Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 3 sur 42

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Miséréré

Chapitre 3

 

Le chemin de fer transcontinental avait été achevé au début du siècle, durant les années de prospérité. Il reliait l’Atlantique au Pacifique. Il avait ouvert l’accès à des terres nouvelles. Puis, lors de la grande crise économique, le transcontinental était devenu pour des milliers et des milliers de malheureux la voie de la dernière chance.

Les longs convois, aux fourgons souvent cadenassés même lorsqu’ils étaient vides, s’étaient chargés d’hommes en guenilles. Accrochés aux poignées, cramponnés aux marchepieds, à cheval sur les tampons, à plat ventre sur les toits. Transis ou brûlés par le soleil, fouettés par le vent et les averses, ils se laissaient emporter, avec la seule idée d’aller le plus loin possible. Venus de nulle part ils allaient n’importe où. Ceux des provinces de l’Ouest croyaient trouver de l’embauche du côté de Québec ou de Montréal, ceux qui venaient de l’Est roulaient avec l’espoir qu’un homme courageux pouvait encore gagner son pain vers Edmonton, Vancouver ou Calgary. Les chômeurs de Winnipeg et des villages du Centre hésitaient entre les deux directions. Tous finissaient par revenir pour repartir de nouveau. D’un camp de secours direct à une soupe populaire, d’un bidonville à une remise abandonnée, ils se croisaient sans cesse, prêts à prendre n’importe quel chemin pourvu qu’il ne les ramène pas chez eux. Car, encore plus que le désespoir, les habitait la honte de n’être pas capables de nourrir leurs enfants.

D’une rive à l’autre de l’immense pays où les usines une à une fermaient leurs portes, regardant au passage les hautes cheminées qui ne fumaient plus, les cours où l’herbe poussait entre les pavés, ces hommes qui avaient été de rudes travailleurs fuyaient le vide où les avait plongés la perte de leur emploi. Mendiant un trognon de chou, se volant un mégot, capables de se battre pour deux sous, ils allaient pour aller, traqués par le vent du malheur qui s’était levé sur le pays tout entier.

Ainsi, le grand chemin de fer de la fortune s’était métamorphosé en convoi de l’espoir pour devenir bien vite le train de la honte et parfois de la mort. Car des hommes mouraient d’épuisement, de faim, d’accident, de coups reçus par les gardes de la compagnie. Armés de gourdins, ces gens qu’on appelait des bœufs avaient été recrutés parmi les plus robustes chômeurs. La faim les poussait à accepter de cogner sur leurs semblables pour leur interdire de faire ce qu’ils avaient longtemps fait eux-mêmes et feraient peut-être demain si la compagnie ne pouvait plus les payer.

Toutes les maisons de commerce et les fabriques subissaient cette grande dépression. Nul n’était à l’abri du fléau.

À regarder ces trains surchargés de grappes humaines, on pouvait se demander si le monde ne venait pas d’être atteint par un mal mystérieux, pareil aux famines et aux épidémies des siècles passés. Les trains interminables ne semblaient plus rouler que pour charrier ces malheureux du levant au couchant et du couchant au levant dans un mouvement de pendule dont nul signe n’indiquait qu’il dût cesser un jour. Très vite, les gardes-trains, les conducteurs, les serre-freins et les bœufs se lassèrent de la chasse aux affamés. Les convois se firent moins nombreux. Autre signe de la grande crise : le transcontinental lui-même se mit à vivre au ralenti. Et cette voie que l’on avait tant peiné à tracer de montagne en forêt commençait de verdir comme si la prairie eût lentement regagné la terre sur le travail des hommes.

Personne ne comprenait rien à cette agonie du pays. Dans les vastes plaines, le blé pourrissait sur les quais d’embarquement de toutes les gares tandis que les cités manquaient de pain. Aux Communes, les députés s’échinaient à dénoncer l’absurdité. En Abitibi, entre les paroisses de Senneterre et de la Reine, sur le passage du transcontinental dont on avait été si fier, on comptait plus de cent mille cordes de bois de pulpe prêtes à être expédiées et qui seraient bientôt perdues faute de transports. Dans le même district, trente millions de pieds de bois de sciage attendaient. Certains continuaient d’abattre. D’autres achetaient à vil prix. Ceux qui possédaient encore de l’argent spéculaient sur la misère dans l’espoir d’une reprise.

Les uns accusaient l’administration des chemins de fer, les autres s’en prenaient aux industriels, aux financiers et aux hommes politiques.

Et ceux qui avaient tant peiné à la construction, les premiers colons installés sur les terres du Nord, les pionniers des cités et des mines voyaient arriver chez eux les miséreux venus du Sud, et se demandaient parfois si la ligne qui leur avait ouvert ces provinces d’espérance n’allait pas aujourd’hui leur apporter le germe du mal qui commençait à ravager les grandes métropoles.

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