Miséréré
Chapitre 9
Les femmes avaient mis en ordre le bâtiment et organisé chaque compartiment. Elles s’étaient rendues par groupes de deux ou trois au Magasin Général où on leur avait ouvert des comptes de crédit. Elles faisaient inscrire leur nom et le numéro du rang et du lot où la famille irait s’installer. Sans avoir vu ce que serait leur terre, elles se sentaient déjà un peu propriétaires. La plupart se trouvaient plus démunies que jamais, et pourtant un petit sentiment de richesse les habitait déjà. Toutes avaient entendu parler des fermiers qui vivaient mieux que les ouvriers des villes. Dans leurs propos, revenaient souvent des mots d’espoir.
— Quand t’as une maison à toi et ton jardin, t’es déjà certaine de pouvoir faire cuire une pomme de terre pour tes petits.
Sans en parler, elles avaient attendu le retour des hommes avec angoisse. Les gens du Magasin Général interrogés leur avaient bien dit que la terre était bonne sur tous les rangs où on plaçait les colons, mais c’était de leur homme qu’elles en attendaient la confirmation. Charlotte Garneau plaisantait :
— Faut tout de même pas vous figurer qu’ils vont nous ramener des patates dans leurs poches pour ce soir.
Elles riaient pour chasser l’incertitude. La crainte, peut-être, d’entendre leur époux leur annoncer que la terre était mauvaise et qu’il valait mieux renoncer.
Lorsque les bottes et les brodequins battirent le seuil, les enfants se précipitèrent. Les femmes s’avancèrent lentement près de l’espace central. Un silence les habitait qui n’était que de surface. Tous les cœurs battaient fort. Les visages voulaient se montrer souriants, mais les regards fixaient la porte avec une trop grande intensité.
François Garneau qui était le plus grand ouvrit. Le prêtre entra. Sa barbe était blanche de givre. Il clignait des yeux. Derrière lui venaient le grand Lafutaie dont la moustache aussi était blanche, puis Pinguet, puis Rossel, l’énorme Mélançon cramoisi et essoufflé, Fatin qui grimaçait à chaque pas tant ses pieds étaient douloureux. Il y eut un intervalle avant que paraissent l’Ukrainien, Labrèche et les autres. Les enfants leur grimpaient après. Les femmes un instant muettes se mirent à questionner. L’air glacé entrait avec eux. Ils semblaient traîner à leurs basques la forêt obscure, la rivière à moitié gelée et cette immobilité de la nuit qui annonçait le gel. Aussitôt, des groupes se formèrent. Eugénie Florent, une femme qui cachait une grande force dans un corps fluet, agrippa son garçon, un long gaillard de vingt-deux ans et l’entraîna vers leur case en disant :
— Viens-t’en. Tu vas te déshabiller ; m’en vais te frictionner à la goutte.
— La goutte, vaudrait mieux la boire, lança l’Ukrainien.
Ceux de Québec et de Trois-Rivières arrivèrent à ce moment-là d’une corvée de bois. Ils n’iraient sur leur rang que le lendemain. Tout de suite, ils se mirent à interroger. Labrèche, Garneau et Koliare étaient déjà au fond du baraquement, tiraillés par les enfants et assaillis par les femmes :
— Comment c’est ?
— Vous avez vu les lots ?
— Où est le nôtre ?
— Est-ce qu’il y a de l’eau ?
Ils répondaient tant bien que mal, mais la fatigue les écrasait. Elle clouait le bec des plus bavards. Koliare trouva la force de brailler :
— Voyez pas qu’on crève de faim ?
En quelques minutes la table fut dressée. Deux chaudrons mijotaient. Les enfants qui avaient déjà mangé furent couchés. Il y eut tout un concert de cris, d’appels, de pleurs ponctués de quelques gifles. Le prêtre barbu avait disparu, parti rejoindre le curé de Saint-Georges. Le repas absorbé, les hommes expliquèrent ce qu’était le rang, mais, au fond, personne n’était en mesure de rien dire sur les lots. C’était la forêt. On verrait lorsque tout serait défriché. Il y eut quelques récriminations lorsqu’ils annoncèrent qu’ils bâtissaient un premier campe où, d’ici trois jours, ils pourraient loger. Certaines femmes prétendaient partir avec eux. Le grand Koliare dit avec un rire aigre :
— Vous irez expliquer ça aux curés ! Des femmes pêle-mêle avec des hommes.
Certains s’étant approchés du poêle, Élodie Labrèche entraîna Cyrille vers leur compartiment dont elle referma soigneusement la bâche. Les enfants dormaient. Entre les cloisons de toile et le plafond, arrivaient la lueur tremblotante des lampes et le brouhaha des conversations. Tout près d’eux, ils entendaient Martin qui expliquait à Charlotte comment Billon leur faisait bâtir le campe.
— C’est une bonne chose. On s’entend bien. Quand y faudra monter les nôtres, je crois qu’on pourra aussi faire ça en équipe.
Élodie s’était blottie contre Cyrille. Le visage enfoui dans son cou, elle l’embrassa un long moment avant de murmurer :
— J’ai rien voulu dire tout à l’heure, mais je veux pas rester avec toutes ces femmes pendant que tu seras sur le rang.
Cyrille la prit par les bras et la secoua.
— Où veux-tu aller ?
— Je sais pas. Mais ici…
— Tu vas pas commencer, hein ! Faudra que tu fasses comme les autres. On est venus là, c’est pas pour faire des histoires. Moi non plus, ça m’amuse pas. Mais une fois notre campe bâti, on sera chez nous. On s’occupera plus de personne. On aura une terre à nous.
— Est-ce que tu crois vraiment que ça peut réussir ?
— Certain.
— Est-ce que c’est de la terre de cultures ?
Il soupira profondément, hésita un instant puis, la repoussant doucement, il se laissa tomber sur le bord du lit en disant :
— Je suis fatigué, tu sais. Faut se coucher.
Elle mit un genou en terre et lui prit la cheville.
— Laisse, je vais te délacer tes souliers.
Il commença de déboutonner sa grosse chemise de flanelle. Les autres gagnèrent leurs logements et, venue de l’autre bout du bâtiment, une voix lança :
— Faudrait vous taire. Demain, c’est fête à bras !
Ayant tiré les chaussures de Cyrille, Elodie se releva. Elle se déshabilla en hâte. Dès qu’ils furent au lit, elle se colla contre lui et souffla :
— Tout de même, t’aurais accepté d’aller chez mon père, on aurait été mieux, et jamais obligés de se séparer.
Bourru, Cyrille répliqua :
— Parle pas de lui. Tu sais que ça me fâche.
Les caresses d’Elodie se firent plus précises. Et très vite elle fut sur lui.
— T’es fatigué, mon amour, laisse-toi faire.
Il eut un petit rire.
— Toi, t’es jamais fatiguée. Sûr que dans tout le baraquement, on doit être les seuls…
Elle l’interrompit :
— Ça prouve qu’on est les seuls à s’aimer vraiment.
— Et ce foutu lit qui craque.
Des ronflements montaient déjà. Un enfant pleura un moment et la mère dut se lever pour le bercer. S’étant aimés, Cyrille et sa femme demeurèrent longtemps enlacés, à fixer la petite fenêtre où dansaient les reflets du fleuve.
Plusieurs fois, Cyrille répéta tout bas :
— Bientôt, on sera chez nous. Vraiment chez nous. On devra plus rien à personne.
OceanofPDF.com