Miséréré
Chapitre 15
Cyrille pénétra dans le bâtiment d’accueil vers le milieu de la matinée. À la manière dont Élodie se précipita vers lui, il comprit qu’il était attendu. Le regard des autres aussi en disait long. En un éclair il imagina un message envoyé par l’abbé Gauzon et se vit en train d’étrangler le grand Lafutaie.
Immobilisé près de la porte par l’étreinte fiévreuse d’Elodie, par les trois enfants qui lui grimpaient après, il interrogeait des yeux la grosse Charlotte et ses amies qui faisaient cercle autour d’eux. Les autres biglaient de loin comme s’il eût apporté le diable dans sa musette. Tout le monde se mit à piailler en même temps et Cyrille eut du mal à démêler tout ça. Il finit par comprendre qu’une femme l’avait vu acheter des provisions et préparer du matériel de coureur de bois. Comme on le tenait déjà pour un peu fou, il avait fallu peu de temps pour qu’on annonce qu’il s’était battu avec ceux du rang trois et partait chercher de l’or dans le Grand Nord avec une bande de prospecteurs ivrognes. Il avait fallu la poigne et le bon sens de Charlotte pour empêcher Élodie de sortir en chemise de nuit pour se lancer à sa recherche.
Cyrille fut d’abord secoué d’un rire nerveux qui gagna quelques-unes des femmes. Cependant, il avait tellement retenu de colère la veille au soir qu’il fut déçu de n’avoir pas un cul béni du genre Lafutaie à se mettre sous la dent. À grand-peine, il parvint à gagner le fond du bâtiment où il put poser sa grosse veste de charbonnier. Comme Elodie et les enfants continuaient de s’accrocher à lui en le harcelant de questions, comme les femmes de ses amis s’en mêlaient aussi, c’est à toutes ces bavardes qu’il s’en prit d’un grand coup de gueule qui fit taire tout le monde :
— Tonnerre de Dieu ! Vous allez peut-être me laisser m’expliquer, oui ! Qu’est-ce que vous savez ? Rien de rien ! Les ragots d’une cautaine. (Il eut un regard incendiaire en direction des femmes retirées à l’autre bout de la pièce.) Vous vous montez la tête avec des sornettes !
— Il a raison, lança Charlotte. Laissez-le causer. D’abord, Cyrille, je vais te donner un bol de thé.
Elle s’éloigna en direction du poêle ; le silence succédant à la bourrasque était tel qu’on n’entendait que le frottement de ses savates sur le plancher.
Au bord des larmes, Élodie parvint à dire :
— Tu reviens, et tu vas au magasin puis je sais pas où, avant de passer ici.
Se tournant vers elle et voyant son visage bouleversé, Cyrille parvint à se dominer.
— C’était trop tôt pour venir réveiller les enfants.
— Mais qu’est-ce que tu fais ?
Il but une gorgée de thé brûlant.
Son coup de gueule avait tenu les femmes à l’écart, sauf Élodie et Charlotte. Il marqua un temps. Sa fureur était là, toute palpitante comme une bête prête à se redresser, mais il ne voulait pas la laisser faire. Surtout pas la laisser mordre Elodie qu’il aimait plus que tout au monde. Charlotte Garneau croisa ses bras sur son énorme poitrine et lança :
— Je parierais gros que t’as eu un différend avec l’abbé !
Cyrille posa le bol fumant sur une caisse. Maîtrisant encore sa colère mais d’une voix déjà dure, il répliqua :
— Parfaitement. Et c’est une chance que je l’aie pas massacré !
Sans laisser personne placer un mot, il raconta très vite, et d’une voix forte, ce qui s’était passé. Même les femmes retirées à l’autre bout du bâtiment pouvaient l’entendre. Quand il évoqua la grotte et la Vierge, plusieurs d’entre elles tombèrent en prières. Lorsqu’il se tut, il y eut un épais quartier de silence. L’air était lourd d’une forte odeur de choux montant d’un chaudron qui soulevait son couvercle presque sans bruit pour cracher sa buée à larges goulées. Puis, dans ce calme, les sanglots d’Élodie suivis tout de suite de bruits de pas, de frottements de bâches, de murmures et de cris d’enfants. Cyrille s’approcha de sa femme. La serrant contre lui, il dit doucement :
— Pleure pas… pleure pas, mon petit.
— Qu’est-ce qu’on va devenir ?
Il expliqua qu’il venait de voir l’agent des terres et qu’il allait partir avec lui chercher un autre lot.
— Je veux partir avec toi.
— Ça va pas, non ! Je viendrai te chercher avec les petits quand j’aurai monté un campe.
Il y eut un autre moment de grande confusion avec Élodie qui ne voulait pas que son homme couche seul dans la forêt, les enfants qui s’accrochaient de nouveau à lui en hurlant, et quelques femmes qui s’en mêlaient à tort et à travers. Charlotte Garneau ramena le calme. Mais Élodie continuait de pleurnicher et la grosse lui lança :
— Je comprends pas que tu chiales pour cet ostrogot. Quand on a affaire à des fous, vaut mieux les sentir loin des autres. T’inquiète pas, de la carne pareille, même les loups en voudraient pas.
Il y eut quelques ricanements. À travers les coups d’œil qu’elle lui lançait, Cyrille sentit chez cette femme une espèce de complicité. Comme Élodie levait un regard interrogateur vers son homme, Charlotte prit les devants.
— T’inquiète pas, fit-elle, il a trop besoin de toi pour prendre un lot aux cinq cents diables.
Cette fois, contenant mal son envie de provoquer une vraie détente, elle s’approcha de Cyrille qu’elle empoigna par le devant de son pull-over pour le secouer en criant :
— Toi, espèce de traîne la grolle, tu terrorises ta pauvre petite femme, mais moi, tu me fais pas peur. En tout cas, si tu crèves de froid sous trois pieds de neige, compte pas sur moi pour te porter des fleurs !
La femme de Billon eut un geste de lassitude et soupira.
— Ma pauvre Charlotte, des fleurs à cette saison, qui est-ce qui en trouverait…
Cette fois, il y eut un vrai rire. Même Cyrille s’y laissa aller. S’asseyant sur le bord du lit à côté d’Élodie, il lui emprisonna l’épaule dans sa longue main rêche et la serra contre lui. Elle laissa aller sa tête sur son épaule et dit :
— T’iras pas trop loin. Puis tu reviendras me dire où c’est.
— Sois raisonnable, mon petit. Le bonhomme Faivre va me montrer où je peux m’installer. Puis y reviendra me trouver dans quelques jours pour tracer les limites de notre lot. Y te donnera des nouvelles. Faut pas que je perde de temps. Si la grosse neige arrive…
— Justement, faut pas…
Ils étaient partis pour un bon moment de discussion sans violence. Entraînant les enfants, Charlotte sortit de leur compartiment en disant :
— Je vais lui préparer de quoi se caler l’estomac avant de partir.
Dès qu’ils furent seuls, Élodie essaya de le renverser sur le lit en murmurant :
— Attends au moins à demain. Fais-le pour moi.
Mais Cyrille se leva.
— Non. Je peux pas. Faivre sera à la gare avant midi.
Ils regagnèrent le centre du bâtiment où Charlotte et quelques autres femmes attendaient. Cyrille expliqua comment le travail marchait sur le rang trois. Charlotte avait tiré du chaudron une grosse saucisse qu’elle posa sur une assiette et piqua profond de la pointe de son couteau. De la graisse ruissela sur la peau tendue d’où montait une buée qui mettait l’eau à la bouche.
— T’as de la chance, dit-elle à Cyrille. Je l’avais mise à cuire de bonne heure pour qu’on la mange froide. C’est plus économique. Ben toi, tu vas la manger chaude.
Elle le servit. Femmes et enfants le regardaient manger lentement les choux et les pommes de terre brûlants.
— Quand tu seras tout seul à te geler les fesses, t’y penseras souvent, à ma soupe, maudit fou, ricana Charlotte. Tout compte fait, j’aime mieux te sentir loin, t’as trop le même caractère que moi, on se lancerait des haches avant trois lunes.
Son regard démentait ses propos. On y lisait une tendresse et peut-être même un brin d’admiration. L’ancien charretier en fut touché et Élodie aussi qui lui serra le bras très fort.
— Si t’étais pas là, ma grosse, fit Cyrille, je m’en irais pas. J’oserais pas laisser ma femme et mes petits. Avec toi, je suis…
Il fut interrompu par les autres qui se récriaient :
— C’est gentil pour nous, ce que tu dis là.
Faussement courroucée, Charlotte cria :
— Et pour moi, alors ! Voilà que c’est ma faute si cet exalté s’en va. On aura tout entendu !
Après tant de tension, après les larmes et les cris, tout le monde avait besoin de joie. Le départ de Cyrille prenait soudain un petit air de fête. La querelle avec le prêtre et les menaces de la solitude dans l’hiver semblaient oubliées. Lorsqu’il eut mangé trois grosses tranches de saucisse et mis dans son sac la moitié d’une miche, les femmes de ses amis l’accompagnèrent à la porte et même les autres s’approchèrent. Il fallut absolument habiller Clémence et Paul qui tenaient à l’aider à tirer sa traîne jusqu’en haut de la montée conduisant à la gare. D’autres enfants sortirent aussi. Après les embrassades dans les larmes et les rires, il passa la bricole de son traîneau sur son épaule et la voix de Charlotte domina les autres.
— T’es plus le charretier, t’es la bourrique. Ça te fait les pieds, grand voyou !
Le dernier mot eut du mal à passer. Et la plupart des femmes regardèrent à travers une buée de larmes l’homme monter la côte en courant, talonné par sa traîne que les enfants poussaient en riant et en lançant des cris stridents.
Le vent avait élimé par endroits le rideau gris du ciel. Un soleil tamisé désignait d’un rayon hésitant un point lointain sur la masse sombre de la forêt.
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