Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 30 sur 42

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Miséréré

Chapitre 30

 

Le malheur pesait sur le monde. Pourtant, du fond de leur détresse, les gens en secret interrogeaient le ciel. Ils étaient des milliers à attendre l’étoile de Noël.

Dans les villes, ceux qui subsistaient sur le Secours direct essayaient de rogner sur les dix dollars de leur allocation mensuelle pour offrir à leurs enfants ce qu’ils baptiseraient un repas de Noël. La mère partagerait en deux une tranche de pain. Tendant le premier morceau elle dirait :

— Tiens, c’est du gâteau.

Donnant l’autre morceau, elle dirait :

— Mange-le avec, c’est du chocolat.

Et les petits, avec leur imagination et leur pouvoir d’émerveillement, arriveraient peut-être à se figurer que trois pommes de terre cuites à l’eau constituaient un réveillon avec plusieurs plats et des desserts en abondance.

Les mères émues qui préparaient ces journées et ces veillées plus dures à passer que les autres croyaient encore, par moments, en la puissance du ciel, en l’infinie bonté d’un Dieu qu’elles avaient toujours vénéré ; elles priaient en silence pour que se produise un vrai miracle la nuit du 24 décembre.

Bien souvent, il n’y avait qu’une rue à longer, une place à traverser, pour passer d’un centre d’entraide à quelques demeures bien closes où Noël serait une vraie fête. Car le miracle, c’était peut-être qu’au plus fort de cette crise, il restât encore beaucoup de richesses pour quelques-uns.

Les chômeurs en guenilles, traînant des chaussures où la boue de neige entrait, ramassaient parfois, devant les porches, un mégot de cigare qu’ils dépiauteraient pour le faire durer plusieurs jours. Ils regardaient les fenêtres illuminées en pensant à leurs propres enfants. Leurs poings se serraient dans leurs poches trouées. Trop de fatigue les habitait pour qu’un souffle de révolte pût encore les soulever vraiment. Si l’hiver n’avait pas exterminé les miasmes des maladies, du moins avait-il tué le ferment de la rébellion.

Dans leurs allocutions que les journaux se complaisaient à reproduire, les politiciens parlaient un curieux langage. Ils affirmaient que la famine était bien loin de régner sur le pays. Selon les experts dont ils citaient les rapports, le terme de famine avait été abusivement employé pour évoquer, chez des enfants, quelques cas de malnutrition. Les pères et les mères qui voyaient dépérir leurs petits crachaient sur les journaux en tremblant de rage. Ils criaient :

— Ils ont raison, ça s’appelle pas comme ça. Ça s’appelle crever de faim !

Car des enfants mouraient d’avoir trop enduré. Les assistantes sociales venaient dans les maisons et disaient :

— Cet enfant n’est pas bien, il faudrait lui donner de l’huile de foie de morue.

— Vous en distribuez ? demandait la mère.

— Non, vous touchez une allocation. Il faut en acheter.

— Foutez-moi le camp, maudite folle ! J’ai déjà pas de quoi acheter du pain.

D’autres fonctionnaires quittaient leur bureau pour aller demander à des gens pour quelles raisons leurs enfants n’allaient plus à l’école. Honteux et ravalant leur colère, les parents finissaient par avouer que leurs petits n’avaient plus de chaussures et seulement des culottes trop courtes trouées aux fesses.

Les infirmières, les dames visiteuses, les professeurs rédigeaient des rapports qui s’en allaient traîner on ne savait dans quels services. Lorsque les vivres et les vêtements finissaient par arriver, parfois les gens avaient disparu, ou l’enfant était mort. Les mères éplorées voyaient à travers leurs larmes, à la devanture des cinémas, le visage joufflu de Shirley Temple. Hollywood continuait de fabriquer du rêve et certains pauvres parvenaient encore à trouver quelques sous pour aller rêver en se chauffant dans les salles obscures.

Les riches n’étaient sans doute guère plus riches que dans les années d’abondance, mais, les pauvres étant beaucoup plus pauvres, l’écart s’était creusé. Entre les deux extrêmes, il y avait le petit monde de ceux qui vivotaient. Modestes artisans rivés à une boutique, courant de çà et de là après une corvée mal payée ; cultivateurs installés depuis peu et qui s’échinaient pour payer leur ferme à raison de deux ou trois dollars par mois. Pour les hommes qui s’épuisaient en travaux souvent ingrats, une bouteille de mauvais whisky ou un paquet de Picobac pour la pipe serait un fabuleux Noël.

Dans la plupart des grandes brasseries, des serveurs risquaient leur emploi pour aider les malheureux. L’homme, qui lorsqu’il travaillait avait été un bon client, continuait de venir. Il payait une tasse de café. Pour le prix de cette unique consommation, il pouvait demander également un bol d’eau chaude. Dans cette eau, il mettait une poignée de croûtons et versait sur le tout la moitié d’une fiole de ketchup. Ainsi, pour quelques cents, il mangeait une soupe qui était souvent son seul repas de la journée. Comme il mettait le plus possible de sucre dans son café, c’était un moyen de survivre. Mille et mille petites ruses naissaient ainsi de la misère, qui permettaient aux hommes politiques de continuer à proclamer que personne ne mourait de faim. Mais vint très vite un temps où les propriétaires des brasseries se mirent à surveiller. Les croûtons disparurent, on limita le sucre et le ketchup.

Sur les rangs nouvellement ouverts à la colonisation, les femmes s’unissaient, mettaient leurs trésors en commun et rivalisaient d’ingéniosité pour que Noël fût tout de même Noël. On inventait des recettes, on s’enhardissait à emprunter un peu plus dans les magasins qui accordaient encore du crédit. On laissait parfois en gage un bijou de famille jusqu’alors sauvé du désastre.

Sur le rang trois, en aval de Saint-Georges-d’Harricana, le grand Koliare affirmait :

— Le Père Noël est un homme du froid. Il arrive toujours par le nord. Nous serons les premiers servis.

Et il s’enfonçait dans la forêt pour tendre des collets en promettant aux autres une gibelotte monumentale. Dans la semaine qui avait suivi la tempête, les hommes avaient pu terminer deux autres campes. Ainsi les familles vivaient-elles à présent dans quatre bâtisses. Sous l’impulsion de Charlotte Garneau, Noël se préparait sous le toit où logeait l’abbé Gauzon. L’ancien confiseur de Montréal avait pu thésauriser assez de sucre pour fabriquer quelques friandises. Les femmes découpaient des étoiles dans des cartons d’emballage, le prêtre préparait la messe de minuit en faisant chanter tout le monde à chaque veillée.

Les neuf familles entassées dans ces baraques minuscules se réjouissaient. Parce que Billon qui avait frôlé la mort allait mieux, on se prenait à croire en la grâce de l’Enfant Jésus. Les plus adroits taillaient du bois et déchiraient du papier pour fabriquer une crèche. Charlotte disait :

— On n’est pas à plaindre. Ceux qui sont restés dans les villes ont encore moins que nous.

Et le prêtre en profitait pour leur rappeler qu’ils avaient à remercier le ciel de tant de bienfaits.

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