Miséréré
Chapitre 36
Cyrille Labrèche besogna encore trois journées pleines et une longue matinée à débarder. À cinq cents pas de son chantier était celui du tracteur dont le vacarme emplissait la forêt. Cyrille avait essayé de l’oublier, mais son esprit s’était fixé sur ce bruit. Il en guettait les moindres fluctuations. Chaque fois que la pétarade marquait une hésitation, l’espoir l’emplissait de l’entendre se briser soudain pour ne plus repartir. Il ne pouvait s’empêcher de l’imaginer en panne et ramené à Saint-Georges par Tom et Sam. Mais la mécanique tenait. Elle ne s’arrêtait que le soir, quand son conducteur venait retrouver Cyrille. Non seulement elle tenait, mais elle accomplissait à peu près trois fois plus de travail que les chevaux. Cyrille l’avait constaté dès les premières heures, mais il aimait trop ses bêtes pour engager une course stupide qui les eût épuisées en vain.
Avec Léveillé, ils avaient décidé de mettre leurs vivres en commun. Ils cuisinaient et prenaient leurs repas ensemble. Même s’il détestait l’engin dont cet homme se servait, l’ancien charbonnier était bien obligé de reconnaître qu’en matière de débardage, Léveillé était d’une belle force. Du respect mutuel que les deux hommes se portaient commença vite à naître un sentiment de sympathie. Chaque soir, sans colère, ils reprenaient la même discussion sur les chevaux et les tracteurs. Léveillé aussi aimait les bêtes. Il allait les voir avec Cyrille sous leur appentis, avant de se coucher, s’assurant qu’elles étaient bien. Il leur parlait comme seuls peuvent parler à des chevaux les hommes qui ont lié amitié avec eux. Seulement, Léveillé était débardeur. Il voulait mener son affaire le mieux et le plus vite possible. Il parlait de l’exploitation des forêts dans le futur comme si on lui eût donné tout le Royaume du Nord à déplacer en grumes pour des milliers de moulins à scie et d’usines à papier.
Cependant, lorsqu’il voyait s’allonger le nez de son interlocuteur et ses sourcils se mettre en accent circonflexe, il ne manquait jamais de répéter :
— T’en fais pas, c’est pas pour demain. Dans les cultures d’ici, on en restera toujours aux bœufs et aux chevaux. Et même pour la forêt, tous les gars feront comme moi, ils garderont au moins une belle couple pour les endroits où le tracteur pourra pas se rendre.
Alors, ils en venaient invariablement à évoquer des moments héroïques vécus avec leurs bêtes. Chaque soir, la veillée se terminait, entre ce conducteur et ce charretier, par la glorification du cheval. Et Cyrille se disait que cet homme-là devait tout de même être un peu moins bon charretier que lui.
Il en eut la confirmation le quatrième jour, vers les midi, lorsque le voyant préparer Tom et Sam pour le départ, Léveillé lui dit :
— Tu les ramènes à l’écurie, mon beau-père y sera sûrement encore. Sinon, tu sais aussi bien que moi ce qu’il faut faire.
Ils se serrèrent la main solidement, puis Léveillé ajouta :
— En tout cas, je peux te dire une chose : je t’ai bien regardé travailler, ces bêtes-là, elles ont jamais été souples avec moi comme elles sont avec toi.
Cyrille s’en alla et ces mots éclairèrent le début de sa marche. Cependant, à mesure qu’il approchait de Saint-Georges, il sentait avec tristesse venir l’heure où il devrait abandonner les chevaux. Il avait très vite retrouvé le silence de la forêt. La pétarade était restée derrière lui, effacée par le craquement sous les sabots, le cliquetis des brides et le tintement des grelots. Tout cela composait un beau bruit qui ne blessait pas la chanson du vent dans les arbres. Il ne restait du tracteur que la trace de ses roues encore visible sur le chemin. Il avait, en maints endroits, écrasé des broussailles et même de petites épinettes. Avec amitié, Cyrille disait aux chevaux :
— Votre patron, mes beaux, il a de la folie dans la tête. C’est un bon gars, mais il a de la folie. Sûr qu’y viendra me trouver pour vous mener. Lui, à présent, y a plus que sa mécanique qui compte.
Arrivé à Saint-Georges, il s’en fut tout de suite à l’écurie où le vieillard qu’il avait aperçu en prenant les bêtes vint lui demander si son gendre s’en tirait avec son fourbi. Ils parlèrent des chevaux en hommes qui leur avaient voué leur vie. Le vieux pestait contre les moteurs, et Cyrille fut tout surpris de s’entendre dire pour la défense de Léveillé :
— Que voulez-vous, c’est son idée, c’est pas la nôtre.
Il bouchonna Tom et Sam, leur donna large ration de fourrage, les flatta un moment en leur disant au revoir. Puis, laissant le vieux regagner sa baraque en grognant, il fila vers l’infirmerie.
Quand il y entra, c’était l’heure du repas. Un homme d’une cinquantaine d’années mangeait seul à la table où, d’habitude, se tenait Élodie. L’homme portait un énorme pansement à un pied et sa jambe était allongée sur un tabouret. Cyrille n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche que, de son lit où elle mangeait aussi, la vieille bronchiteuse se mit à brailler :
— T’es allé courir au bois, mon pauvre Labrèche ! Ben ta femme est partie avec tes petits. Partie à Montréal. Elle en avait assez…
La porte qui donnait accès à la salle de soins s’ouvrit et Garde Soumandre parut. C’était une grande fille sèche d’une trentaine d’années, avec un visage long et osseux. Autoritaire, elle lança :
— Taisez-vous, grand-mère ! Vous allez renverser votre bol encore une fois.
La vieille changea de registre. Ses imprécations devinrent un grommellement continu. Garde s’approcha de Cyrille et dit :
— C’est vrai, mon pauvre Labrèche, ils sont partis. Mais personne n’y pouvait rien. Votre femme était à bout de forces…
Un moment assommé par la nouvelle, Cyrille explosa :
— Nom de Dieu ! hurla-t-il. Fallait me prévenir. Saloperie de mille dieux…
L’infirmière lui empoigna le bras. Sa main était dure. Cette femme avait la force d’un homme solide.
— Taisez-vous, lança-t-elle en montrant le crucifix de bois et de cuivre accroché au-dessus de la porte par laquelle elle venait d’entrer. Je vous interdis de jurer le nom de Dieu ici. Vous n’êtes pas dans votre écurie, Labrèche ! Tout le monde vous aime bien. Tout le monde a tout fait pour vous aider malgré votre foutu caractère, mais si vous venez ici pour insulter Dieu, je ne vous laisserai pas faire.
Elle le lâcha. Il y eut un instant avec juste le grommellement ininterrompu de la vieille, puis, d’une voix plus calme, l’infirmière dit :
— Jamais le gouvernement n’aurait dû faire venir les femmes et les enfants avant que les maisons soient montées. D’autres repartiront. C’est fatal. Et toutes reviendront quand il y aura de quoi se loger. La vôtre comme les autres. Elle l’a promis.
Cyrille ne savait plus quoi faire. Tout semblait s’écrouler soudain. Tout se mêlait dans sa tête : la fin des chevaux et le départ d’Elodie. Hébété, il répéta :
— Elle a promis.
Lui prenant le bras doucement, l’infirmière dit :
— Oui, elle a promis devant moi. À monsieur le curé et à Charlotte Garneau. Les petits, ma mère pouvait encore les garder, mais votre femme, vous comprenez…
Le fait qu’elle eut parlé des enfants fut comme une morsure pour Cyrille. Il les revit, le dernier soir, lui grimpant après lorsqu’il était entré chez la garde où ils mangeaient une bonne soupe de fèves. Il revit sa fille pleurant en apprenant qu’il partait au bois et qu’elle serait deux semaines sans le voir. Soudain, sa douleur se transforma en colère. Le visage tiraillé par ses muscles qu’on voyait trépider sous la peau, l’œil en feu, il lança :
— M’en vas les chercher, sacrebleu ! On verra bien qui c’est qui est le maître !
Sans que Garde Soumandre pût rien tenter pour le retenir, il sortit en claquant la porte qui vibra très fort derrière lui.
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