Miséréré
Chapitre 37
Cyrille partit, tempêtant et gesticulant. La nuit était tombée. Une grosse lune ronde plaquait sur la neige tassée des reflets de métal. Cyrille traversa comme un fou la Première Avenue dont d’énormes tas de neige occupaient le centre et les bas-côtés. Le passage des piétons avait tracé sur ces levées des sentiers sinueux et creusé des marches d’escalier inégales. Quittant le trottoir de bois, Cyrille bondit, glissa, et s’étala devant la boutique du sabotier tout éclairée. Il se releva et repartit de plus belle sans se soucier des gens qui le regardaient avec étonnement. Même les chiens enchaînés à l’angle des maisons levaient leur museau couvert de givre et le suivaient un instant du regard, l’air surpris.
Il dévala ainsi jusqu’au moulin à scie, coupant à travers les jardins où la neige craquait sous les pas. Il voulait demander à Gendreau de quoi acheter son billet pour Montréal. Il se voyait déjà entrant chez son beau-père pour reprendre son bien. Il essayait de se rappeler les jours de passage des trains. Il les connaissait parfaitement, mais tout se brouillait dans sa tête.
Gendreau était absent. La scie était arrêtée, la chaudière chargée somnolait à petit feu. Pas de lumière ni dans le bureau ni dans la maison d’habitation. Cyrille s’énervait de plus en plus. Il en voulait au monde entier, à commencer par le curé et Charlotte qui avaient laissé partir Élodie, la garde-malade qui lui avait donné les enfants, Gendreau qui l’avait envoyé au bois et le reste de la ville qui ne l’avait pas prévenu.
Toujours aussi vite, toujours se démenant des bras et sacrant à chaque pas, il remonta en direction de la grand-rue. Il hésita un instant à se rendre au presbytère. Il n’arrivait pas à comprendre que le père Levé qui l’avait tant aidé l’eût trahi en laissant partir les siens. Car, pour lui, c’était une trahison. Il savait bien ce qu’étaient les après-messes du dimanche depuis leur accident. Tous les colons du rang trois venaient les voir à l’infirmerie. Et, depuis qu’il en était sorti pour travailler à la chaudière de la scierie, c’était la même chose. Le curé et les autres, en son absence, avaient dû s’y retrouver et c’était sans doute là qu’Élodie leur avait appris qu’elle partait. Le tailleur des richards de Montréal avait dû lui adresser l’argent du voyage. Et personne d’ici n’avait eu le courage de venir trouver Cyrille à deux heures de marche pour l’avertir. En tout cas, ce n’était pas le prêtre qui pouvait lui prêter l’argent de son billet. Au contraire, s’il avait laissé partir Élodie, il était bien capable de sermonner Cyrille pour qu’il se tienne tranquille. L’ancien charbonnier ne voyait qu’une personne susceptible de lui venir en aide : Steph Robillard.
Le souffle court, il se remit à courir en escaladant les banquettes de neige. Dès qu’il eut atteint la Première Avenue, ignorant toujours la présence des passants et des traîneaux, il fonça en direction des vitrines les plus larges et les mieux éclairées, celles du Magasin Général.
Il entra en trombe par la porte qui donne accès au rayon de quincaillerie et d’outillage. Le vieux manœuvre était seul, occupé à trier des rivets. Il regarda Cyrille comme s’il tombait droit de la toiture.
— Où est Steph ?
— Peut-être avec la patronne… sais pas… figure-toi qu’ils ont tout mélangé les rivets…
Cyrille ne l’écoutait plus. Déjà il gagnait le magasin d’alimentation. Catherine Robillard et la grosse Landry se tenaient derrière le comptoir où luisaient quatre balances en cuivre de différentes tailles.
Trois femmes et deux hommes attendaient leur tour en regardant les marchandises exposées. Les énormes lampes à bec dans de belles suspensions de cuivre éclairaient tout comme en plein jour.
De plus en plus nerveux, pressé comme si le train l’eût attendu à la station, Cyrille fit le tour des rayons sans même se rendre compte qu’il bousculait plusieurs personnes. Catherine Robillard, la grosse Landry et les clients le suivaient des yeux puis s’interrogeaient les uns les autres du regard, l’air un peu inquiet. Finalement, Cyrille s’adressa à la patronne :
— Steph, il est pas là ?
Fronçant les sourcils, Catherine lança :
— Bonsoir, monsieur Labrèche !
Ces trois mots arrivèrent au visage de Cyrille comme une douche. Il devint écarlate et se raidit. Bégayant soudain et crachotant, il dit :
— Je… Excusez… Je voudrais voir Steph.
Encore dure, mais moins cinglante, Catherine dit :
— Si vous voulez attendre deux minutes, il va arriver.
Toujours très gêné, Cyrille bredouilla un remerciement et se retira près de la porte de la réserve. Il piétinait. Il était persuadé que tout le monde n’avait d’yeux que pour lui. Dès qu’elle eut servi son client, Catherine rejoignit Cyrille et dit :
— Venez !
Cyrille la suivit. Ils traversèrent la quincaillerie pour entrer dans l’atelier de cordonnerie où étaient exposées des quantités de chaussures neuves et de bottes. L’odeur de cuir et de poix mêlée à celle de la colle qui chauffait au bain-marie surprenait. Assis derrière son établi, une semelle luisante entre ses genoux, Alban Robillard tirait le ligneul. C’était un homme dans la soixantaine qui portait de petites lunettes cerclées de fer et une casquette grise à visière cassée. À l’autre établi, un gros garçon joufflu et épais battait du cuir. Tous deux s’arrêtèrent. Alban releva légèrement sa casquette et fit glisser ses lunettes sur le bout de son nez. S’adressant au garçon, Catherine ordonna :
— Va chez M. le curé. Y doit être là. Tu lui dis que M. Labrèche est arrivé.
Cyrille intervint. Comme toujours lorsque la colère le tenait, son débit était heurté :
— Pour quoi faire ? C’est ma femme, que je cherche, c’est pas le curé…
Sur un ton railleur, Catherine l’interrompit :
— Il y a deux minutes, c’était Steph.
Puis, se tournant vers le garçon qui hésitait, elle ajouta, autoritaire :
— Allez, petit Max, grouille-toi !
Le gamin sortit et la porte claqua derrière lui, agitant une batterie de clochettes. Avant même que le carillon fût éteint, Cyrille parvint à dire :
— Madame Robillard, excusez-moi d’être arrivé comme ça. Je viens d’apprendre le départ d’Élodie et des petits. Ça m’a bouleversé.
— Je comprends, mais…
— Je veux juste vous demander de me prêter de quoi prendre un billet…
— J’ai du monde à servir, dit Catherine de nouveau plus dure. Le père Levé va venir, on vous expliquera. La seule chose que je peux vous dire, c’est que personne à Saint-Georges ne vous prêtera de quoi vous en aller. Et surtout pas moi. Vous me devez déjà pas mal, et l’argent, je le fabrique pas.
Cette fois, Cyrille avait pâli. Le rappel de sa dette était une gifle. Comme Catherine faisait demi-tour, il voulut la suivre, mais le cordonnier avait contourné son établi. S’appuyant d’une main sur une grosse canne de coudrier, de l’autre il prit le bras de Cyrille et dit :
— Viens. Viens t’asseoir là.
Sa voix avait quelque chose d’apaisant. Cyrille alla prendre place sur la chaise basse qu’avait laissée l’apprenti. Le cordonnier regagna son propre siège. Il avait posé ses petites lunettes dans une case de son tourniquet à clous. Dans une autre, il prit un carnet de feuilles à cigarettes, ouvrit un pot de grès rouge, prit une pincée de tabac qu’il posa sur la feuille et maintint avec son index le temps de tendre le pot et les feuilles à Cyrille en disant :
— Tiens, roule, ça repose.
Son regard était plein de douceur. Cyrille n’avait jamais vraiment prêté attention à lui. Il savait seulement qu’il était venu là alors que le pont du chemin de fer était à peine commencé et que la ville n’existait pas. Ses doigts brunis par le cuir et la poix étaient adroits. Il alluma sa cigarette avec un gros briquet de cuivre, puis le tendant à Cyrille :
— Vois-tu, charretier, quand on est…
Avec un peu de hargne, Cyrille l’interrompit.
— Charretier sans attelage, c’est pas charretier.
— Ça viendra. Y a pas de culture sans chevaux.
— J’ai pas de culture non plus !
— Ça viendra aussi. Tu sais, la terre, c’est la vraie vie. Ton lot, sur le rang trois, il est toujours à toi. Les autres s’en sortent pas mal. Un cheval, ils viennent d’en acheter un.
Cyrille eut une espèce de soubresaut. Les petits yeux du cordonnier se plissèrent. Il lissa un instant sa moustache grise toute jaune sur le côté gauche. Il y eut un silence interminable. Cyrille ne voulait pas questionner, et il était visible qu’Alban attendait une question. Remuant sur sa chaise comme si un clou lui eût piqué les fesses, le charretier finit par grommeler :
— Un cheval, avec quels sous ?
— Je ne suis pas informé de tout, mais je crois que Billon a réussi à vendre une remise qu’il avait à Montréal. Puis ma femme a avancé un peu.
— Un cheval, fit Cyrille bougon, faut encore savoir le mener.
— Je crois que Billon en est capable.
Le cordonnier s’était mis à caresser la chaussure qui était restée sur la bigorne appuyée contre l’établi. Sa main était comme une bête souple.
— Moi, reprit-il, si j’avais pas mon problème de jambes, tu peux être certain que je serais pas là. Je passerais pas ma vie à cogner sur les semelles de ceux qui peuvent les user à leur aise derrière une charrue. Chaque fois que je m’en prends aux godillots d’un laboureur, je pense à la terre où il les a traînés. Sans compter qu’on m’apporte aussi des harnais à réparer.
Depuis que Robillard lui avait appris l’arrivée du cheval, Cyrille avait cessé de guigner du côté des portes. Il l’écoutait parler de la terre, et c’était le rang trois qu’il voyait, avec Billon, Garneau, le grand Koliare et tous les autres. Est-ce que ces imbéciles-là étaient capables de mener un cheval ? Il était secoué d’un mauvais rire intérieur. Sûr que tous devaient regretter de l’avoir laissé partir. S’ils avaient été plus fermes avec ce pourri de curé… À présent, il allait foutre le camp à Montréal, les autres se débrouilleraient avec leur carne.
Alban continuait de parler tout en cousant sa semelle. Il disait ce que les gens qui voulaient s’en donner la peine pouvaient tirer de la terre d’Abitibi.
Cyrille ne l’écoutait que par intermittence, quand sa colère se retirait un instant.
— Leur cheval, disait Alban, je l’ai juste vu d’ici quand ils sont venus le chercher à la gare. C’est Billon et l’Ukrainien qui sont venus. Je les ai vus passer là devant. Même qu’ils se sont arrêtés et que le grand est entré me demander un bout de cuir pour réparer une courroie. Ils doivent revenir pour acheter un collier plus fort.
Cyrille eût aimé se boucher les oreilles, pourtant il écoutait à présent avec attention. Malgré lui, il finit par demander :
— Ça fait combien de temps qu’ils l’ont ?
— Il est arrivé au train du vendredi, la semaine dernière.
Cyrille s’interdit de poser d’autres questions, et Alban se remit à parler de la terre qu’il avait été contraint d’abandonner au nord du Témiscamingue, et de celle qu’il eût aimé faire ici. Une terre que ses enfants auraient agrandie en prenant toujours davantage sur la forêt.
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