Miséréré
Chapitre 14
L’aube était grise. Lourde et basse comme si le ciel eût cherché à écraser le froid sur la forêt. Mais le froid passait. Chaque vague fuyait, poussée par une autre. Cyrille marchait vite. Son sac sur le dos, sa hache sous le bras. Il avait mangé avec les autres. Repas sans un mot sous l’œil à la fois courroucé et incrédule du curé barbu. Lorsqu’il était sorti, ceux de son équipe l’avaient entouré. Encore une fois, mais sans conviction, ils avaient cherché à le retenir. Tous lui avaient serré la main longuement puis, comme il allait les quitter, le grand Koliare l’avait emprisonné dans ses interminables bras durs comme du bois. Cyrille avait murmuré :
— Sûr qu’on est pour se retrouver.
— Sûr… Si t’as besoin de quoi que ce soit, tu vas au Magasin Général. Tu demandes Steph. C’est le fils. Un bon gars. Y t’aidera.
Cyrille marchait avec cette seule idée en tête que ce nommé Steph pourrait l’aider. Il s’accrochait à ce nom pour chasser de lui l’envie qui l’habitait de faire demi-tour et d’aller rosser Zacharie Gauzon. Se battre, c’était dans sa nature. Il l’avait fait souvent et pour moins que ça. Cependant, en épousant Élodie, il lui avait juré de s’amender. Et, depuis six ans, il tenait. Cent fois il avait fait le poing dans sa poche. À présent encore, plus péniblement que jamais, tout en sachant que lever la main sur un prêtre était le plus grand crime qui puisse se commettre.
Il marcha vite et fut rendu à Saint-Georges plus rapidement qu’il ne l’espérait. Aucune idée précise n’était en lui, simplement il se répétait qu’il irait se dénicher un lot tout seul. Qu’il essarterait seul. Qu’il monterait seul son campe où il ferait venir les siens pour vivre avec eux loin de tous les curés de la création. Il avait toujours détesté les prêtres. Cette fois, il était bien décidé à s’en dégager. Les prêcheurs leur avaient assez seriné que l’immensité leur était offerte. Eh bien, il allait s’approprier quelques acres de cette immensité.
Les fenêtres étaient encore éclairées lorsqu’il atteignit les premières maisons. Au lieu de se diriger directement vers le bâtiment où étaient les femmes, il se rendit au Magasin Général. Il se sentirait plus de force pour annoncer à Élodie ce qui s’était passé, lorsqu’il aurait au moins l’assurance de ne pas partir les mains vides. Il entra dans la partie du bâtiment où l’on vendait l’outillage. Un vieil homme rondelet sortait d’une caisse des paquets de clous.
— Qu’est-ce que tu veux ?
La voix du vieux tremblait comme sa longue moustache blanche jaunie à droite par son éternel mégot qui le faisait cligner de l’œil.
— Salut. T’es le patron ?
— Je voudrais bien, fit le vieux.
— On m’a dit de demander un nommé Steph.
Le vieux s’apprêtait à répondre lorsque, de derrière des étagères chargées de boîtes, de caissettes et de matériel en cuivre, sortit un grand gaillard blond d’une trentaine d’années, solide mais quelque peu empâté.
— Salut. C’est moi que tu viens voir ?
— C’est Koliare, l’Ukrainien, qui m’envoie.
— Viens par là.
Steph le conduisit à l’autre bout du magasin encore désert et dit :
— Tu sais, je peux juste t’en vendre une bouteille. Mais faut pas qu’on sache d’où ça vient. Puis faudra jamais m’en demander si tu vois d’autres personnes dans le magasin.
Cyrille se mit à rire et l’autre parut étonné.
— Qu’est-ce que t’as ?
— C’est pas ça que je viens chercher. Peut-être je t’en prendrai un jour. Pour l’heure, j’ai pas les moyens.
Cyrille expliqua d’où il venait et raconta ses démêlés avec l’abbé Gauzon. Le grand blond aux yeux clairs écoutait en hochant la tête. L’histoire de la bouteille trouvée dans la rue parut l’amuser beaucoup. Quand ce fut terminé, il dit simplement :
— T’as pas eu de chance. Chez les prêtres de la colonisation, y a des braves gens. Celui-là, je l’ai à peine entrevu. Paraît que c’est le neveu d’un évêque.
Ils parlèrent encore de cette affaire de grotte qui étonnait beaucoup Robillard.
— Et alors, qu’est-ce que tu vas faire ?
— M’en vas me prendre un lot dans un coin tranquille et m’en arranger tout seul…
Steph l’interrompit :
— Ça, t’as pas le droit. Si tu t’installes sans passer par l’office de colonisation, tu seras tenu pour squatter et on pourra t’expulser même si t’as déjà défriché tout un lot.
Le visage de Cyrille se crispa. Cette fois, il sentait monter la colère. Steph le devina et prit les devants :
— T’affole pas. Pas besoin de curé. Tu vas voir l’agent des terres. Le bonhomme Faivre. C’est un arrangeant. D’ici une heure y sera à son bureau. Je suis certain qu’il va te trouver un lot à ta convenance.
Robillard revint encore sur cet incident dont la violence semblait vraiment le surprendre beaucoup. Il disait que plusieurs colons avaient déjà eu à se plaindre des prêtres, mais jamais à ce point.
— Celui qui sait pas se tenir bien dans leurs papiers, généralement il est désavantagé quand il y a des répartitions de choses gratuites. Mais ça va jamais plus loin.
Fronçant les sourcils, il ajouta d’une voix plus dure :
— En tout cas, s’il est venu ici pour faire la police des alcools, c’est une autre affaire.
En attendant l’heure d’ouverture du bureau des terres, ils se mirent d’accord pour un achat d’outillage à crédit. Puis Steph demanda :
— D’ici que tu te montes un campe, tu vas coucher comment ?
— Justement, l’Ukrainien m’a parlé de toile que tu pourrais me louer avec une petite traîne.
— Celui-là, y sait tout. Y met son nez partout.
Il entraîna Cyrille vers la réserve. Ils en traversèrent la pénombre en louvoyant entre les caisses et les sacs qui dégageaient une bonne odeur mêlée où dominaient le café, les épices et le chocolat.
— Un stock pareil, observa Cyrille, ça en représente, des sous !
Le fils Robillard ne répondit pas. Ils sortirent par une porte basse qui donnait sur un espace encombré de caisses vides, de rondins empilés, d’un grand chevalet à scier, de billots et de quelques tonneaux dont plusieurs étaient défoncés. Ils traversèrent cette cour, puis, par une étroite allée centrale, un large jardin par-delà lequel était montée une baraque de bois rond dont Steph poussa la porte d’un grand coup d’épaule. Une forte odeur de tanin et de viande faisandée stagnait.
— C’est le campe de mon oncle. Ma mère appelle ça son antre. Lui, il est monté vers Fort Georges avec des chiens pour acheter un lot de fourrures. Je m’en vas te prêter une traîne avec sa petite tente.
Il déplaça tout un bric-à-brac de boîtes, de sacs et de bidons, tira un baluchon de bâches, des piquets ficelés et un petit traîneau.
— Avec ça, t’es tranquille.
— Il en aura pas besoin ?
Le grand gaillard eut un éclair d’admiration dans le regard. Avec un sourire d’envie, il dit :
— Y s’en sert jamais, quand il est tout seul. Il aime mieux dormir entre deux feux, avec ses chiens en rond autour de lui… Des fois, y reste deux mois sans revenir, avec des sacrées tempêtes ! Des couvertures en peaux, je t’en prête aussi, il en a pas mal.
Steph émit un long soupir, puis, se reprenant très vite, il ajouta :
— Tu laisses tout ça ici. Tu repasseras quand t’auras vu Faivre. Je te montrerai comment on monte la tente. T’as double paroi avec la toile de sol cousue après. Même avec la pire poudrerie, t’es comme chez toi. Je vais aussi te prêter des raquettes. Si ça tombe épais, tu seras bien aise de les avoir. Fais seulement attention que les renards te bouffent pas les lanières.
— Pour l’outillage et les provisions, comment je vais te payer ?
— Chez nous, dit le grand blond, on accorde crédit aux colons jusqu’à leur première récolte. C’est ma mère qui a voulu comme ça, à cause de tout ce qu’on a enduré en arrivant.
Cyrille eût aimé remercier. Mais sa gorge venait de se serrer d’un coup. Ils gagnèrent le magasin d’épicerie où deux clientes parlaient avec la grande femme que Cyrille avait vue le soir de leur arrivée.
Steph le conseilla sur ce qu’il devait emporter et c’est seulement au moment de sortir qu’il lui demanda son nom pour ouvrir un carnet.
— Chaque fois que tu viens, on inscrit.
— Tu veux que je signe ?
Le grand blond planta son regard clair dans le sien. Il sourit et dit :
— Non. Ici, on fait confiance. On espère seulement que quand t’auras fait fortune, tu continueras de te servir chez nous.
— Ça, faudrait être salaud pour oublier ce que tu fais !
Il fit trois pas et Steph le rappela.
— Dis donc, le bonhomme Faivre, y a pas meilleur gars. Seulement, il n’est ici que depuis deux mois. Y connaît pas encore bien le pays. Essaie de lui demander un lot pas trop loin de la voie ferrée. La terre est pas pire qu’ailleurs, et tant que tu veux pas faire du charroi avec des bêtes, t’as pas de chemin à ouvrir.
Cyrille remercia, puis, avant de faire demi-tour, il ajouta fièrement :
— Tu sais, je suis charretier de métier. Je livrais le charbon. Dès que je pourrai m’acheter un cheval, c’est pas d’ouvrir une route qui me fera peur. Et si t’en connais qui ont des chevaux et pas de charretier, tu peux m’appeler. Je suis toujours prêt à rendre service.
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