Miséréré
Chapitre 35
Depuis la vapeur, depuis l’électricité et le moteur à explosion, le cheval reculait. C’était la lutte partout. On avait vu longtemps, dans les immenses plaines à blé, des moissonneuses-batteuses monstrueuses tirées par vingt-cinq ou trente bêtes splendides. Perché très haut sur un siège où il accédait par une véritable échelle fixe, un homme plein de fierté les menait. Avec pareil attelage, il pouvait faire passer sa machine au pouce près. Il en allait de même pour les grands labours. Et c’était un spectacle merveilleux que l’ondoiement des croupes noires, blanches ou pommelées perdues dans la marée dorée des moissons ou le déferlement brun des sillons. Peu à peu, pour les labours, étaient apparus les monstres à vapeur qui crachaient noir par leur énorme cheminée ; leurs roues aux dents de métal leur permettaient d’arracher des charrues à dix socs. Mais ils portaient trop de feu en leur ventre, ils crachaient trop de brandons pour qu’il fût question de les lâcher dans les blés mûrs. Bientôt, le moteur avait remplacé le foyer et la chaudière, éliminant le risque d’incendie. Et la lutte était devenue inégale. Alors, on avait vu les hommes des campagnes se diviser en deux camps. Les uns tenaient à leur cavalerie. Ils savaient que la terre a besoin de fumier et qu’elle s’accommode mieux de la souplesse des bêtes que de la rigidité du métal. D’autres, et surtout les plus jeunes, ne croyaient qu’au progrès. Ils voulaient violer le silence des immensités. Ils prétendaient que seule la machine pouvait permettre d’agrandir suffisamment les terres pour suivre le rythme de croissance des populations. Il y a chaque jour davantage de bouches à nourrir, il faudra toujours plus de terre. Ils s’étaient attaqués à la forêt avec leurs engins qui bousculaient les arbres et arrachaient les souches. Et les vieux leur avaient prédit le pire. L’étouffement par trop de biens. La mort des terres retournées en profondeur et mal nourries.
Des centaines de chevaux en pleine force avaient pris le chemin de l’abattoir. Il y avait eu bien des drames. Des vieux avaient tempêté et pleuré, des jeunes aussi qui aimaient les bêtes et pensaient que rien jamais ne remplacerait cette amitié.
Puis la grande crise était venue. Le blé avait commencé de germer dans les greniers, sur le quai des gares et des ports. Faute d’argent, le carburant avait manqué pour les tracteurs. Lorsque la sécheresse s’était ajoutée aux misères déjà grandes, on avait vu les fermiers des plaines s’en aller à pied en abandonnant toute leur machinerie inutile. Ceux qui avaient gardé un cheval pouvaient au moins emmener un peu de leur avoir sur une charrette où ils dormaient sous la bâche.
Dans les villes, le camion et l’automobile avaient remplacé de nombreux chevaux, mais il en restait encore pour des besognes dont beaucoup se disaient que, peut-être, il demeurait un espoir qu’aucune machine ne sache jamais les accomplir.
C’était seulement dans la petite culture, sur les rangs de colonisation, dans les lots isolés entourés de forêt, dans la forêt elle-même que le cheval et les bœufs restaient les maîtres. Car les animaux de trait valaient encore moins cher que les machines et l’herbe pour les nourrir ne coûtait que la peine de la faucher, de la faner et de l’engranger pour l’hiver. Ceux qui vivaient loin des grandes villes et des vastes plaines continuaient de croire en leurs bêtes tant que le tracteur ne venait pas jusqu’à eux. Tant que la machine infernale ne poussait pas sa respiration de feu jusque sur leurs terres.
Ce qui avait longtemps préservé le Royaume du Nord de la mécanique, c’était l’absence de routes le reliant au reste du pays, mais très vite, avec ses wagons à plate-forme, le train s’était mis à charrier des automobiles, des moteurs de toutes sortes et même d’énormes tracteurs.
On avait vu arriver des automobiles qui allaient se trouver prisonnières d’une ville. Dès qu’elles voudraient s’en éloigner, elles buteraient du nez contre la forêt.
Il y eut même, à Saint-Georges-d’Harricana, un original qui réussit à construire une espèce de snow-mobile. C’était un engin effrayant qui tenait à la fois de l’auto, du traîneau et de l’avion avec son moteur grondant sous un capot de tôle, ses patins en métal, son volant de direction et, placée derrière le siège du conducteur, une énorme hélice de propulsion qui soulevait des tornades de neige. Cet engin-là ne prit la place d’aucun cheval, mais il en terrorisa pas mal, et les charretiers maudissaient son inventeur.
Les Indiens qui venaient s’approvisionner à la ville, les trappeurs, les coureurs de bois et bon nombre de personnes d’âge hochaient la tête en affirmant que l’homme avait, en inventant le moteur, mis fin à un monde que rien jamais ne remplacerait.
— À force de vouloir toujours aller plus vite, c’est sa propre mort que ce monde fou finira par rattraper.
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