Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 8 sur 42

Pages du PDF

Miséréré

Chapitre 8

 

 

Le layon rectiligne piquait franc nord. Il avait été ouvert depuis peu dans l’épaisseur de la forêt. Les arbres abattus se trouvaient allongés à droite et à gauche, contre les résineux, les bouleaux et les aulnes encore debout. La broussaille n’avait été coupée que sommairement. En certains endroits, on avait tronçonné du branchage pour l’aligner sur des passages fangeux. Le gel ayant solidifié la boue, le bois se trouvait pris dans un mortier armé de lianes et de lichens.

Faivre avait pris la tête. Trapu et rondouillard, il filait étonnamment vite en se dandinant sur ses courtes jambes. Le prêtre lui avait emboîté le pas, immédiatement suivi par le grand Lafutaie et Pinguet, son ombre taciturne.

— Ces deux-là, grogna Billon, quand tu vois une soutane, y sont pas loin derrière.

Koliare lança en ricanant :

— Si t’appelles ça une soutane !

Le barbu avait relevé et passé dans un ceinturon de cuir fauve les pans de son long manteau noir. Il portait une sorte de petite gibecière en beau cuir fauve ; sur son autre hanche, pendait un étui noir contenant son appareil photographique pliable.

Vu de dos, le prêtre ainsi accoutré semblait porter une culotte bouffante serrée aux genoux qui lui donnait l’air d’un clown en deuil.

— Y joue au soldat, grogna encore l’Ukrainien. Pauvre couillon, si y savait ce que c’est !

En certains endroits, la neige soufflée avait formé des congères. Les hommes mal chaussés commençaient à se plaindre. Plus loin, une source encore vigoureuse entretenait un espace humide, à peine croûté en surface, et que les premiers piétinements transformèrent en bourbier. David Fatin qui n’était chaussé que de petits caoutchoucs en perdit un. Il fallut s’arrêter pour l’attendre. Koliare qui était bien botté pataugea pour repêcher la chaussure qu’il nettoya de ses grandes mains.

— Si tu crois passer l’hiver avec ça aux pieds, observa Faivre, je te vois mal parti.

— J’ai rien d’autre.

Il y eut une discussion où chacun émettait un avis sur le moyen de trouver des chaussures à Fatin. Faivre lui dit que les gens du Magasin Général lui feraient crédit pour ça comme ils le faisaient pour les vivres.

— Vous n’allez tout de même pas me dire que vous n’aviez rien d’autre à Montréal, fit l’abbé Gauzon que tout semblait irriter.

David Fatin, petit homme lent, au visage fermé sous un front bas, haussa les épaules. Il essuyait calmement l’intérieur de la chaussure avec un chiffon qui devait lui servir de mouchoir. Le gros Mélançon le soutenait pour qu’il ne perde pas l’équilibre. Son pied nu était rouge aux endroits où la boue ne l’avait pas recouvert. Il agitait ses orteils. D’une voix sourde, il dit :

— J’avais des bottes. Les ai vendues au boulanger.

Il y eut un silence. Des paquets de neige tombaient parfois d’une branche. Le vent leur arrachait un peu de poussière de soleil.

Après une bonne heure de marche, Faivre s’arrêta. La sente rectiligne continuait.

— Ça commence là.

— Pourquoi on vient si loin ? demanda Garneau.

— Parce que le rang trois commence ici. Jusque-là, ça peut pas faire de la terre à cultures.

Piétinant les broussailles, les hommes regardaient autour d’eux. La forêt était partout la même. Celle qu’ils venaient de traverser comme celle où le layon s’enfonçait. Un peu essoufflé, Faivre tendit son bras court vers l’est. Il montra un gros épicéa dont le tronc portait une longue balafre claire.

— Ça, c’est le lot zéro. C’est par ici que vous allez commencer. Ce sera l’emplacement de l’église et de la cure. Vous allez abattre, puis vous monterez un campe où vous pourrez tous loger le temps que vous bâtissiez sur vos lots. Par la suite, on transformera à l’intérieur et ça tiendra lieu de chapelle en attendant qu’on bâtisse la vraie église.

Un espace de quelques pieds carrés avait déjà été déboisé. Sous la neige mince et irrégulière, on devinait une place de feu.

— C’est quand on est venus marquer les lots, dit Faivre.

Il se dirigea vers un tas de broussailles qu’il souleva en secouant la neige. De dessous, il tira une grosse marmite en fonte. L’ayant ouverte, il en sortit une plus petite qui contenait quelques écuelles en fer.

— La grande, c’est pour faire chauffer votre manger. L’autre, elle sert pour le thé.

Le gros Mélançon eut un rire bête pour dire :

— C’est bien organisé. C’est comme le secours direct.

— Toujours mieux que rien, répliqua Faivre. Te plains pas : ça, on vous le doit pas. Quand je vous ai donné les conserves, y a même pas un de vous autres qui s’est demandé comment les faire chauffer.

Il y eut un moment de gêne. Lafutaie qui se trouvait à côté de Mélançon lui glissa :

— Tu ferais mieux de fermer ta gueule.

Déjà Faivre expliquait qu’ils auraient à ouvrir tout de suite une laie en bordure du lot numéro un, pour tirer droit vers le fleuve.

— C’est à faire en priorité, ce qu’on aura comme matériel à vous amener, on le transportera avec le bateau. Seulement, faut pas se laisser devancer par les glaces.

— On commence par ça, ou par le campe ?

— Faites deux équipes.

— Je vais les constituer, proposa l’abbé.

Faivre le regarda un instant. Il hésitait. Son visage rouge et luisant et ses petits yeux noirs dissimulaient mal une certaine ironie. Il finit par dire :

— Y a pas de charpentier. Y a qu’un maçon, c’est Billon. Moi, je le chargerais de se trouver quatre hommes pour monter le campe.

Se tournant vers Billon, il demanda :

— Tu sauras te débrouiller ?

— C’est pas sorcier. J’ai assez monté des baraques de chantier.

— En général, on fait douze pieds sur vingt. Tout en bois rond. Pour le plancher, le bateau t’amènera ce qu’il faut du moulin à scie.

Il marqua un temps, son regard allait de l’ancien maçon au prêtre. Comme personne ne soufflait mot, il se décida.

— Alors, qui tu vas prendre ?

Billon n’hésita pas :

— Les tout-en-gueule, je saurai les mener, moi.

Il désigna Cyrille et l’Ukrainien.

— Puis je vais prendre le confiseur et David Fatin. Avec ce qu’il a aux pieds, vaut mieux qu’il aille pas dans l’épais du bois.

L’ancien maçon semblait heureux qu’on lui confie une responsabilité. Se tournant vers le prêtre qui n’avait pris qu’une serpe, l’agent des terres proposa :

— Si ça vous va, mon père, pouvez prendre les autres. Pour le tracé du chemin, suffit de longer les arbres marqués jusqu’à la rive. Les autres lots, c’est tout en suivant. De toute manière, vous êtes pas rendus là. Je reviendrai avant que vous les attaquiez.

L’agent des terres les laissa pour regagner son bureau. Avant de s’éloigner avec son équipe, le prêtre dit à Billon :

— Je compte sur vous pour qu’il n’y ait pas de disputes. Et pas d’accident. Si ça ne va pas, n’hésitez pas à m’appeler.

— Pouvez être tranquille, mon père, j’ai déjà mené des gens.

Les deux équipes se séparèrent. Billon désigna un groupe d’épinettes bien droites et à peu près de même grosseur.

— On va commencer par descendre tout ça. Si on arrive à couper bien à même hauteur, on se montera le campe sur les souches. Ça isolera le plancher de l’humidité.

— T’es certain que ça peut tenir ?

— Certain.

Koliare, Fatin et Labrèche se mirent à abattre, les autres tiraient les troncs et ébranchaient.

— Demain on aura le godendard, on pourra scier de longueur. Puis faudra apporter de la ficelle pour faire une pige et tirer les niveaux.

Avec les premières branches, Fatin avait allumé un feu qui crépitait. On n’entendait que ce bruit, la chute des arbres et les coups de hache. En face, les autres cognaient aussi, mais ils devaient surtout débroussailler. À plusieurs reprises, le prêtre vint regarder comment allait le travail. Vers le mitan de la matinée, il demanda si quelqu’un avait un ouvre-boîtes. Personne n’en avait.

— Voulez chauffer les bines ? demanda Koliare.

— Naturellement.

L’Ukrainien ramassa une des grosses boîtes dans sa large patte et la posa debout sur une bille. Prenant une serpe, il en planta d’un coup sec l’extrémité recourbée et pointue au milieu du couvercle, puis faisant décrire à la boîte un quart de tour, il planta de nouveau sa lame. Ensuite, toujours avec le même outil, il tordit vers l’extérieur les quatre triangles de métal. Son long nez s’approcha. Il renifla et dit :

— C’est bien ce que je pensais, des fèves au lard. C’est bon ; ça tient au ventre.

Quand il eut ouvert les quatre boîtes, il retourna à son travail. Le curé vida les fèves dans la plus grande bassine, tira des braises entre deux pierres où il posa le récipient. Ensuite, il s’en alla choisir une branche de bouleau bien droite qu’il se mit à écorcer soigneusement et à tailler d’un bout en forme de spatule. Pas très adroit, il allait lentement, avec une grande application. Les autres lorgnaient parfois de son côté avec des haussements d’épaules et de petits rires muets.

Quand ils mangèrent, le soleil était déjà haut. La neige fondait. Les arbres s’égouttaient. Tout le bois scintillait. Assis sur des billes, les hommes examinaient leurs mains.

— Faut pas forcer sur la hache les premiers jours, expliqua Billon, sinon, ça éclate. Avec le froid, ça guérit plus.

Parmi ceux qui avaient beaucoup abattu, seuls Koliare, Fatin et le gros Mélançon ne souffraient pas. Ils montraient leurs paumes intactes avec fierté. Le gros qui avait été cantonnier dit en se redressant :

— Moi, pour les travaux durs, je crains personne.

— À table non plus, fit l’Ukrainien.

Malgré leur fatigue, ils trouvaient la force de rire. Lorsque les deux marmites furent vides, le prêtre dit :

— Avant de nous remettre à l’œuvre, nous allons chanter et remercier le Seigneur de nous accorder un aussi beau temps pour nos travaux.

Immédiatement suivi par Lafutaie et Pinguet, puis par les autres, il entonna :

— Merci à vous mon Dieu, qui nous donnez la joie et nous ouvrez les cieux…

Quand ils reprirent leurs outils, il y eut quelques gémissements. Les reins et les épaules s’étaient refroidis, les muscles rechignaient à se remettre en marche.

Déclinant déjà vers l’ouest, le soleil émiettait un long ruban de feu derrière les arbres où l’on devinait le fleuve. Les ombres violettes durcissaient. C’était un spectacle d’une grande beauté, mais personne n’y prêtait attention. Excepté l’Ukrainien qui semblait totalement inaccessible à la fatigue, personne ne parlait plus. De loin en loin un ordre bref ou un juron. C’était tout. Chacun se refermait sur ce qu’il endurait, serrant les lèvres, crispant les mains sur les manches des outils. Fatin qui charriait souvent du branchage s’arrêtait parfois près du feu. Assis sur une souche, il retirait ses caoutchoucs, empoignait l’un après l’autre ses pieds à pleines mains pour les masser et faire circuler le sang.

Comme le soleil atteignait les terres par-delà la forêt, le prêtre donna l’ordre du retour. Les hommes glissèrent les outils sous des billes et reprirent le sentier. Ils allaient le dos courbé, la tête rentrée entre les épaules et les mains enfouies dans les poches. Le gel serrait déjà son étau. Sur leur passage, la forêt vivait un moment de ce long piétinement, puis elle refermait sur le layon son lourd silence de nuit.

OceanofPDF.com