Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 10 sur 42

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Miséréré

Chapitre 10

 

Ils étaient des milliers qui croyaient à la terre. Des milliers qui avaient possédé une demeure et n’avaient plus que quelques meubles, quelques vêtements sauvés du désastre.

On leur avait parlé de la forêt qui peut tout donner, ils avaient cru en la forêt. On leur avait parlé du Nord, ils étaient venus vers le Nord et ils croyaient en lui.

Il en était ainsi au Témiscamingue et en Abitibi ; il en allait de même vers le Centre. Et, là-bas, aux travailleurs des grandes villes chassés par la crise, se joignaient les cultivateurs des vastes plaines délogés par la sécheresse. Parce qu’un malheur n’arrive jamais seul, aux désastres économiques s’était ajoutée la rigueur de l’été.

Fléau épouvantable, le manque d’eau avait assoiffé les terres de l’Alberta et de la Saskatchewan. Le sable avait envahi les labours et les pâturages où plus rien ne poussait. L’herbe même avait fini par crever. Le vent brûlant s’était installé en maître sur la prairie. Dans leurs maisons de planches perdues au milieu des immensités desséchées, les fermiers eux aussi s’étaient mis à penser au départ. La rumeur les avait atteints qui parlait d’autres contrées où le travail était encore possible. Des femmes et des hommes liés à un petit domaine depuis deux ou trois générations écoutaient siffler les trains dans la nuit. Ces longs convois filaient vers les provinces de l’Ouest. Ils allaient traverser les montagnes Rocheuses, les Selkirk, les monts Purcell. De leur lit, ces gens à demi morts de faim et de chaleur imaginaient des vallées d’ombre et de fraîcheur où cascadaient des eaux pures. Au terme du voyage, ils devinaient la mer. L’Océan, que la plupart d’entre eux n’avaient jamais vu autrement que sur des photographies. De l’eau où il devait être possible de plonger son corps. D’autres pensaient à l’Est où allaient les mêmes trains à leur retour. Toronto, Montréal, peut-être Québec au bord du Saint-Laurent jamais à sec.

Tous finissaient par s’en aller, abandonnant pour l’inconnu ce qu’ils avaient eu tant de peine à conquérir : l’espérance des terres, le rêve des récoltes. Ils iraient dans les villes. Certains s’y fixeraient, d’autres poursuivraient leur errance. Tous continueraient de penser à leur ferme de Saskatchewan ou d’Alberta.

Ceux qui possédaient une charrette et un cheval ou une camionnette emportaient ce qu’ils pouvaient y charger. Les femmes voulaient prendre tout le linge, la vaisselle, les casseroles, les hommes préféraient charrier leurs outils, le matériel agricole. Tout ce qu’ils espéraient pouvoir utiliser ailleurs, sur d’autres terres qu’ils imaginaient moins ingrates. Il y avait des disputes, puis on finissait toujours par laisser la plus grosse part d’un modeste avoir. Personne pour acheter le reste, les charrues, les harnais, quelques meubles, le moulin qui ne montait plus d’eau depuis si longtemps. Ceux qui possédaient une automobile en découpaient l’arrière pour pouvoir y entasser le plus de choses possible. Et pourtant, toutes les maisons restaient pleines. Vides de monde mais occupées par le souvenir de la vie. Le sable allait entrer là. Les sauterelles, les cancrelats, toute la vermine qui se nourrit du malheur du monde.

Ceux qui ne pouvaient pas emmener le bétail l’abandonnaient. Les bœufs et les chevaux étonnés d’être libres et désœuvrés marchaient dans la poussière, cherchant l’eau introuvable. Les vaches que personne ne venait traire meuglaient de douleur.

Parce que les agents du gouvernement parlaient des bonnes terres du Nord, quelques fermiers, pour éviter de se mêler au flot lamentable qui déferlait vers la Colombie britannique, tentaient de gagner Peace River ou les rives du Grand Lac de l’Esclave. Bon nombre s’égaraient ou devaient renoncer, à court de carburant et de vivres. L’hiver leur barrait la route avec ses glaces, l’été leur barrait la route avec ses nuées de maringouins. Les chevaux aux flancs ruisselants de sueur et de sang s’écroulaient entre les brancards du char, à bout de forces et se laissaient mourir. Alors les enfants, les femmes et les hommes se chargeaient de ce qu’ils pouvaient porter et revenaient sur leurs pas.

Ainsi allait tout un peuple à la dérive. Paysans sans terre ni bétail, ouvriers sans outils ni usine. Les véhicules, le matériel, les machines agricoles, le mobilier abandonné le long des routes jonchaient les fossés. Personne ne ramassait rien. Ces gens ne cherchaient plus que de quoi ne pas mourir de faim, mais la nourriture était le seul bien que nul n’abandonnait en chemin.

Ces malheurs survenaient en une époque de grande pauvreté. Même avant le début de la sécheresse, même avant que les sauterelles ne mangent le cuir du licou sur l’encolure du cheval, le paysan vivait de peu puisque le blé avait cessé de se vendre. Il se nourrissait sur sa terre et, bon an mal an, parvenait à gagner une vingtaine de dollars. Vingt dollars pour douze mois de labeur !

Ces gens-là voulaient travailler. Se fixer. Ils n’avaient pas des âmes de vagabonds. Leur volonté de trouver de l’embauche, de tirer leurs petits de la famine les conduisait à se louer à vil prix. Les valets de ferme de la riante vallée du Fraser qui gagnaient alors dans les quarante dollars par mois voyaient arriver d’un mauvais œil ces gaillards squelettiques mais encore capables d’efforts, qui s’offraient à dix dollars. Pour six dollars leurs épouses acceptaient de seconder la fermière ou de tenir le ménage des bourgeois. Des querelles éclataient, quelques bagarres aussi.

Parfois ces gens de l’Ouest que la sécheresse n’avait pas touchés disaient qu’ils eussent préféré un nuage de sauterelles à cette horde famélique.

Pour des raisons différentes mais qui finissaient par se rejoindre, s’ajouter les unes aux autres et se confondre, la même misère touchait le monde des campagnes et celui des villes, les laboureurs et les ouvriers, les éleveurs et les artisans. Mais c’était le temps du chacun pour soi. Les grands drames engendrant l’égoïsme, l’aveuglement et la soif de vivre.

Les chômeurs qui avaient quitté Montréal pour le Royaume du Nord ignoraient ce qu’il advenait des cultivateurs des prairies partis chercher secours à l’Ouest ou dans une autre partie du Nord. Un autre empire promis par d’autres commis de l’État. Ainsi se trouvait-il que certains venaient s’installer en des lieux que des gens avaient désertés et qu’eux-mêmes fuiraient bientôt après en avoir éprouvé l’indigence.

Mais il demeure toujours au fond du cœur de l’homme le plus démuni une minuscule lueur, et c’était sur cette braise à peine visible que venait parfois, au cours des nuits dans des abris de fortune, souffler le vent du rêve qui sait ranimer le foyer des plus folles espérances.

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