Miséréré
Chapitre 11
Le matin du deuxième jour, le réveil fut terrible. La nuit n’avait fait qu’endormir les douleurs des corps, des membres et des mains. Ces douleurs se réveillèrent en même temps que les hommes, bien avant l’aube. Personne ne parla durant le repas, chacun avait à cœur de se montrer plus dur au mal que le voisin.
Après une bonne heure consacrée au déchargement de leurs meubles qu’ils entassèrent dans une remise de la gare, les hommes du rang trois reprirent le chemin de la forêt.
Quatre matins de suite ils marchèrent dans le gel et le brouillard, quatre soirs ils revinrent pour manger d’énormes platées préparées par les femmes. Dès après la dernière bouchée, ils s’en allaient au lit où ils s’écroulaient, leurs mains sanglantes à demi ouvertes. N’osant plus les interroger, les femmes les regardaient, pleines de pitié. Certaines enrageaient de rester enfermées, mais les prêtres qui avaient participé à l’élaboration du règlement avaient interdit l’accès des rangs aux épouses et aux mères tant que les demeures prévues pour recevoir les familles n’étaient pas terminées.
Plusieurs fois au cours de la journée, le curé de Saint-Georges et des gens du comité d’accueil venaient passer un moment dans le bâtiment des colons. Tous s’efforçaient de rassurer ces femmes de la ville souvent enrayées par ce qu’elles devinaient de la forêt. Ils évoquaient les déboires des fondateurs de Saint-Georges, des constructeurs du chemin de fer et affirmaient que rien n’était comparable à ce qu’ils avaient vécu. Une fois les maisons bâties et les lots défrichés, la vie serait facile pour tous ceux qui choisissaient la terre. Ces pionniers dont certains n’étaient là que depuis quelques années parlaient de ce pays avec passion. Il n’existait que par eux. Ils l’aimaient plus qu’on peut aimer une patrie vieille de mille ans.
Lorsqu’une femme avait besoin d’acheter quelque chose d’autre que la nourriture, une chose coûteuse comme des chaussures ou une chemise d’homme, le curé l’accompagnait au Magasin Général. Il se portait garant de la dette qui devenait sacrée. Mme Robillard, la patronne du magasin, parlait peu, mais elle savait faire discrètement le geste qui aide, trouver le mot qui redonne confiance. Par d’autres personnes du comité d’accueil, les nouvelles venues apprenaient les drames que les Robillard avaient connus, les obstacles qu’ils avaient dû surmonter, mais chacune pouvait constater leur réussite. Elles en disaient quelques mots aux hommes avant qu’ils ne s’endorment, manière de leur donner courage.
Le dimanche, les hommes restèrent à Saint-Georges. Beaucoup auraient aimé dormir, et les femmes eurent bien du mal à les tirer du lit. Mais le curé avait annoncé que la messe pour les colons serait dite à huit heures par le père Gauzon. Le jeune prêtre colonisateur parla longuement dans son sermon de la terre généreuse et bonne, du travail rédempteur et, surtout, il insista sur le respect dû aux prêtres qui se dévouent pour conduire les colons et les aider à ne jamais s’éloigner de Dieu. Bien des défricheurs exténués luttaient avec peine contre le sommeil, se réveillant l’un l’autre d’une bourrade. Tout l’après-midi, le prêtre barbu demeura dans le bâtiment des colons. Et le temps que bien des hommes avaient espéré consacrer au vrai repos fut partagé entre des jeux, des chants et des prières.
Le lundi matin, le bateau qui, le deuxième jour, avait descendu l’outillage et du bois façonné, fit un autre voyage pour mener des vivres, un gros fourneau à deux ponts, de la literie et des casseroles. Il cracha noir et souffla fort à maintes reprises pour briser les premières glaces. Celui qui le menait déclara :
— Je vous souhaite bien du plaisir, les gars. Ça fait neuf ans que je suis au pays, j’ai pas encore vu un hiver si précoce.
Les hommes déchargèrent en le traitant d’oiseau de mauvais augure. Déjà les muscles s’échauffaient. On retrouvait presque avec une espèce de plaisir curieux les douleurs assoupies. Chaque geste était comme un vieux compagnon.
Le bateau reparti, ils coltinèrent leur matériel. Billon et Fatin installèrent l’énorme poêle au centre du baraquement où ils avaient monté des couchettes de bois superposées et fixées au mur. Chacun installait son coin. De l’extérieur, les fentes entre les troncs avaient été colmatées avec de la corde défaite et trempée dans une sorte de goudron très gluant. Cependant, chacun avait apporté des vieux chiffons, du papier, du carton et des bouts de ficelle pour fignoler le garnissage de l’intérieur. Ils menaient cette besogne souvent à tâtons, car il n’y avait que deux fenêtres placées vers le centre, près de la longue table faite de quatre planches clouées sur un bâti de bois rond. Le poêle grondait, bourré jusqu’à la gueule de bois suant la sève et la résine.
Soulagés de ne plus avoir à accomplir chaque matin et chaque soir ces trajets interminables dans le froid, les hommes étaient heureux. Il régnait là comme une atmosphère d’enfance. Quand le prêtre, toujours inquiet de tout, toujours à la recherche d’un ordre ou d’un conseil à donner pour asseoir son autorité, faisait observer que le cornet du fourneau rougissait, le grand Koliare lançait :
— Faites pas de tracas, mon père, si ça brûle, on manque pas de bois pour reconstruire.
Ils plaisantaient en s’installant. Le gros Mélançon avait renforcé sa couchette. Billon disait à Rossel qui n’était pourtant ni grand ni lourd :
— Espèce de gros sac, tâche de pas me tomber dessus en pleine nuit, j’aime qu’on me réveille gentiment.
Tout les amusait. Ils se sentaient chez eux ici, dans ce campe qu’ils avaient bâti de leurs mains, beaucoup plus que dans le centre d’accueil où tant de gens avaient séjourné avant eux. Martin Garneau avait amené son aîné qui semblait aussi robuste que lui, Ferdinand Rossel son unique enfant, un garçon de onze ans taciturne et secret, qui copiait avec application les gestes mesurés de son père dont il avait déjà les énormes mains. Jeanne Koliare s’était opposée à ce que son fils suive l’Ukrainien, puisqu’on lui refusait, à elle qui se sentait tant de force, le droit d’aller bûcheronner.
Le prêtre leur avait distribué des images pieuses à placer à la tête de leur lit. Le soir, lorsqu’ils eurent mangé la soupe de fèves et de lard qui avait cuit en embaumant toute la pièce, le barbu leur dit d’un ton un peu trop pompeux :
— Mes fils, vous voici sur vos terres. Sur ce Royaume qui vous avait été promis et que le bon Dieu vous offre. Désormais, nous prierons et chanterons chaque soir pour Le remercier de ce don et de l’aide qu’il nous accorde.
Heureux de leur installation et tout excités à l’idée que, dès le lendemain, ils commenceraient à défricher leurs lots, les hommes chantèrent volontiers. Soucieux d’économiser le pétrole qu’il leur faudrait renouveler en allant le chercher à pied comme le reste, ils avaient éteint la lampe suspendue au-dessus de la table. La porte du fourneau grande ouverte montrait un beau feu de rondins. Sa lueur dansait sur les visages des hommes assis en demi-cercle, les coudes sur les genoux, fumant leur pipe, mâchant leur chique ou tirant sur de maigres cigarettes toutes tordues. Entre deux chants, le prêtre leur parlait de la terre. Il répétait ce que tous avaient cent fois entendu dans les églises avant même de s’embarquer pour le Nord. Soit pour battre la mesure des cantiques, soit pour parler avec de grands gestes, il allait d’un côté à l’autre du fourneau. Profitant qu’il lui tournait le dos, Koliare sortit de sa poche une bouteille de gin. Il but une rasade, cacha la bouteille. Le prêtre revint de son côté, repartit et l’Ukrainien passa la bouteille à Billon. Pour dormir comme pour manger, les hommes s’étaient assemblés par affinités. Ceux qui se sentaient proches du prêtre s’étaient installés de son côté, les autres occupaient le bord opposé. Ainsi, dès le premier jour, la baraque s’était-elle organisée en deux clans bien distincts. Billon ayant bu à son tour passa le flacon à Rossel. Le jeu dura un moment, mais le fumet de l’alcool finit par trahir les buveurs. Effectuant un demi-tour brutal à contretemps, le barbu surprit Labrèche la bouteille à la main. Le chant dérailla, vacilla comme un feu chétif et se rompit d’un coup tandis que le jeune prêtre se précipitait pour s’emparer du gin. Plus rapide que lui, Cyrille passa la bouteille à Koliare et se dressa face au prêtre dont le regard lançait des flammes.
— Labrèche ! Je vous ordonne de me donner ce poison.
Railleur, Cyrille leva ses mains ouvertes.
— Moi, mon père ? Mais je n’ai rien.
— Reprenez cette bouteille et donnez-la-moi !
S’étant levé à son tour, l’immense Ukrainien proposa :
— Si c’est pour boire un coup avec nous, mon père, donnez votre gobelet.
— Vous m’insultez, Koliare… Vous aurez…
Il fut interrompu.
— Je vous insulte pas, je vous offre d’arroser avec nous autres ce que le bon Dieu nous a offert. C’est point péché.
Tandis que le prêtre bégayant de rage affirmait qu’il savait mieux que lui ce qu’était le péché, Garneau et Billon se levèrent aussi, puis Rossel à son tour. Les voyant décidés à faire front, le barbu hésita un instant. Cessant de réclamer la bouteille, il demanda :
— Où vous êtes-vous procuré cet alcool ? Je veux savoir !
— Un cadeau, lança Koliare.
— De qui ?
Comme l’Ukrainien hésitait, par bravade autant que pour l’aider Cyrille dit :
— De moi.
Se tournant vers lui, le prêtre fronça les sourcils. Cette fois, c’était vraiment la haine qui habitait son regard.
— Où l’avez-vous trouvé ?
Cyrille émit un ricanement :
— C’est une bouteille qui traînait dans la rue. Sûrement un ivrogne l’aura perdue…
Il y eut des rires, puis un silence dans lequel le ronflement de la flamme tout au long du cornet du poêle parut énorme. Un instant, Cyrille crut que le prêtre allait le frapper. Ses poings se crispèrent. Il n’eût pas hésité à répliquer. Son visage tremblait. L’abbé Gauzon respira longuement, recula d’un pas en cherchant ses mots. Puis, d’une voix soudain enrouée, il lança en laissant son regard aller d’un visage à l’autre :
— Vous ne méritez pas les faveurs que le ciel vous accorde.
Fébrile de colère, sa main à l’index tendu montrait le toit de rondins alignés. Après un temps, il reprit :
— Vous devriez avoir honte de troubler ainsi un moment que nous voulions de ferveur et de gratitude envers Celui qui nous tient en Sa Sainte Garde. Ne soyez pas étonnés si le châtiment divin vous atteint… Que la nuit vous aide à méditer et que demain vous trouve tout contrits !
Il se signa. Tous l’imitèrent et récitèrent avec lui le pater. Cette prière terminée, ils gagnèrent lentement les couchettes. Mélançon qui n’était pas très porté sur la religion mais voulait se concilier les faveurs du prêtre dit assez fort pour être entendu de tous :
— Faut toujours qu’il y en ait pour faire les malins.
Personne ne répondit. Fatin s’était attardé pour recharger le poêle et régler le tirage. Arrivé à sa place, Labrèche grommela :
— On est treize. C’est fatal que ça finisse mal.
— Si le curé t’entendait, y t’excommunierait, ricana Billon.
— Je comprends pas qu’on nous foute des garnements de son âge. Ça voudrait mener des hommes, tu lui cognerais sur le nez il en coulerait du petit-lait !
Ils se dévêtirent dans la pénombre et prirent place sur ces claies dont le bois craquait. Il y eut encore quelques plaisanteries. Ceux du dessous rappelaient aux autres de ne pas leur piétiner le visage s’ils se levaient la nuit. Des recommandations s’entrecroisaient :
— Celui qui se lève, y remet du bois au feu.
— Demain matin, c’est le gros Mélançon qui nous sert la soupe au lit avec un petit coup de remontant.
Il y eut quelques rires, mais l’altercation avec l’abbé Gauzon avait rompu le charme de cette première veillée. Cyrille Labrèche sentait encore en lui le frisson de sa colère. Il imaginait le jeune prêtre allongé sur sa couchette et demandant au ciel d’attirer sur lui les pires malheurs. La fatigue habitait son corps mais le sommeil ne venait pas. Couché sur le côté, il fixait la lueur du foyer qui dansait contre les rondins en supportant les planches de la table. Il voyait le visage anxieux d’Élodie. Il entendait sa voix implorant comme elle l’avait fait avant leur départ de Montréal :
— Non, Cyrille, je t’en supplie. Je travaillerai chez mon père. Il me l’a offert. Je veux pas partir vers le nord. J’ai peur, Cyrille. C’est un pays plein de loups.
Il était à demi endormi lorsqu’il lui sembla entendre très loin un long hurlement sauvage.
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