Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 7 sur 42

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Miséréré

Chapitre 7

 

 

Dans le baraquement d’accueil, le départ des hommes avait réveillé la plupart des enfants. Seule la lampe accrochée au-dessus des tables était allumée. Les premières femmes qui se levèrent se dirigèrent tout de suite vers cette source de lumière. De là venait aussi la chaleur. Un énorme fourneau de fonte à deux ponts ronflait. Contre le mur, du bois était empilé. Entre les fenêtres, la pile montait à hauteur de tête sur trois épaisseurs. L’eau chantait dans deux gros coquemars bleus dont l’émail manquait en plusieurs endroits. Une jeune femme qui tenait un bébé sur son bras se dandinait, le dos au feu. Elle avait enfilé un manteau sur une chemise de nuit bleu pâle dont les volants balayaient le plancher. Elle dit :

— En plein hiver, ça doit sûrement pas suffire à chauffer tout le local.

Une femme plus âgée examinait le fourneau dont les cuivres avaient besoin d’astiquage.

— C’est une Commodore, fit-elle. Du bon matériel. J’avais la même en plus petit. Je m’en souviens comme d’hier : on l’avait eue pour soixante-quatre dollars cinquante chez Eaton’s. Ça m’a fait peine de m’en séparer. J’ l’ai laissée à mon aînée. Elle a quatre petits. Je lui ai dit : quand t’auras cuisiné dessus autant que moi…

D’autres femmes s’approchaient, toutes enveloppées dans des manteaux avec des cols de fourrure ou de grosses vestes de laine passées sur leurs camisoles de nuit. Il y eut une longue discussion sur les mérites des cuisinières. Certaines étaient pour Commodore, d’autres pour Regent, d’autres encore pour Old Honesty. Une jeune toute menue qui avait un curieux accent répéta plusieurs fois qu’elle était en faveur du modèle Cooker and Heater.

— Justement, fit la plus vieille, moi je dis que ces patentes qui veulent chauffer au même temps que cuisiner, ça marche jamais bien.

La jeune femme au bébé répéta :

— Au gros de l’hiver, je suis certaine que, là-dedans, ça doit pas être tenable.

Charlotte Garneau qui approchait en traînant des savates trop grandes déclara :

— J’espère bien qu’on sera partis de là avant les grands froids.

Aussitôt, la conversation changea d’objet. On se mit à parler des rangs, de la terre. De ce que les hommes construiraient. Tout en discutant, elles avaient fait du thé. Du lait chauffait pour les enfants et deux femmes se mirènt à distribuer du pain qu’elles coupaient en tartines et faisaient rôtir sur la platine de la cuisinière. Elles les retournaient de la pointe d’un couteau et grattaient parfois la fonte aux endroits où la mie avait attaché. Les enfants mangeaient. Certaines mères aussi, mais la plupart se contentaient d’une tasse de thé fumant. François Garneau grognait contre son père.

— M’avait dit qu’y m’réveillerait.

— Aujourd’hui, c’est surtout pour voir les lots. Tu peux être tranquille que demain, y va pas te laisser là.

— De toute manière, on a besoin d’un homme ici. Paraît qu’y faut rentrer du bois. Si on pousse le feu, ça va filer vite.

Le jour s’était levé. Les femmes s’approchaient des fenêtres pour tenter de découvrir le pays. Avec l’ongle ou avec un couteau de cuisine, elles grattaient le givre qui fleurissait les vitres. Elles approchaient l’œil et observaient.

— On est tout près de l’eau.

— De ce côté, ça monte vers des maisons.

— Drôles de bâtisses.

— On nous avait dit une ville. Ça ressemble pas à une ville.

Dans le compartiment le plus éloigné de la table, une dispute s’envenima. Les trois enfants Labrèche se querellaient. La voix de leur mère, encore pâteuse de sommeil, essayait de s’imposer.

— Arrêtez ! Ça ira mal !

Charlotte Garneau posa son bol fumant sur un coin de table et se dirigea vers le fond. Ecartant le rideau, elle entra chez les Labrèche et cria :

— Taisez-vous ! Si vous croyez qu’il y a que votre père pour vous mener, vous vous trompez. Je peux vous dire que j’ai pas la main fatiguée, moi !

Son visage s’était durci. La fille et les deux garçons se turent, regardant tour à tour cette grosse femme qui leur montrait sa large main ouverte, et leur mère encore allongée, qui se soulevait sur un coude pour passer ses doigts dans ses longs cheveux emmêlés.

— Je peux aussi te dire qu’il y a plus que toi qu’es pas levée, lança Charlotte.

Élodie écarta la couette et une épaisse courtepointe bariolée. Elle s’assit sur le bord du lit et bâilla longuement, la main devant la bouche. D’une voix moins sèche, Charlotte Garneau expliqua :

— Tu sais, on est sûrement entassés là pour un petit bout de temps. Si tous les enfants font autant de bruit que les tiens, ce sera pas vivable.

— J’arrive pas à les tenir. Je sais pas comment tu t’arranges, toi.

La grosse Charlotte hésita un instant. Son regard vif, tout rond dans son lourd visage, allait des trois petits immobiles sur la paillasse déroulée au sol à cette jeune femme qui eût pu être jolie si elle n’avait paru négligée. Haussant les épaules et soupirant un gros coup, elle laissa aller comme à regret :

— Si tu te remuais un peu, aussi.

Tandis qu’Élodie passait une grosse robe d’intérieur molletonnée et nouait la ceinture à glands, Charlotte se mit à secouer les enfants. Habillant le petit Jules, elle lança aux deux autres :

— Dis donc, Paul, à quatre ans t’es pas capable d’enfiler une culotte. Et toi, Clémence, tu pourrais t’occuper de tes frères. À ton âge, je savais déjà éplucher des patates et écosser des fèves à bines.

Les gosses reniflaient, lançant à leur mère des regards chargés de reproches. Élodie souriait en nouant sommairement son chignon qu’elle emprisonna dans un foulard bleu constellé d’oiseaux blancs.

— La Charlotte, elle va vous dresser, tiens ! Vous en avez besoin.

Enflant la voix, la femme du confiseur renchérit :

— Sûr que j’en ai maté des plus durs que vous autres.

Les enfants sentirent que sa colère était exagérée. Paul qui rabattait de ses petits doigts les boucles métalliques de ses chaussures leva vers elle son regard clair et lança :

— Tu me fais pas peur, tu sais. Tu me cries, mais tu me fais pas peur.

Ils se mirent tous à rire. La grosse enleva le garçon très haut.

— Si t’es pas sage, je t’accroche à la barre du rideau.

— Fais-le… Fais-le… Accroche-moi.

Charlotte plia les bras et serra l’enfant sur sa grosse poitrine. Son œil rieur s’humecta un instant tandis qu’elle murmurait :

— Si c’est pas une misère !

Puis se reprenant très vite, d’une voix soudain pleine de soleil, elle ajouta en les entraînant vers le couloir :

— Venez vite manger. Si vous voulez devenir des vrais bûcherons, faut vous faire solides, bonsoir !

Élodie assit le petit Jules sur son bras. Les autres femmes regardaient sa longue robe de chambre à ramages verts et roux. En dépit de l’usure et de quelques reprises, ce vêtement témoignait d’une certaine aisance.

La baraque sentait fort le mélange de thé, de café, de chocolat et de pain grillé. Occupés à manger, les enfants ne criaient pas trop. Une jeune femme maigre et longue, avec une tignasse crépue encadrant un visage osseux, s’approcha d’Élodie et palpa le tissu de sa robe.

— Je sais pas d’où tu tiens ça. C’est pas rien.

— C’est ma mère qui me l’a faite.

— Elle est dans la couture, ta mère ?

— Elle travaille avec mon père qui est tailleur.

— C’est pas rien, répéta l’autre en s’éloignant d’un pas fatigué.

Une femme de Québec qui fouillait dans une valise en sortit une longue robe noire dont les épaules, le décolleté, la taille et le bas étaient garnis de plumes d’autruche également teintes en noir. La tenant sur son avant-bras gauche, de l’autre main, elle la caressa pour la défroisser. Avec tristesse, elle dit :

— Moi j’ai encore ça. Je l’ai apportée, j’aurais pu la revendre. J’ai pas voulu. Je la mettrai sûrement plus jamais, dans ce foutu pays de sauvages, mais je m’en fiche, je veux la garder. Un temps, on a eu des sous. Puis on a plus rien. Mais je veux la garder. Je l’ai dit à mon homme : y a rien à faire, je la vendrai pas.

La maigrelette au visage tout en os émit un ricanement.

— Ici, je vois pas qui pourrait te l’acheter.

Il y eut un moment de confusion. Plusieurs jeunes se querellèrent à propos d’une valise égarée qu’on croyait volée et qui fut découverte sous un lit. Puis Charlotte Garneau dit d’une voix qui en imposait :

— Moi, je suis pas venue ici avec un homme solide et quatre garnements pour me lamenter. On fera de la terre. Puis on vivra dessus. Et je veux qu’on vive bien. Des robes de bal, j’en ai jamais eu. Je me fous d’en avoir, mais je compte bien que mes filles en auront.

Les autres l’avaient écoutée sans rien dire, impressionnées par la fermeté de sa voix et de son propos. Ariette Mélançon, petite blonde aux yeux sombres bien faite et proprette, dit d’une voix un peu pointue :

— N’empêche qu’on était pas sans rien, et faut repartir à zéro.

Plusieurs l’approuvèrent. Charlotte les laissa atteindre le déclin de leur grogne, puis, plus ferme encore, elle répliqua :

— Ben moi, je refuse de tout voir en noir. Je me dis que la crise nous a poussés vers la terre. Sans elle, on y serait jamais venus. Y a sûrement un coup de collier à donner, mais peut-être que c’est la chance d’être un jour avec un bout de champ à nous.

Leur repas terminé, les enfants se remirent à crier. Yolande Lafutaie qui n’avait pas d’enfants lança d’un ton aigre qui allait bien avec son visage de fouine :

— En attendant, nous voilà partis pour du bon temps, tous entassés dans cette cambuse.

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