Miséréré
Chapitre 17
Avec le crépuscule, le vent avait pris de la gueule. Il miaulait aigre. Il sautait la colline, s’écorchait à la barrière de résineux, reprenait élan sur l’espace dénudé et la glace du ruisseau pour pousser la poussière blanche contre les obstacles où elle s’accumulait. Par rafales, elle cinglait la tente où Cyrille Labrèche venait de se rouler dans ses couvertures et ses peaux de loups. L’obscurité était totale. La toile vibrait, mais elle saurait résister aux tempêtes. Pour elle, ce vent n’était qu’un amusement.
Après le départ de Faivre, Cyrille avait tout de suite abattu trois petites épinettes, juste de quoi faire son feu. La hache avait réveillé les douleurs de ses membres et les brûlures de ses paumes, mais rien n’était plus aussi acéré que les premiers jours. À présent, il ouvrait et fermait ses mains pour le plaisir de les sentir dures et déjà aguerries. Il respirait à petits coups en déplaçant son visage contre les peaux de bêtes. Le coureur de bois à qui appartenait tout ce couchage y avait laissé l’odeur de sa sueur et de son tabac. Pipe et tabac noir très fort.
Cyrille eut une pensée pour Élodie et les enfants, mais, ce qui l’occupait surtout, c’était l’idée du travail qu’il allait entreprendre. Au fond, c’était une bonne chose que d’avoir besogné avec Billon. Il avait au moins appris comment s’y prendre pour bâtir. Et il s’était habitué à la hache. Il continuait d’ouvrir et de refermer ses mains lentement. Avec son pouce, il palpait la corne à la pliure des doigts. Chaque mouvement faisait jouer les tendons qu’il sentait se gonfler à l’intérieur de leur gaine. La fatigue des sacs de charbon était loin. Il découvrait des travaux tout neufs. Un monde nouveau. Et l’excitation qui l’habitait l’empêcha un long moment de dormir. Il finit pourtant par sombrer dans un sommeil épais, étranger au vent qui continuait de mener la danse.
Lorsqu’il s’éveilla, l’aube coulait déjà un filet de lumière à l’entrée de la tente.
— Bon Dieu ! Je me suis oublié !
Cyrille bondit. Il fut très vite vêtu et chaussé. Il était plus énervé que si un patron grincheux l’eût attendu à la porte d’un entrepôt. Son feu était éteint mais un bon lit de braises vives demeurait en attente sous l’épaisseur des cendres. Des aiguilles de résineux crépitèrent tout de suite et le vent, plus violent que la veille, coucha de belles flammes d’or.
Son thé avalé, Cyrille se mit tout de suite à débroussailler l’emplacement qu’il avait choisi pour sa bâtisse. À mesure qu’il coupait les touffes de nerprun, de viorne, de chèvrefeuille et de camarine noire qui s’entremêlaient, il en tirait de gros paquets qu’il entassait un peu plus loin. Faivre lui avait adressé quelques recommandations : « Tu sais, le Nord, à cause de toutes ces saisons entassées, quand tu fous le feu, on dit que c’est la terre qui brûle. Et c’est vrai. L’humus est tellement léger qu’il arrive à se consumer. Après quand tu laboures, t’as plus rien de bon. » Cyrille était bien décidé à prendre grand soin de cette terre. Sans la connaître, il l’aimait déjà. Il se voyait là, avec un bon cheval, retournant son lot pour y semer du blé qui donnerait de merveilleuses moissons.
Lorsqu’il eut parfaitement nettoyé un rectangle de quinze pieds sur vingt, il s’accorda le temps de rouler une cigarette et de boire un gobelet de thé. Examinant l’emplacement du campe qu’il allait édifier, il soupira.
— Ce sera pas grand, mais au moins on sera certains d’avoir chaud. Et c’est du provisoire.
Regardant vers le haut de la colline dont le vent rebroussait le poil, il eut envie d’y monter.
— Plus tard. D’abord le travail !
À la pioche, il égalisa tout autour. Le fer de l’outil sonnait sur le sol gelé comme sur du roc.
Mais cette terre une fois blessée montrait une belle chair noire à reflets de rouille. Parfois des veines plus grises la parcouraient. Cyrille qui ne savait rien la regardait tout attendri. Il s’accroupit, en prit une poignée qu’il flaira longuement. Il murmura :
— Sûrement, c’est une fameuse terre !
Lorsqu’il eut terminé, il mangea puis, reprenant sa cognée et sa hache à ébrancher, il gagna le bois. Là, c’était une autre musique. Le vent fou troussait la forêt, s’engageait sous le couvert et se redressait à grands efforts pour faire craquer et geindre ce corps immense. Ayant quitté sa grosse veste, Cyrille se mit à abattre. Il avait déjà appris à placer son entaille de manière à diriger la chute de son arbre. Il s’appliquait. Il parlait aux épicéas :
— Toi, tu vas tomber juste ici. Je le parie.
Il ébranchait à mesure.
— Toi, tu vas peut-être bien me donner une belle faîtière.
Il laissait le branchage sur place.
— Vous autres, j’aurai tout l’hiver pour m’occuper de vous. Vous allez me faire de l’ouvrage, mais je vous crains pas, sacrebleu. On verra bien qui c’est le plus fort.
Serrant les dents sur sa souffrance, regardant avec une joie sauvage le sang marquer le manche de ses outils, Cyrille allait à grands coups. Il se sentait gonflé d’une espèce de bonheur tout à fait nouveau.
— La terre, bon Dieu, c’est comme un cheval, si tu fais amitié avec, tu peux en obtenir tout ce que tu veux. Seulement, faut jamais la forcer.
Après une journée d’effort solitaire, beaucoup plus intense que ce qu’il avait connu sur le rang trois, il se sentait déjà bûcheron, laboureur, éleveur. Pour reposer un peu ses mains, vers la fin du jour, il s’était mis à porter les bois qu’il avait déjà coupés de longueur. Soulevant la base, il se chargeait dans un grand effort des reins, il marchait courbé, donnant toute sa force. C’était épuisant. Il transpirait. Il se sentait heureux.
Les lueurs de son feu ranimé où chauffait son repas de conserves s’en allaient jouer jusque sur ces troncs couchés à côté de l’endroit où, bientôt, il commencerait de monter sa demeure. La fatigue l’écrasait, mais la vision d’une petite maison bien chaude où il serait avec Élodie et leurs trois petits était là, lumineuse et pulpeuse, pour lui redonner courage.
OceanofPDF.com