Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 29 sur 42

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Miséréré

Chapitre 29

 

Jamais encore Cyrille n’avait marché aussi vite en tirant un traîneau chargé. La joie décuplait ses forces. Il allongeait le pas, s’arrêtant seulement de temps à autre quand son souffle devenait trop court. Sa tuque de laine était trempée. Rien ne le pressait vraiment, mais c’était comme si, allant plus vite, il hâtait la venue de Noël.

À peu près à mi-chemin, cédant à l’envie d’entamer son paquet de tabac, il s’accorda une halte un peu plus longue et roula une cigarette. Lorsqu’il eut allumé, il ne put résister à la curiosité qui le tenait depuis qu’il avait quitté la scierie, il desserra une courroie d’arrimage et souleva le couvercle de la caisse où il avait serré tous les cadeaux. Il tira la boîte de carton vert foncé que lui avait donnée Gendreau et l’ouvrit. Elle contenait deux curieuses constructions en fer. Un schéma imprimé à l’intérieur du couvercle indiquait comment on pouvait les assembler par la base, à l’aide de deux tiges. C’était très simple. Une autre monture en croix soutenait deux petits gymnastes en métal peint dont les mains pivotaient autour d’une barre. Placée d’une certaine manière en haut de la construction, cette pièce roulait, descendant le long des rampes, s’arrêtait le temps de tomber d’une rampe à l’autre, puis repartait dans l’autre sens. Et les deux petits bonshommes rouges tournaient à toute vitesse autour de leur barre. Le rire de Cyrille se perdit dans la forêt avec la fumée de sa cigarette.

Il replaça trois fois les cascadeurs en haut de la construction de métal et les regarda descendre. Ayant démonté et rangé le jeu dans sa boîte, puis la boîte dans la caisse et serré la courroie, il reprit son chemin. Il dut faire une autre halte, le dos tourné à la voie, tandis que le train passait en hurlant et en soulevant des tourbillons de poussière glaciale.

Cyrille arriva bien avant le crépuscule. La cheminée fumait gris, la petite maison semblait somnoler. Cyrille s’arrêta avant de quitter le couvert du bois. Il ne pouvait voir ce qui se passait derrière les vitres, mais il était certain que des yeux guettaient son retour. En effet, dès qu’il émergea du couvert, la porte s’ouvrit. Clémence sortit la première, tout de suite suivie par Paul puis par Élodie qui tenait le petit Jules sur son bras. Les appels coururent sur la neige dure comme pour s’en aller jusqu’au fond de la forêt. Sans s’arrêter, Cyrille cria et leva la main. Il vit qu’Élodie avait grand-peine à empêcher les enfants de se précipiter dehors sans chaussures. Il cria :

— Rentrez ! Vous gelez la maison !

Élodie les contraignit à rentrer et referma la porte. C’était ce qu’il voulait. Il conduisit sa traîne jusque contre le pignon, puis, prenant le sac où étaient les provisions, il entra. Il y eut des cris de joie, des embrassades et une bousculade autour du sac. Cyrille ressortit, empoigna le paquet de cartons ficelés et revint.

— Voilà de quoi nous tenir au chaud.

— Il y avait aussi une caisse sur la traîne, dit la petite, qu’est-ce que c’est ?

— Rien du tout. Une caisse vide pour ranger des choses. Je la laisse dehors pour le moment.

Cyrille eût donné bien des troncs d’arbres ébranchés pour que l’heure fût venue de crier : bon Noël ! L’envie le démangeait d’annoncer au moins qu’il y aurait une surprise. Il fit pourtant l’effort de tenir sa langue et s’assit devant le poêle pour se déchausser.

— Alors, tu as vu des connaissances ? demanda Élodie.

— Juste les gens du magasin. Tous ceux qui sont arrivés avec nous ont déménagé. Paraît que sur le rang trois, y a deux campes de finis. Les hommes sont tous tassés dans un et les femmes dans l’autre avec les gosses. Ça doit pas être drôle. Pour l’heure, le bâtiment des colons est vide.

En vidant le sac où Steph Robillard avait serré les provisions, Élodie découvrit une boîte de pâté, une de saucisses et une tablette de chocolat qu’elle n’avait pas commandées.

— Tu as fait des folies, dit-elle.

— Non. J’ai rien demandé de ça.

— Alors, il s’est trompé ?

Cyrille fit non de la tête. Le visage du grand gaillard blond se confondait avec la bonne bille rougeaude de Gendreau. De nouveau ému, il dit :

— Je crois plutôt que c’est un cadeau.

Ils décidèrent de manger des saucisses.

— Le pâté, proposa Élodie, on pourrait le garder. Ça ferait notre Noël, avec le chocolat pour les petits.

Elle avait parlé bas. Les yeux très luisants, elle ajouta :

— Les pauvres, cette année, ce sera pas bien drôle.

Cyrille ne put se tenir de dire sans que les enfants puissent entendre :

— On sait pas, peut-être qu’il y aura autre chose.

Élodie l’interrogea du regard, mais il fit comme s’il ne voyait pas. Il avait réfléchi. Il ne pouvait pas prendre le risque de laisser cette caisse dehors. La rentrer sans en parler à sa femme, c’était à peu près impossible. Il pouvait dire qu’elle contenait du matériel pour travailler, mais Élodie risquait d’y jeter un coup d’œil. Il hésita jusqu’à la dernière minute puis, les enfants endormis, il se décida.

— Bon, dit-il. Je me suis arrangé avec l’homme du moulin à scie. J’ai pu avoir de quoi faire un petit Noël aux enfants. Seulement, je veux que ce soit une surprise pour toi aussi. Tu sauras qu’il y a quelque chose, mais faudra que t’attendes pour savoir quoi.

Élodie ne soufflait mot. Elle hochait la tête d’un air de dire : « Toi alors ! Tu es incroyable. » Mais elle ne le disait pas. Seul son beau visage un peu las et ses grands yeux bruns pouvaient parler.

Cyrille sortit. Une dernière lueur rouge traînait au couchant, écrasée par une épaisse nuée violette. Il prit sa caisse et rentra.

— On dirait que le temps veut se casser. Il reviendrait de la neige que ça m’étonnerait pas. Le vent tourne et ça se radoucit.

Élodie referma la porte. Cyrille était là, bien embarrassé de sa précieuse caisse.

— Où on peut la cacher ?

Sa femme fit des yeux le tour de la pièce. En riant, elle dit :

— C’est tellement grand ici, on ne sait jamais où mettre les choses.

— Le mieux, c’est de la poser là dans le coin. On mettra des grosses bûches dessus. Même s’ils avaient idée de chercher…

Il posa la caisse.

— Et moi, fit Élodie, je peux pas voir ?

Tendrement, Cyrille la serra contre lui.

— Je t’en prie, fais-moi ce plaisir. Je voudrais tellement que ce soit tout de même un petit peu Noël pour toi aussi.

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