Miséréré
Chapitre 13
— Si tu sèmes ton blé, tu récolteras au moins de quoi pétrir ton pain. Si tu fais une terre, ton fils aura au moins ce bien qu’il agrandira. Si tu bâtis ta maison, les tiens auront un toit dont nul jamais ne viendra leur contester la propriété !
Ainsi s’étaient mis à parler les tribuns dans leurs discours et les prêtres dans leurs sermons. Lorsque les hommes au pouvoir s’étaient sentis impuissants à maîtriser la crise, quand les rues et les places, sous leurs fenêtres, avaient été envahies par des milliers de malheureux réclamant de l’embauche, la peur de se voir débordés les avait empoignés. Il devenait urgent de vider les grandes cités où un vent de révolte commençait à gronder. Puisque tous ces gens manquaient de pain, il fallait les pousser à le cuire eux-mêmes. Et plus ils seraient loin, moins le risque serait grand de les voir revenir.
Alors était née l’idée de la colonisation des territoires encore incultes. Et comme il fallait à l’État un bon outil de propagande, il s’était tourné vers la toute-puissante Église. En un grand congrès de colonisation, les uns et les autres avaient scellé une Sainte Alliance. Ensemble, les ministres et les évêques s’étaient penchés sur les cartes. Tout de suite, leurs regards avaient cherché du côté des contrées les plus éloignées. Pensant aux métaux précieux, aux bois et aux cuirs qui arrivaient déjà du Royaume du Nord, c’est sur ses immensités encore vierges qu’ils avaient posé le doigt. Le fait que le chemin de fer traverse cette contrée leur apparut à la fois comme une commodité et un signe de la providence. Alors, aussitôt le congrès terminé, la publicité s’était organisée. Le verbe fut partout. Coloré et parfumé d’encens, vibrant d’émotion, laissant adroitement peser quelques menaces. Si ces terres du Nord étaient mises en exploitation, le pays serait sauvé de la disette et de la révolte. Il le devrait aux courageux colons et il saurait s’en souvenir. Que ceux qui hésitaient encore pensent aux pionniers partis créer les premières paroisses alors même que nulle voie d’accès n’existait. Si Dieu avait imposé aux hommes l’épreuve de cette terrible crise, c’était pour les pousser vers des richesses qu’ils avaient jusqu’alors ignorées. Par cette épreuve, le Tout-Puissant voulait leur crier : « Je vous ai fait don de la terre entière, vous n’avez cultivé que ce qui vous semblait le plus facile. Mais c’est l’immensité qui vous appartient. C’est jusqu’aux confins de l’éternel hiver que vous pouvez aller arracher au sol les trésors qu’il garde pour vous depuis la nuit des temps. Vos descendants vous béniront comme vous bénissez la mémoire des premiers découvreurs du Nouveau Monde : ils chanteront vos louanges comme vous chantez les louanges des vieux défricheurs de la vallée du Saint-Laurent. »
Alors, les agents des terres, les géomètres, les agronomes du gouvernement, bientôt suivis par les prêtres de la colonisation, s’étaient enfoncés dans la forêt. Négligeant les pistes sinueuses des Indiens, des coureurs de bois, des chercheurs d’or, ils avaient tracé tout droit des sentes appelées à devenir des rangs. Ils avaient quadrillé le pays sur le papier et dans le bois, en marquant des arbres et en ouvrant des lignes d’arpentage. Sur des registres, ils avaient répertorié des cantons et créé des paroisses bien avant que soit donné le premier coup de hache. Et toutes les femmes, tous les hommes venus des villes les avaient suivis pour faire de la terre. Tous rêvaient de liberté, d’espace, de propriété et de droit à l’espoir.
Lorsque les trains fumaient dans les gares de départ, les évêques venaient bénir les colons, les tribuns improvisaient un ultime discours, les religieuses distribuaient des vêtements, des vivres et des images pieuses. On se groupait autour des autorités civiles et religieuses, on souriait, on levait sa casquette pour la photographie souvenir. Le lendemain, cette image paraîtrait à la première page des journaux avec des extraits des discours qui donneraient à d’autres l’envie de partir.
Bientôt les prêtres ne se contentèrent plus de prêcher dans les églises où certains ne venaient plus. Ils gagnèrent la rue et se mirent à parler aux gens grelottant dans les longues files d’attente formées aux portes des bureaux d’aide sociale. Ils disaient que les secours ne dureraient pas toujours et que, au Royaume du Nord, les premiers arrivés auraient le choix des parcelles. Et les gens tiraillés par la faim écoutaient pieusement, car c’était le temps où le prêtre était vraiment le représentant de Dieu sur la terre. Quand un évêque passait, tout le monde s’agenouillait dans la boue du chemin. C’était le temps où tout était péché, où le diable guettait les désœuvrés à chaque coin de rue. Partir pour cultiver la terre, c’était à coup sûr échapper à ses pièges. C’était sauver son âme en même temps que sa vie.
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