Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 19 sur 42

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Miséréré

Chapitre 19

 

Avant les premières lueurs, Cyrille était debout. Il frotta son visage avec ses mains. Sa barbe de dix jours le piquait encore. Il éprouva le besoin de parler.

— Ce coup-ci, je me suis pas oublié.

Il redonna du bois à son feu et s’en alla avec son broc et sa pioche jusqu’au ruisseau. La nuit avait reformé la glace qu’il avait cassée. Les coups sonnèrent loin et le ruisseau sembla un instant vibrer sur toute sa longueur. Ayant rapporté son eau, Cyrille prépara du thé. Le ciel était encore constellé d’étoiles qu’éteignait peu à peu la lueur tiède venue du levant. Le nordet ronronnait, mal réveillé, presque amical.

Lorsque Cyrille eut mangé un morceau de pain et de lard fumé en buvant son thé bien sucré, la lumière était suffisante pour qu’il pût commencer son travail. Afin d’échauffer ses membres progressivement, il commença par tailler des piquets pour marquer les angles de son chantier et pouvoir tirer des niveaux. Ensuite, comme la lumière avait encore grandi, il prit sa petite hache et suivit le conseil de Faivre qui lui avait recommandé d’arranger un peu son chemin jusqu’à la voie du chemin de fer. Il y avait surtout quelques buissons à enlever. Il coupa aussi deux ou trois arbres afin de raccourcir le plus possible le trajet. Ce n’était pas un gros travail, mais Faivre avait raison, mieux valait s’en débarrasser avant les prochaines neiges. Chaque fois qu’un petit arbre tombait, à pleins poumons Cyrille lançait :

— Encore un pour le maudit barbu !

Sa haine pour Zacharie Gauzon se muait en une sorte de rage presque joyeuse. Il frappait comme si la forêt eût appartenu à ce prêtre.

Lorsque, ayant accompli l’aller et retour, il déboucha du bois, il s’arrêta pour tendre l’oreille. Le vent avait cessé de chanter pour regarder monter la lumière. Léchant la cime des arbres de plaine, le soleil embrasait déjà le haut de la colline. Ayant posé ses outils, Cyrille se frotta vigoureusement les mains avant de tirer son tabac de sa poche. Ce silence soudain était presque inquiétant. Même le travail du gel qui fait tout craquer était suspendu. Cyrille demeura un moment avec sa feuille de papier entre ses doigts sans oser un geste. Sous son bras gauche, il serrait ses grosses mitaines. Le froid toujours immobile et muet vint pourtant lui pincer les ongles, l’obligeant à rouler sa cigarette. Le froissement imperceptible du papier puis le frottement de la molette sur la pierre emplirent l’immensité jusqu’à la soie parfaitement tendue du ciel où montait la lumière parcourue de frissons mauves.

— Tout de même, c’est pas rien !

Il avait parlé d’un ton tout à fait naturel, simplement pour entendre autre chose que ce vide total. Sa voix lui parut énorme et pourtant tout de suite absorbée. L’envie le traversa de crier très fort pour se rendre compte de ce que pouvait donner un appel dans ce désert. Il s’emplit les poumons et renonça. Non point qu’il redoutât d’être entendu, mais au contraire, par une sorte de crainte que son cri ne se perde. Il éprouva presque un malaise à la pensée qu’un peu de lui risquait de s’en aller à l’infini sans rien rencontrer que l’écho timide des arbres.

Fixant le sommet de la colline où la lumière grandissait très vite, Cyrille eut envie d’y monter pour découvrir plus largement ce qui allait être son pays. Il traversa l’espace dénudé et le ruisseau. Prenant sa serpe au passage, il avait laissé sa hache près de sa tente. Il progressa sans peine entre les résineux. Plus il montait, plus il découvrit des espaces dénudés. La roche se devinait sous la neige croûtée. Au centre d’une de ces petites clairières, il se retourna. Il en eut presque le souffle coupé. C’était un miroitement sans bornes. Une succession de bleus, de verts lourds et de roux crevant la blancheur dont l’éclat décroissait avec la distance. Au loin, tout se fondait en un chatoiement de roses et de violets sans cesse irisés. La tranchée du transcontinental filait droit jusqu’à se perdre. La forêt moutonnait à peine. Le blanc des lacs et des rivières faisait tache. Çà et là une crevasse ou un trou noir marquait un endroit où le gel n’avait pu terminer son travail. Se tournant vers la gauche, Cyrille vit monter des fumées. Deux, trois assez proches puis d’autres plus lointaines. Les défricheurs avaient allumé des feux. Près de la voie, il remarqua aussi les vapeurs de Saint-Georges et surtout les deux hautes cheminées des scieries qui crachaient gris. Toutes ces respirations de la vie montaient droit pour se fondre dans la pureté du ciel.

C’était toujours le silence. Le vide à l’infini, et pourtant, partout on sentait la présence des hommes.

Par-delà l’Harricana dont les eaux encore vives à certains endroits semblaient de l’encre entre les rives étincelantes, Cyrille parvint aisément à localiser les fumées du rang trois. Beaucoup plus loin, de frêles filets montaient aussi qui devaient être les feux de campements indiens. Il lui semblait que la hauteur où il se trouvait culminait vraiment. Une bouffée d’orgueil l’envahit. Il éprouva presque un peu de pitié pour ses amis restés là-bas. En même temps, il cracha et grogna.

— Saloperie de barbu !

Il était heureux de dominer le bas-fond où le prêtre devait besogner à sa fausse grotte de Lourdes.

Cyrille laissa encore un moment son regard errer de place en place sur ces espaces où la vue finissait par se brouiller, ivre de lumière. Lorsqu’il livrait son charbon en haut de Côte-des-Neiges ou dans les rues grimpant au flanc du Mont-Royal, il avait eu l’occasion de contempler la ville, le Saint-Laurent et les terres filant vers les États. Rien de comparable pourtant. Trop de maisons, de cheminées, de poteaux. Trop de vacarme aussi. Ici, il se sentait au centre du monde. Sur une colline unique d’où partait un déferlement d’arbres qui devait couvrir la surface du globe.

Cyrille retira de ses lèvres son mégot oublié que la salive avait éteint. Il le serra entre ses doigts pour faire tomber la cendre et l’enfouit dans sa blague.

Lentement, il se mit à descendre. Ce qu’il venait de voir l’avait profondément troublé. Il savait que le pays était vaste, mais jamais encore il n’avait pu en mesurer l’étendue. À plusieurs reprises il répéta :

— Bonsoir, c’est pas rien. Sûr que c’est pas rien.

Lorsqu’il traversa le ruisseau, le soleil avait débordé la forêt. La glace et la neige étincelaient. Déjà le vent se remettait à courir, poussant à la surface du sol de longs serpents de lumière qui s’en allaient se perdre dans l’ombre des mélèzes.

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