Miséréré
Chapitre 2
Dans ces wagons de bois quelque peu délabrés, les compartiments étaient jumelés. Deux compartiments, une porte battante montée sur de grosses paumelles à ressorts, puis deux autres et encore une porte. Le convoi comptait trois voitures pour voyageurs, une dizaine de fourgons à marchandises plus quelques plates-formes à grumes qui montaient à vide vers les forêts du Nord. Dès que le train ralentissait, des enfants se précipitaient aux portières en braillant :
— On arrive ! On arrive !
Les femmes criaient plus fort qu’eux pour les faire taire. Les hommes les écartaient pour ouvrir et sauter sur le quai enneigé. Ils interrogeaient les employés.
— Où on est ?
On leur lançait des noms de stations tout à fait inconnus. Il n’y avait généralement que quelques baraques de bois rond : la halte du chemin de fer et d’autres, bâties pour les ouvriers qui avaient ouvert la forêt et posé les rails. Elles étaient occupées par des bûcherons, des scieurs ou quelques débardeurs.
— On reste longtemps ?
— Faut manœuvrer. On a un fourgon à décrocher.
Alors les hommes refermaient les portières au nez des enfants et des femmes. Ils faisaient quelques pas dans la forêt puis, sans cesser de deviser, ils se mettaient à pisser sur la neige. Une longue file de petites fumerolles montaient, vite emportées par le vent froid. En attendant la fin de la manœuvre, les colons se dégourdissaient les jambes, battant la semelle sur le sentier de ballast durci ou sur les quais de bois sonores et glissants. Ils regardaient l’avant des wagons couvert de glace formée par la vapeur de la locomotive. À chaque coup de tampon, il en tombait des coques épaisses qui se brisaient entre les rails.
Au début de la matinée et vers la mi-journée, des employés du chemin de fer distribuèrent de la soupe de blé très gluante qui sentait fort la graisse rance. Les femmes obligeaient les enfants à manger :
— C’est plus le temps de faire des simagrées, faut prendre.
— C’est toujours du chaud. Tout ce qui entre fait ventre !
— Avec le froid, faut manger gras. Sinon, on tient pas.
Les mères ouvrirent des paniers à couvercle d’où elles tirèrent du pain dur, du lard et du chocolat. C’était ce que les religieuses de la colonisation leur avaient distribué sur le quai, au départ de Québec. Les hommes demeuraient entre eux, les femmes avec les enfants. Elles parlaient sans relâche. Il y en avait toujours une pour secouer celles qui se plaignaient par trop. Toutes portaient en elles un fond d’inquiétude, mais les plus fières se refusaient à le laisser paraître. Élodie Labrèche se lamentait :
— S’en aller vers des pays d’hiver, c’est fou.
— Tu verras que c’est pas pire ici qu’en bas. Faut pas te fier aux racontars.
— Tout de même, ça dure plus longtemps. À preuve…
Elle tendait la main en direction de la forêt toute blanche, mais Charlotte Garneau insistait :
— C’est un froid sec. Pour la poitrine, c’est bien meilleur.
Dans les plus modestes haltes, il arrivait que s’entrouvrît la lourde porte à glissière d’un wagon à marchandises. Une visière de casquette ou un bonnet de laine passait timidement, tenant dans l’ombre un regard inquiet. Si l’employé de la station et les conducteurs du convoi faisaient mine de ne rien voir, la porte s’ouvrait un peu plus pour livrer passage à quelques hommes déguenillés voyageant sans billet. Eux aussi descendaient se vider derrière un arbre. Ils s’enhardissaient parfois à venir jusque vers les voitures de voyageurs. Prises de pitié, les femmes leur tendaient un quignon. Les colons en partance pour le Royaume du Nord leur passaient le fond d’un paquet de tabac. On leur tendait une bouteille pour une rapide goulée. Les pauvres donnaient à plus pauvre qu’eux. Ces voyageurs clandestins remerciaient d’un geste et d’un regard et regagnaient leur fourgon obscur et glacé. Haussant les épaules, le contrôleur disait :
— Si on leur fait la chasse, y se montrent plus. Y font dans les wagons, la pisse et le reste. L’été, on peut les empêcher de remonter ; à cette saison si on les laisse en pleine forêt, y vont emmerder les gars des stations. De toute façon, depuis les froids, y en a de moins en moins. Peut-être qu’ils commencent à savoir qu’on trouve pas plus à manger à l’ouest qu’ici.
Une fois le convoi reparti, on se rendait visite d’un compartiment à l’autre. Des liens se tissaient rapidement. Les malheurs endurés composaient un bon mortier de sympathie. Tous venaient des villes, tous avaient perdu leur emploi et connu la faim. Bon nombre d’entre eux avaient côtoyé misère plus grande encore que la leur.
Près de Cyrille Labrèche et de Martin Garneau, quatre colons vinrent s’installer qui demeurèrent tout l’après-midi. Parmi eux, un Ukrainien démesuré et maigre à faire peur avec un long nez tordu et des dents ébréchées. Il avait apporté une gourde paillée contenant un alcool au goût bizarre qui vous incendiait les entrailles et vous embrumait le cerveau en un rien de temps. L’ayant goûté, Cyrille se leva et se mit à examiner le bois de la banquette.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Des fois que ce vitriol serait descendu tout droit pour faire le trou dans le siège !
Les autres se mirent à rire.
— Tant qu’on peut rigoler, observa Martin, c’est que la vie vaut le coup d’être vécue.
La fumée des pipes et des cigarettes envahissait l’espace. À cause du roulement du convoi et des grincements de ferraille et de bois, pour dominer aussi le piaillement des enfants, les hommes parlaient haut. L’excitation montait. On passait du rire à la colère. Charlotte Garneau se montra plusieurs fois par-dessus la demi-cloison pour crier :
— Vous énervez pas comme ça. Vous buvez trop, ça finira mal !
Cette large face pourtant toute en rondeurs pouvait se durcir. Les petits yeux noirs scrutaient les visages. Alors les plus grandes gueules se fermaient pour un moment. Et les autres pouvaient parler, tel ce nommé Billon que l’Ukrainien avait amené ici, comme s’il eût été soucieux de montrer son contraire. Court et large d’épaules, cet homme bien plus âgé que les autres flottait dans des vêtements rapiécés. Il parlait d’une voix grave, un peu éraillée.
— Pouvez croire, quand on voit les meubles éparpillés, puis la maison vendue et tout, ça vous remue. Une vie qui fout le camp en charpie.
Il allait sans colère. Ses mains courtes, aux ongles ondulés demeuraient bien écartées sur ses genoux. Chaque articulation portait une nodosité qui empêchait la totale extension des doigts. Son visage était lourd, avec beaucoup trop de peau que faisaient trembler les secousses du train. Les autres l’écoutèrent longtemps en silence. Ce qui les impressionnait, c’était sans doute ce qu’il portait de douleur résignée dans son regard noir, très mobile. Triste et paisible, quelque chose en lui était comme un muet appel à l’aide. Il arrivait que sa voix se mît à trembler comme s’il eût refoulé un sanglot. Cet homme n’était pas tout à fait comme eux. Il avait été patron. Avant d’être lui-même réduit à la misère, il avait sans doute mis ses ouvriers à la porte.
Dehors, la poudreuse volait. Elle s’accumulait dans les encoignures des vitres pour se détacher ensuite en longues baguettes. À côté, les enfants s’étaient calmés eux aussi. Une petite fille toussait rauque. Billon se moucha, s’essuya le nez et les yeux puis replia son mouchoir avant de reprendre :
— Des emprunts à neuf pour cent, c’est pas rien, pour un maçon ! Plus de chantier. Les clients qui payaient pas. La faillite, quoi !
Billon s’arrêtait souvent. Les mots avaient du mal à passer le goulot de sa gorge nouée. Ses lourdes paupières fanées battaient sur ses yeux brillants. Il revenait toujours au naufrage des petites entreprises :
— Des faillites, tu peux croire qu’il y en a !
Il hochait la tête, écrasé par son propre passé. Sa grosse moustache grise tremblait. Il se mordillait les lèvres et ses mains noueuses se pétrissaient l’une l’autre. Il alluma une courte pipe à large foyer. Une partie de la fumée montait de ses lèvres dans sa moustache pareille à un buisson où couve un feu humide.
Le convoi s’arrêta à une halte où des débardeurs déchargeaient du bois. Leurs trois chevaux attelés en flèche fumaient, le dos couvert de vieilles bâches pisseuses. Cyrille ne put se contenir. Sautant du train, il courut vers les bêtes qu’il se mit à flatter.
Déjà, le chef de station sifflait. Cyrille bondit vers le quai et remonta dans son compartiment.
Les autres étaient en pleine confusion. Tous parlaient en même temps, chacun voulant raconter sa propre histoire ou celle d’inconnus encore plus malchanceux.
Un homme dans la quarantaine, nommé Rossel, avait tenté sa chance en partant. Il avait voyagé en fraude durant quelque temps comme les miséreux cachés dans les fourgons vides. Il en parla sans gêne. Et même, semblait-il, avec une certaine fierté. Il avait vu plus de choses que ceux qui l’écoutaient. Un monde différent, hors des normes de la société. Un tic curieux tirait sa bouche sur la gauche lorsqu’il prononçait certaines syllabes. Ses larges mains couvertes de poils frisés attiraient les regards.
Le convoi poursuivait sa route, brinquebalant dans un éparpillement de blancheur miroitante, de vapeur et de fumée noire. Le soleil jouant entre les résineux couchait sur la voie une barrière de rais argentés. Leur vibration sur les visages obligeait les gens à cligner de l’œil.
Dans le brouhaha des voix, un petit maigre s’époumonait :
— Moi, je veux plus rien savoir de ce qu’on a enduré. J’ai une fille de sept ans qui en est morte. Je la porte ici.
Il fit un grand geste de la main pour désigner son cœur. Les autres se turent. Tous les regards se tournèrent vers lui. Sur le coup, il sembla gêné de tant d’attention. Comme pour s’excuser, il dit qu’il se nommait David Fatin et qu’il avait travaillé à la voirie. Puis sa main droite se porta de nouveau à sa poitrine.
— Ma femme, c’est comme moi. Seulement, quand on s’est embarqués pour ici, on s’est dit qu’on parlerait plus de nos malheurs. On a deux autres enfants. On veut leur faire une belle vie… Leur laisser de la terre.
Tous s’en allaient avec la volonté bien arrêtée de faire de la terre. L’expression revenait sans cesse. Et les regards se portaient vers l’extérieur. Entre les remous de fumée, de neige poudreuse et de vapeur, la forêt continuait de défiler avec ses rivières et ses lacs à moitié gelés.
L’ancien employé de la voirie tendait ses mains ouvertes pour montrer ses paumes saillantes et ses doigts courts recouverts de corne.
— Même si le bois est dur comme fer, on s’est juré d’en venir à bout. Ma femme, elle faisait la plonge chez Tonio. La besogne dure, ça la connaît aussi.
Ils reprenaient souvent la gourde de l’Ukrainien, absorbant cet alcool de feu à petites lampées. Les blagues à tabac passaient de main en main. Il y avait des moments de gros rire où Billon lui-même se laissait entraîner. Puis, pour un mot lancé ou un souvenir évoqué, l’émotion ou la colère les reprenait.
— Le drame, dit quelqu’un, c’est qu’on nous expédie là au début des froids.
Plusieurs voix se récrièrent. Il y eut une discussion générale qui frôla la dispute, puis Cyrille parvint à s’imposer. Il parlait d’une voix métallique, tranchante, au rythme saccadé. Il crachotait souvent et son regard s’allumait.
— Si on monte s’installer au printemps, le temps de défricher et de bâtir un campe, on perd une année. Nous autres, on aura tout l’hiver pour faire ça. Quand le moment viendra, on pourra déjà semer un petit peu.
Martin Garneau précisa :
— Faut abattre en hiver, et puis, déjà pour choisir les lots, vaut mieux le faire à présent, on voit mieux la terre.
Cette terre qu’on leur avait promise, ils la regardaient défiler de chaque côté de la voie. Elle était blanche et noire avec des coulées plus dorées à mesure que le soleil déclinait. Sans la bonne brûlure de l’alcool et l’excitation de la parole, une certaine angoisse les eût sans doute empoignés. Les femmes s’en défendaient mal.
Les stations se raréfiaient. Le froid augmentait. Personne ne descendait plus sur le quai durant les haltes. En bien des endroits le silence s’installait, pesant sur les poitrines.
Pourtant, dans le compartiment des Labrèche et des Garneau, les hommes continuaient de parler. Ils se voyaient déjà fermiers. L’alcool aidant, ils en arrivèrent vite à compter leurs vaches. Très fiévreux, Cyrille répétait souvent :
— Moi, quand j’aurai un bon train de trois chevaux, le bois, je vous en sortirai des tonnes à la journée.
Le seul qui eût approché la terre était l’Ukrainien. Enfant, il avait passé quelque temps à garder un troupeau. Mais il conservait la fierté de son premier métier, le vrai, qui étonnait les autres. Il avait été peintre en voitures. Il expliqua comment, à main levée, il peignait des filets très minces et parfaitement rectilignes sur les portières des landeaux, sur les rayons des roues. À Montréal où il avait épousé une fille abandonnée avec un enfant, il était devenu peintre en bâtiment.
— C’est toujours la peinture, fit Garneau.
L’Ukrainien le regarda en hochant sa tête osseuse surmontée d’une tuque de laine rouge et bleue.
— Tu peux pas comprendre, fit-il. Tirer un beau filet bien droit, c’est pas à la portée du premier venu.
À mesure que le train progressait vers le nord-ouest, la terre s’aplatissait. Lacs et rivières devenaient plus nombreux.
— Foutu pays, disaient certains. T’as que de l’eau !
— Tant qu’on t’oblige pas à la boire !
À une halte, Zacharie Gauzon, le prêtre de la colonisation qui s’était embarqué avec eux, changea de wagon et monta dans leur compartiment. Dès qu’il l’aperçut, l’Ukrainien fit disparaître son eau-de-vie à l’intérieur de sa vaste houppelande. Le curé était un garçon d’une trentaine d’années, avec un beau visage encadré d’un collier de barbe noire soigneusement taillé. Il fronça les sourcils sur ses yeux sombres, respira à petits coups, puis, tandis que le convoi se remettait en marche, il demanda d’un ton cassant :
— Qu’est-ce que vous buvez, par ici ?
Les hommes se regardèrent les uns les autres, l’air étonné. Ce fut Cyrille qui répondit :
— Ben, mon père, on voudrait bien avoir autre chose que de l’eau.
La voix se fit plus dure :
— Non seulement vous buvez une cochonnerie qui vous rendra malades, mais encore vous mentez. Croyez-vous qu’avec pareil esprit on a quelques chances de se créer une nouvelle patrie ?
À côté, les femmes et les enfants prêtaient l’oreille. Le curé se pencha un peu. S’adressant aux deux compartiments, il lança :
— Le grain ne lève que si le laboureur a semé en accord avec le bon Dieu. La moisson ne mûrit que si le moissonneur a l’âme assez pure. Lorsque le blé emplira vos greniers vous direz : « J’ai choisi la meilleure part… » Allons, chantez avec moi !
Se tenant d’une main à la demi-cloison, il leva l’autre, battit une mesure et attaqua :
— Plus près de Toi, mon Dieu, plus près de Toi…
Les femmes et les enfants le suivirent tout de suite, puis les hommes qu’il foudroyait du regard. Sa main fine battant l’air semblait manier le fouet.
Bientôt la porte menant aux compartiments voisins s’ouvrit, des femmes et des hommes entrèrent qui se mirent à chanter également. Le cantique terminé, le prêtre les refoula du geste et s’en fut avec eux. La porte claqua derrière lui. Un long moment, il n’y eut plus que le roulement du convoi et le souffle de la locomotive. Puis les enfants et les femmes se remirent à jacasser. Garneau dit :
— T’as bien fait de cacher ta bouteille.
— Tu parles, il était capable de me la balancer par la fenêtre.
Certains approuvèrent, d’autres prétendirent que ce prêtre se montrait ainsi pour asseoir son autorité.
— Au fond, c’est pas un mauvais bougre.
— C’est comme sa barbe, c’est pour se donner de l’âge.
— Moi, je le trouve trop beau.
— C’est un fils de riches. Il a jamais manqué de rien, ça se voit.
— Moi je dis que c’est déjà plus courageux de venir avec nous que de rester en ville à prêcher pour faire partir les gens.
Ils se perdirent dans une controverse sur le rôle des prêtres et se remirent à boire, torchant d’un coup de paume le goulot avant de passer la gourde à leur voisin. Mais leur entrain était tombé.
L’approche du soir et la fatigue pesaient. Les enfants avaient cessé de rire. Il y eut quelques pleurs, des grognements et une dispute entre deux garçons. Élodie Labrèche essaya de rétablir l’ordre, mais sa voix était plus implorante qu’autoritaire. Celle de Charlotte Garneau s’éleva, imposante :
— M’en vas passer aux gifles, si ça s’arrête pas !
De sa place, Cyrille lança :
— Et si ça suffit pas, je vais me déplacer !
Le silence se fit.
Entre les résineux de plus en plus chétifs, de larges plaies de sang s’ouvraient. Le ciel, dans les hauteurs, tournait au vert glacial. Plus près de l’horizon, il s’empourprait. La forêt devenait d’un beau noir velouté où flottaient çà et là des buées violettes. Une angoisse montait. Se coulant entre les êtres, elle les séparait l’un de l’autre ; elle les étreignait, poussant en eux le froid de la nuit. Leur première nuit au Royaume du Nord.
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