme d’un garde ou d’un autre détenu. Il y avait là un autre type qui avait fait le Golfe, un ancien para, un dur à cuire. Très malin. Un brave mec. En taule, les anciens de l’armée restaient souvent ensemble. Personne n’essayait de nous emmerder. Il parlait beaucoup du Golfe. Pourquoi on avait été là-bas. Il m’a ouvert les yeux, ça on peut le dire. Au début, j’avais toujours envie qu’il la boucle, mais il ne lâchait pas le morceau.
— Le meilleur est à venir.
Il parlait tout le temps comme ça. Il disait « le meilleur est à venir» quand il s’apprêtait à vous dire quelque chose qu’il croyait que vous ne saviez pas. Un jour, on se trouvait dans la cour.
— Le meilleur est à venir. Écoute-moi ça. Donc, Saddam Hussein est le grand allié de l’Occident, d’accord ? On l’a équipé, soutenu, formé, d’accord ? C’est la quatrième plus grande armée au monde. Il croit qu’il va débouler au Koweït sans problème, d’accord ? Pas possible que ses potes de l’Occident l’en empêchent. Enfin je veux dire, le Koweït, c’est même pas une démocratie, d’accord ? Juste une putain de famille royale comme la nôtre, qui monopolise les richesses et tire les ficelles. Et puis on découvre qu’ils piquaient le pétrole de l’Irak.
— Lâche-moi, Otto.
— Les Koweïtiens, soutenus par des fonds occidentaux, foraient en biais pour trouver du pétrole, en commençant à des kilomètres de la frontière, de leur côté, mais en puisant dans les réserves de pétrole irakiennes. Du vol, ni plus ni moins.
— J’ai entendu parler d’Arabes, intervient Nobby, un ancien de la division blindée, le plus gros voleur de la planète, bouclé pour escroquerie, capables de vous piquer vos draps en dessous de vous quand vous dormez…
— Ouais, mais écoute, Nobby, le meilleur est à venir. Donc vous êtes au courant pour l’agence de marketing qui a vendu la guerre au Sénat américain ? Hill et Knowlton, la plus grosse boîte de marketing du monde, financée à hauteur de plusieurs millions par les Koweïtiens méga-friqués et les gros richards du pétrole pour persuader les Américains et le Sénat de partir en guerre. Ils fabriquent des vidéos d’infos qu’ils font passer pour des reportages. Ils vendent ça comme des barres chocolatées. Ils se font la totale. Ils inventent même une histoire sur une fille de quinze ans qui raconte en chialant qu’elle a vu les soldats irakiens faire tomber trois cent quatorze bébés sur le sol glacial pour récupérer les couveuses.
— C’est une vieille histoire, je lui réponds, on la connaît déjà tous.
— Et ce qu’ils font, dit Nobby, ce qu’ils font, c’est qu’ils prennent une plume géante, hein, une plume, et ils nous chatouillent pendant qu’on dort…
— Ouais, mais ce que tu ne sais pas encore, c’est ça : cette fille, la fille de quinze ans, elle fait partie de la famille royale ! Son père est l’ambassadeur des États-Unis, rien que ça !
— Ils commencent par nous chatouiller du côté droit avec la plume, et pis quand on se retourne, ils soulèvent le drap de ce côté-là…
— Le meilleur est à venir. Au Sénat, ça s’est joué à cinq votes, d’accord ? Ça veut dire que si trois sénateurs avaient voté différemment, il n’y aurait pas eu de Tempête du Désert et aucun d’entre nous ne serait allé à la guerre. Donc…
— Ensuite ils se faufilent de l’autre côté du lit avec leur plume et ils recommencent…
— Si on écarte tous les sénateurs qui ont des intérêts dans le marché du pétrole, il nous reste trois démocrates : un chrétien du Sud profond, qu’ils ont maqué avec un beau jeune Koweïtien ; un autre qui a une relation de longue date avec une princesse koweïtienne, pas celle qui faisait semblant de chialer sur les couveuses, une autre…
— Alors on se retourne de ce côté-là…
— Et le troisième sénateur (c’est vrai tout ça, je ne suis pas en train d’inventer, y a même pas besoin), il admet qu’il s’est gouré en votant parce qu’il avait une sale migraine ce jour-là.
— Et puis hop, ils se cassent et on se réveille quelques heures plus tard sans draps en dessous de nous. Sont forts, quand même…
— Et voilà le résultat : les Ricains y vont, les Rosbifs aussi, et hop, on se retrouve dans le désert à respirer de l’uranium appauvri.
— C’est quoi, ça, Otto ? je lui demande.
— Et avec une seule plume. Trop fort, hein ?
— Quoi ? L’uranium appauvri ? Ça, mon vieux, c’est une autre histoire. Mais tu vois ce que je veux dire ? Une boîte de marketing, deux histoires de cul et une migraine. Alors c’est qui les pigeons dans l’affaire ? Hein ? Hein ? C’est qui ?
Et tout en parlant Otto ne cligne pas des yeux, non, mais il baisse une paupière avec son index et me regarde avec un œil bleu, et je comprends qui est en train de me parler. Je ne sais pas depuis quand il est là, à l’intérieur d’Otto pour ainsi dire, mais c’est bien lui. Je me détourne.
— Ça va, Seamus ?
— Tout va bien, Otto. On se verra plus tard.
Otto essaie toujours de s’occuper de moi. Je n’en ai pas besoin mais il passe son temps à me surveiller, à s’assurer que je vais bien, tout ça. Il me parle d’uranium appauvri. Il m’explique ce que c’est. Je ne savais même pas qu’on s’en servait. Ça explique les éclairs dans le désert et la façon dont ces cadavres irakiens étaient ratatinés sans que leurs bottes soient brûlées. Ça me tracassait depuis un bail. Mais Otto ne s’arrête jamais là. Il pense que ça peut expliquer les maladies dont j’ai souffert ces dernières années. Et que des tas de soldats américains ont intenté des procès mais que leur gouvernement n’a rien voulu savoir. Tout comme le nôtre.
Je n’en sais rien. Franchement, je n’en sais rien.
Otto sort de taule avant moi. Il me manque. C’est un brave gars. Il revient me voir une fois par semaine. Il aimerait bien qu’on ouvre ensemble notre propre société de gardiennage quand je serai sorti.
Mais les migraines empirent, les douleurs internes aussi. Quand on me place enfin en liberté conditionnelle, Otto vient me chercher. Il m’emmène dans un pub qui s’appelle le Sandboy – ouais – pour un gueuleton et quelques pintes, et pour qu’on puisse parler de cette histoire de société de gardiennage. On pense l’appeler «TD Sécurité » pour suggérer «Tempête du Désert » sans le dire ouvertement. On sait tous les deux que ce sont des conneries – ça ne se produira jamais. Mais on se saoule la gueule, on cause de la prison et on fait comme si.
Et puis sans prévenir, au bout de sept pintes de bière éventée, Otto me demande :
— Tu crois au mal, hein, Seamus ? Dis ?
— Quoi ?
Je remarque qu’il n’arrête pas d’agiter le pied.
— On s’est fait couillonner dans cette histoire, mon vieux. Totalement baiser.
— Arrête, Otto.
— Écoute, Seamus, j’ai les nerfs en vrac. Ta santé est foutue. Et tout ça pour quoi ? On n’avait même pas de raison d’aller là-bas.
— Lâche-moi. Si on essayait de passer un bon moment ?
Ses mains tremblent. Il tapote la table avec son paquet de clopes.
— Désolé, vieux. Finis ton verre. Un dernier pour la route, hein ?
On ne parle plus jamais de TD Sécurité. Otto reçoit de l’argent pour son arthrose. Il essaie de m’aider avec la paperasse et les formulaires, mais les médecins ont tous l’air de croire que mes problèmes sont dans ma tête, donc je n’obtiens rien. Enfin bref, Otto investit son argent dans une boutique de jouets. Il dit qu’il veut voir des visages heureux. Il me propose un boulot pour l’aider à «gérer les stocks ». Je jette un coup d’œil à ses « stocks » et je comprends qu’il fait seulement preuve de gentillesse. Et puis je me vois mal aligner des boîtes de soldats en plastique moulé sur une étagère.
Après ça, j’ai dérapé. J’ai vécu dans de drôles d’endroits. Des foyers. Des squats. Des bâtiments à l’abandon. Rendez-vous compte, j’ai même fait plus d’une fois ma toilette à l’Armée du Salut. Et l’Arabe apparaissait dans ces endroits encore plus qu’avant. Il m’a dit que ça lui était plus facile de posséder quelqu’un une minute ou deux dans ces endroits-là. Je savais toujours quand il s’apprêtait à contrôler quelqu’un, par exemple un autre pensionnaire du foyer, ou alors le directeur du foyer de l’Armée du Salut, ou alors un tatoué complètement cinglé qui partageait le squat. Une ombre grise et floue apparaissait, comme si l’air était rempli de suie, je ne vois pas comment le décrire autrement. Ensuite leur visage s’illuminait un instant, juste une fraction de seconde. Et puis l’Arabe était là, et soit il me faisait de l’œil, soit il me parlait, il se contentait de parler, encore et toujours, comme s’il essayait de m’apprendre des choses. Il voulait m’enseigner la langue arabe, rien que ça, et aussi des langues plus anciennes. Les maths. Des tas de trucs. Je n’arrivais à rien. À cause des migraines. Et il y avait un truc en particulier qu’il me répétait toujours, à chaque rencontre, sans exception, rien que pour me faire marcher. Je suis sûr que c’était pour ça. Pour me torturer.
Le plus terrible, quand je repense à ces dernières années, c’est que je ne sais pas comment j’ai vécu. Je ne me rappelle qu’une partie de tout ça. Je n’étais qu’à moitié vivant. Des fois, je me demande si je suis mort ce jour-là dans le désert. J’ai levé le pied de la mine et je suis mort, et je m’attarde ici au lieu de passer de l’autre côté. Je n’ai pas de repères, vous comprenez. Pas de coordonnées. Je suis à la dérive.
Je vois Otto de temps en temps. Je passe à sa boutique et il me file quelques livres pour m’aider à m’en sortir. Mais je me demande s’il est mort, lui aussi. Lors de la Tempête du Désert, comme moi. Tout ça concorderait. Je suis dans les limbes. Je n’en sais rien. La bière n’a plus le même goût. Les cigarettes non plus.
Je n’en sais rien.
J’étais un soldat de la reine. Je suis un soldat de la reine. J’ai pleuré sur mon sort dans le noir.
Il se passe des choses étranges. Je me tiens sur le pas d’une porte en train d’essayer de récupérer des sous pour un verre. Je dis « J’essaie d’obtenir une tasse de thé » et je me retrouve face à un type très élégant qui pense me connaître. Bien sûr qu’il me connaît. Son visage s’éclaire et c’est l’Arabe. Il me fourre dans un taxi, il paie le chauffeur. Il m’emmène chez GoPoint. Quel endroit. Infesté de créatures comme cet Arabe. Et il y a cette fille adorable. Antonia. Elle me pousse à écrire. Elle m’a donné ce cahier dans lequel écrire. En guise de thérapie. Mais je ne montre à personne ce qui est écrit ici. Personne n’a le droit de le voir. Il y a une bonne raison à ça. Antonia demande à voir mais je réponds : « Non, ma chérie. Non.»
Je garde le cahier enveloppé dans le shemagh rouge et blanc de l’Arabe.
Oui, parfois je me demande si je suis mort et parfois si je suis toujours dans le désert avec le pied sur cette mine. C’est possible. Je suis bien entraîné. Peut-être que j’y suis seulement depuis vingt-quatre heures et que j’attends toujours que mes gars me retrouvent. Comme si j’étais sonné mais toujours en train d’appuyer sur cette mine, les muscles crispés pour maintenir ce mécanisme en place. C’est possible. Vraiment. Je suis assez bien entraîné pour que ça se produise. Et peut-être que tous les événements survenus depuis Tempête du Désert sont juste des images qui me tournent dans la tête. Ça expliquerait beaucoup de choses.
Donc, soit je suis toujours en vie quelque part avec le pied sur une mine, soit je suis mort et je n’arrive pas à lâcher prise pour des raisons qui m’échappent, ou alors tout ça s’est vraiment passé et cette option-là est la pire des trois.
Je crois que la reine peut répondre à ma question. C’est sans doute la seule personne au monde qui puisse. Si je trouvais un moyen de lui parler, tout prendrait un sens. Je vais descendre à Buckingham Palace. Ils pourront procéder autant qu’ils voudront au remplacement de la garde. Je vais m’enchaîner aux grilles et demander à la reine de venir bavarder.
Je veux retirer le pied de la mine.
Ça dure depuis trop longtemps. Je suis fatigué, malgré tout mon entraînement, je suis fatigué.
Je n’écris plus. Ici se termine mon testament. J’ai dit que je le gardais enveloppé dans le shemagh. Ce n’est pas pour le cacher aux autres mais pour y enfermer l’Arabe. Si quelqu’un lit un jour ces lignes, l’Arabe lui sera transmis. C’est lui qui me l’a dit.
Cela dit, je n’ai pas confiance en lui. Il y a un autre truc qu’il me répétait tout le temps, même si je sais que c’est un menteur. Il essaie juste de se payer ma fiole. Chaque fois. Mais je ne mords pas à l’hameçon. Chaque fois que je vois l’Arabe, je sais qu’il va finir par tendre l’index pour tirer sur le bout de peau flasque en dessous de son œil valide et me dire :
— Seamus, il n’y a jamais eu de mine.
Il ment. Cet Arabe est un menteur.
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