Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 1 sur 42

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Miséréré

Première Partie une Terre Vous Est Donnée

PREMIÈRE PARTIE

UNE TERRE VOUS EST DONNÉE

 

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1

 

L’aube tirait lentement quelques voyageurs de leur sommeil. Pelotonnés dans la tiédeur patiemment accumulée durant des heures, ils demeuraient immobiles. Le froid, visible partout, attendait le moindre geste pour se glisser sous les vêtements.

Par-delà les vitres crasseuses, une lueur rose grandissait, tirant de la nuit la forêt transie. Du sentier de ballast et des talus, montait une poussière de neige soulevée par le passage du convoi. La vapeur de la locomotive s’y mêlait parfois. Des tourbillons de fumée noire roulaient sur les pointes des épinettes où ils s’éventraient. Lorsqu’ils s’écrasaient au sol, le ciel un instant obscurci réapparaissait où pâlissaient les dernières étoiles.

Parti de Québec au crépuscule, le train avait roulé toute la nuit dans des forêts aux lueurs de métal noir piqueté d’or. Nul n’avait remarqué à quelle heure il était entré dans les contrées enneigées.

La lumière montait, pétrissant l’ocre et la cendre, repoussant les ombres entre les branchages des résineux.

Timidement, Cyrille Labrèche sortit sa main droite de dessous son manteau. Le besoin de fumer était plus fort que la peur du froid. La main tâta l’air ambiant, s’approcha d’une jointure de la fenêtre puis se retira. Cyrille se frotta longuement les yeux. En face de lui, la tête inclinée sur l’épaule gauche, sa femme dormait. On ne voyait que son nez et ses paupières closes entre une énorme tuque de laine brune et un châle gris débordant le col lustré d’un manteau de drap noir. Elle était restée longtemps le visage tourné vers l’extérieur ; une large lune de givre marquait encore la vitre. Recroquevillés sur les banquettes de bois, enveloppés de couvertures et la tête posée sur des paquets de linge, les enfants n’avaient pas bronché.

Cyrille se leva doucement, économisant ses gestes. Fouillant ses poches à la recherche de son tabac, il lança un regard entre le haut de la cloison et les filets où s’entassaient valises et baluchons. Martin Garneau lui adressa un petit bonjour de la main, puis désigna le couloir. Les deux hommes se rejoignirent. Ils étaient à peu près de la même taille. Martin plus large et plus épais avec un visage carré mais bien rempli. Cyrille osseux et tout en nerfs. Martin souleva une casquette informe à la visière cassée et luisante d’usure, pour passer ses doigts dans une toison noire embroussaillée.

— T’as dormi ?

— Très mal.

— Moi aussi.

— Doit faire un foutu froid !

Cyrille frotta l’une contre l’autre ses longues mains sèches. Un plaisir malin l’habitait.

— Plus y fera froid, moins viendra de monde. Moi je te dis qu’on va être les rois.

Ils bâillèrent, l’un entraînant l’autre, puis le visage décharné de Cyrille se mit à grimacer comme s’il se fût livré à une mise en train de sa mécanique. Les muscles et les os roulaient sous sa peau piquetée de barbe blonde. Ses paupières battaient sur ses yeux gris délavés. Otant son bonnet de laine bleue, il découvrit un haut front et un début de crâne dégarni qui filait, luisant comme un marbre, jusqu’à une chevelure filasse très aérée. Il se gratta, passa plusieurs fois sa paume comme pour un soigneux lustrage, puis, s’étant recoiffé, il se mit à frotter ses mâchoires et son menton en galoche. Il prenait plaisir à ce bruit d’éteule râtelée. Ayant enfin trouvé son tabac et ses feuilles, il tendit le tout à Martin.

L’aube qui s’était tenue immobile un long moment se mit à progresser. Sa clarté encore hésitante furetait entre les épinettes et léchait la neige. Un début de pétillement s’amorçait qui augmentait l’impression de froid. Poussé par la lumière, l’hiver semblait s’enhardir jusqu’à entrer dans le wagon.

Parlant juste assez haut pour se comprendre en dépit du roulement saccadé et de tout un ferraillement d’attelages, les deux hommes se tenaient proches des carreaux qui vibraient dans leurs glissières. Des vents coulis affûtaient leurs lames entre les jointures.

— Ça doit être tombé depuis pas mal de temps, fit Cyrille.

— À Montréal, de la neige à la mi-octobre, c’est tout de même pas souvent que t’en vois.

— Sans compter qu’on n’est pas encore rendus. Plus on avance, plus on va en trouver.

Cyrille semblait tout réjoui à l’idée de cette progression vers l’hiver. Son compagnon l’observa un moment, à peine étonné, avant de dire :

— Tu crois pas que c’est une folie ?

L’autre parut surpris. Écarquillant les yeux, il se redressa pour demander :

— T’avais le choix ?

— Pas tellement.

Ils demeurèrent un moment à regarder pâlir les étoiles. Derrière eux, des formes remuaient. Un coude cogna le dossier de bois. Il y eut des soupirs et quelques gémissements. Garneau entreprit de rouler une cigarette. Il s’était appuyé de l’épaule et le tressautement du wagon se communiquait par son bras jusqu’à ses doigts. Cyrille avança ses mains maigres sous les siennes et recueillit quelques brins de tabac qu’il fit couler dans le paquet. Martin mouilla le papier léger, colla puis lissa longuement du bout de la langue. L’autre suivait chacun de ses gestes. Mû par une espèce de mimétisme, il tirait la langue lui aussi, ébauchant un mouvement de droite à gauche, visage tendu. Quand Martin eut planté entre ses lèvres sa cigarette tordue dont l’extrémité était serrée en tortillon, il tendit le paquet et le carnet de feuilles à Cyrille. Malgré sa nervosité, celui-ci était plus à l’aise pour rouler, à peine gêné par les sursauts du train. À son tour, Martin l’observait. Lorsque Cyrille eut refermé et empoché son tabac, ils allumèrent, penchés tour à tour sur la longue flamme souple qui fumait noir. L’odeur d’essence emplit un moment l’espace autour d’eux, puis celle du tabac domina. Dans les volutes bleues et grises, les filets d’air creusaient de longs sillons. Les hommes tirèrent quelques bouffées en silence. La cigarette de Cyrille était plus ronde et plus grosse que celle de Martin d’où tombait déjà de la cendre.

— En tout cas, fit Cyrille, on a fini de se crever pour des patrons.

— Tu vas te crever encore plus.

— Au moins, ce sera pour moi.

Martin pinça ses lèvres pour laisser filer un brin de fumée raide comme un jonc. Son regard s’était durci. Après un temps, il dit :

— Sûr que j’aimerais pas que ça rate. Je me vois pas revenir pour pleurer un emploi.

— Plutôt crever !

Cyrille avait interrompu son camarade d’un ton cassant. Anguleux de visage et de corps, il avait des lueurs acérées sous l’apparente tendresse du regard transparent. Il mordait souvent ses lèvres minces. Même lorsqu’il semblait tout à fait calme, il avait une manière presque brutale de lancer les mots comme des pierres. On le devinait volontaire, sans doute obstiné. Ses gestes étaient à la fois précis et nerveux, son visage habité d’une multitude de tics. Ses veines saillaient. Ses muscles tendus tressautaient.

Quelque chose de douloureux émanait de lui. Un air de fragilité. Souvent, une clarté d’enfance inondait son visage. Des pattes noires d’oiseau maigre avaient laissé leur empreinte à la commissure des lèvres et des paupières.

Martin était plus solide. Moins en nerfs. Regard noir sous les sourcils broussailleux, menton creusé d’une fossette qu’il ne parvenait jamais à raser tout à fait. Écoutant Cyrille, il fronçait parfois son front bas dans un effort pour saisir les mots qui, souvent, se chevauchaient.

Sur le défilé de la forêt, s’accentuait le pétillement de lumière. Dans les hauteurs, la voûte du ciel tirait un seul pan parfaitement verni.

— Moi, dit Cyrille, le bois, ça me fait pas peur. Ce sera toujours pas pire que ce que j’ai connu.

— C’est sûr : quand je te voyais coltiner tes poches de cent vingt-cinq livres, des fois, je le disais à ma femme : ce gars-là, je sais pas comment y tient. Un jour y va s’écrouler.

Cyrille se redressa fièrement :

— M’écrouler ? Ce qui me tuait, c’était pas les charges. Je pourrais porter plus lourd. C’est la poussière de charbon. Depuis des mois que je travaille plus, ben mon vieux, je crache encore comme de la suie.

Il regarda dehors et son œil s’éclaira tandis qu’il ajoutait, presque gourmand :

— Dans ce bout-là, on va respirer !

Ils se retournèrent. Un garçon venait de se mettre à parler. Les autres enfants se réveillaient.

Toute ronde sur une forte charpente, Charlotte Garneau se dégagea de son recoin. Elle s’étira en se levant et secoua sa torpeur. François qui s’était approché de la vitre cria :

— De la neige ! De la neige !

De l’autre compartiment, la voix plaintive d’Élodie Labrèche se lamenta :

— Seigneur Jésus, et ça t’amuse ! Maudit chien de pays !

Les hommes gagnèrent deux places face à face au centre du compartiment des Garneau pour laisser aux enfants l’accès aux fenêtres. Dès qu’ils eurent roulé une autre cigarette, ils se remirent à parler. Cyrille dit :

— Tout de même, toi, t’as un métier moins crevant.

Le regard de Martin hésita un instant avant de s’éclairer d’un sourire.

— Ben mon vieux, m’en vas te dire : j’ai plus de métier du tout. Pas plus que toi. Pas plus que personne dans ce train-là et dans tous les trains qui vont vers le nord. J’ai bien peur de plus jamais le refaire, mon métier.

— Sûr que tu y perdras plus que moi. C’était moins crevant que le charbon.

— Tu sais, toute la journée devant des fourneaux à respirer des vapeurs de sucre, c’est pas tellement bon pour la poitrine.

— Je veux bien le croire. Mais t’étais tout de même rudement mieux payé.

— J’avais des responsabilités.

— Moi, j’ai jamais dépassé soixante piastres par mois. Avec ça, t’as pas de quoi faire des folies.

Ils demeurèrent un moment absorbés par leurs souvenirs. La tête de Cyrille s’inclinait lentement sur son épaule gauche, son cou se tordait, étirant sous la peau des muscles et des veines pareils aux brins d’un câble. Après un long silence, Martin observa :

— On se plaint du travail. Puis le jour où on le perd, c’est tout vide.

— Moi, je me plaignais pas. C’était pénible, mais c’est vrai que je regrette un peu. Et puis, d’un autre côté, je suis pas mécontent, mon patron faisait trop de sous sur ma peine.

Il regarda un moment la silhouette de sa femme debout dans le couloir. À côté de Charlotte, elle paraissait toute menue. Les enfants se chamaillaient. Les femmes laissaient faire. L’ancien livreur de charbon avança ses fesses pointues sur le bord de la banquette et s’inclina vers Martin pour reprendre en désignant son épouse d’un petit geste rapide :

— Son atelier était rudement loin ; dans l’est de la ville. Déjà pour s’y rendre, c’était tuant. Y avait un bonus, ben t’as jamais une seule ouvrière qui l’a touché ! Des semaines de soixante-dix heures pour trois dollars. T’en as qui ont été foutues dehors pour être allées aux toilettes plus de deux fois dans la matinée. Elles cousaient que du gros drap de capote. Les doigts tout esquintés, les ongles brisés, mal partout.

Il baissa encore le ton pour ajouter :

— Hé ben, même ces femmes-là, elles ont pleuré quand on les a balancées.

Martin écoutait en approuvant de la tête. Il savait tout cela pour l’avoir entendu raconter vingt fois. Il avait connu bien d’autres cas de travail terrible et de licenciement.

— Ces patrons-là, mon vieux ! grogna Cyrille.

Son poing droit vint claquer l’intérieur de sa main gauche. Il laissa sa phrase en suspens et Martin répéta comme pour se donner du courage :

— Retourner pleurer du travail, ça ferait mal. On est venus ici, faut se battre ici.

Le convoi ralentit et les enfants se mirent à s’agiter en criant qu’on arrivait. Les mères haussèrent le ton. La locomotive peina et souffla plus fort un long moment avant de reprendre de la vitesse à la sortie d’une courbe. Rien n’avait changé ni à droite ni à gauche de la voie. Le soleil s’appuyait sur les cimes dentelées pour regarder passer ce train qui fumait noir et blanc. Aucune autre vie que celle de la lumière ne semblait habiter la forêt.

Cyrille s’était mis à parler de ce qu’il espérait. Il se voyait déjà à la tête d’un troupeau.

— Les bêtes, je sais ce que c’est. Ben tu peux me croire, une vache, c’est de meilleure amitié qu’un homme. Et encore, je parle pas des chevaux.

Il se tut. La voie longeait un lac et la lumière avait grandi d’un coup. La glace recouvrait une large bande le long des rives. L’eau sombre était constellée de myriades de vagues dorées.

Cyrille posa sa main sur le genou de Martin pour lui demander attention.

— Ça peut étonner bien du monde, mais le plus dur, c’est pas tellement quand le patron m’a foutu dehors comme un malpropre. Le plus dur, c’était de quitter ma jument. Une fameuse bête, je te jure. Ça faisait quatre années que je trimais avec. Des juments pareilles, j’en ai pas connu des douzaines.

Il s’interrompit soudain. Sa pomme d’Adam très saillante sembla s’affoler sous sa peau aux rides piquetées de charbon. Il regarda dehors. Le lac s’achevait. Martin aussi s’attachait à observer les rives désertes.

Cyrille reprit :

— Tu sais que cette bête, c’était une vraie horloge, elle connaissait l’heure et les jours et tout. Dans ta boîte, c’est toujours le jeudi, que je livrais. Ben mon vieux, je pouvais passer devant la porte un autre jour, elle bronchait pas. Le jeudi, elle s’arrêtait toute seule.

— Elle attendait ses rognures de biscuit.

— C’est sûr.

Le visage de Martin s’assombrit. Hochant lentement la tête, il dit :

— Après un mois de chômage, y m’arrivait d’y penser, aux rognures. On en foutait des kilos aux poubelles… Hé bien, certains jours, je les aurais bien mangées.

Il avait baissé le ton, comme honteux d’avouer sa faim.

Ils se turent un long moment. L’ancien charretier était tout habité des regards amoureux que sa jument lui adressait lorsqu’il lui apportait une poignée de débris fleurant bon le sirop d’érable.

Sans le voir vraiment, il suivit un moment des yeux le défilé rapide des ombres et des lumières crépitant sur la vitre sale. Puis, avec un soupir, il confia :

— Je te le dis à toi, je le dirais pas à n’importe qui. T’es homme à pas te moquer : quand j’ai eu empoché mon dû, avant de quitter l’entrepôt, je suis repassé par l’écurie. J’avais gardé un bout de mon pain pour elle. Puis je lui ai redonné trois fourchées de foin et une poignée d’avoine. C’était pas dans les habitudes, elle avait l’air de rien comprendre. Alors, je l’ai caressée en lui causant tout doux : « C’est la crise, ma vieille. Toi, tu sais rien de tout ça. Une maudite affaire pour nous autres. C’est le fils du patron qui va te mener. J’espère qu’il te rossera pas trop. » Ben mon gars, elle s’est tournée vers moi en reniflant tellement que j’aurais cru qu’elle pleurait. Puis elle s’est mise à secouer le nez comme pour dire qu’elle comprenait, qu’elle m’en voulait pas de la laisser.

Il y eut un long silence avec les bruits du train et les cris des enfants réunis dans le compartiment voisin. Les deux femmes distribuaient du pain et des pommes. Comme François, l’aîné des Garneau, venait s’asseoir près de son père pour manger, Cyrille se hâta de dire :

— Moi, ben j’avais les larmes qui me coulaient… Des années que j’avais pas pleuré.

Il tourna la tête vers la forêt où la neige soulevée volait de plus en plus haut. Assis de trois quarts, François, qui avait quatorze ans et ressemblait beaucoup à son père, mangeait lentement, fasciné par ce défilé de résineux qui n’en finissait plus de multiplier les ombres et les lumières.

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