Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 5 sur 42

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Miséréré

Chapitre 5

 

 

La lune à son plein noyait la ville et le fleuve sous sa lumière glacée. Bon nombre de fenêtres étaient déjà éclairées et leur clarté faisait tache sur les ombres des maisons.

Derrière le petit curé de Saint-Georges qui semblait décidément ignorer le froid, et l’abbé Gauzon emmitouflé de laine jusqu’aux yeux, les hommes quittèrent le bâtiment d’accueil. Leur file s’étira sur le sentier de la rive. Les semelles sonnaient. Les bouches fumaient dans l’air limpide. Les mains dans les poches, la tête rentrée entre les épaules, les colons marchaient légèrement courbés en avant, le visage tourné à l’opposé du vent. La plupart d’entre eux étaient en vêtements de ville. Deux ou trois avaient des passe-montagnes de laine, d’autres des écharpes, quelques-uns des manteaux.

Martin Garneau portait une grosse veste et une casquette, Billon serrait devant son visage le col d’une vieille limousine fourrée. Cyrille Labrèche avait revêtu sa grosse veste de charbonnier renforcée sur les épaules et élimée par le frottement des sacs. Ils allaient en hommes que plus rien ne presse. Avant de sortir, ils avaient bu du thé brûlant et mangé du pain noir dont ils avaient tous mis quelques tranches dans leurs poches avec un gobelet et une cuillère qu’on leur avait recommandé d’emporter.

La veille, on leur avait annoncé que les lots seraient affectés par tirage au sort. Il n’y eut donc aucune précipitation lorsqu’ils arrivèrent devant le bureau de la colonisation. Tapant leurs chaussures contre le seuil, ils entrèrent à la queue leu leu. La maison était neuve, avec un bon soubassement de maçonnerie portant des murs faits d’une double épaisseur de planches en chevauchement.

Lucien Faivre, les cheveux en bataille autour de son crâne luisant, était assis derrière une longue table chargée de dossiers, de fichiers, de cartes roulées et de registres noirs à tranche rouge. Le petit curé de Saint-Georges alla se planter à côté du poêle qui pétillait, la gueule ouverte sur sa flamme neuve. Il se mit à bourrer une courte pipe recourbée qu’il alluma avec une brindille. L’abbé Gauzon déroula un cache-nez, puis un autre, retira son bonnet et alla frotter ses mains au-dessus du feu. Il prit ensuite une chaise qu’il tira à côté de Faivre. Il s’assit, posa ses énormes mitaines sur la table avec toutes ses laines et s’accouda en regardant les colons comme pour les dénombrer. Un temps passa avec juste le raclement des semelles sur le plancher. L’agent des terres observa les hommes un moment en lissant de l’index son énorme moustache, puis il dit :

— Pour ceux qui chiquent, y a des crachoirs près de la porte. Y a pas de sièges pour tous, mais ce sera pas long. Pour vous faire gagner du temps, le comité a procédé au tirage des lots hier au soir, en présence de M. le curé et de l’abbé Gauzon.

Il y eut un murmure à peine perceptible. Le curé ne broncha pas. Son jeune collègue, qui avait opiné d’un sourire plein d’onction aux propos de Faivre, fronça les sourcils en levant les yeux vers les colons. Comme son regard croisait celui de Cyrille, l’ancien charbonnier éprouva une sensation de malaise. Le petit curé toujours debout à côté du fourneau précisa :

— Comme il y a déjà des gens de Québec sur le rang deux, c’est moi qui ai demandé qu’on tire en deux fois, de manière à ne pas séparer ceux qui se connaissent. Si quelqu’un y est opposé, qu’il le dise.

Personne ne broncha, mais Gauzon ne semblait pas priser beaucoup cette formule. De sa grosse voix bourdonnante, l’agent des terres reprenait :

— Toutes les parcelles se valent. On donne que de la bonne terre. La seule différence, c’est dans l’éloignement. Mais quand les chemins seront bien faits, ce sera pas une affaire.

Cyrille se pencha vers Martin pour souffler :

— Y tourne autour du pot. Sûrement qu’ils ont manigancé une saloperie.

Faivre s’était levé en prenant sur son bureau un rouleau de papier. Il s’approcha du mur et marqua un temps. Puis, tenant le rouleau par un bout comme s’il se fût préparé à diriger une chorale, il dit :

— À propos des chemins, faut savoir une chose : c’est les colons qui doivent les ouvrir. Le gouvernement leur donne le bois qu’ils coupent dessus, mais ils doivent ouvrir et mettre le sol au net. Après pour empierrer, on se charge du charroi et vous faites la mise en place.

Le curé qui l’avait rejoint l’aida à dérouler la carte et à la fixer au mur avec des semences piquées dans de petits carrés de carton gris. De son gros doigt court, l’agent des terres montra des rectangles numérotés. Ceux du bas étaient hachurés. Les désignant, il dit :

— Ça, c’est ce qui est déjà occupé sur le rang deux. Le ruisseau passe là.

Son index suivit un trait bleu qui sinuait en travers de la feuille.

— Donc, pour les gens de Québec, on a tiré ce qui restait là. Ça finit le rang et ça fera une paroisse. Ça s’appelle Val-Morin.

Prenant un autre rouleau ils le plaquèrent sur le premier et le fixèrent de la même manière. Faivre dit :

— Ça, c’est le rang trois. Aucun lot n’est donné. (Il rit.) C’est un rang tout neuf qui a pas encore de nom.

Sa main désigna un trait bleu sinueux sur le bord gauche de la feuille.

— Voilà la rivière Harricana.

Un colon demanda :

— Ceux qui seront de l’autre côté du rang, comment ils auront de l’eau ?

— De toute manière, faut creuser des puits. En été, l’eau des rivières est pas bonne. Mais pour le bétail, c’est pas bien loin de le mener boire.

Il interrogea les prêtres des yeux ; puis s’étant donné le temps de couper une chique et de la mouiller, il reprit :

— Bon. Puisqu’on a le trois sous la main, on commence par lui. Vous avez donc dix lots.

Sa main monta plus haut que le plan pour désigner des immensités inconnues tandis qu’il expliquait :

— Un jour, on agrandira sûrement en poussant plus au nord, pour l’heure, le sol a pas encore été étudié plus loin que ça.

Sa main redescendit lentement, en faisant un bruit de râpe sur le papier.

— Tout ça, mes amis, vous pouvez me croire, c’est de la fameuse terre. C’est moi qui ai fait les prélèvements pour les analyses. Ceux qui voudront voir les comptes rendus, je les tiens à leur disposition.

Son doigt pointa sur les rectangles du bas, celui qui était à gauche de la feuille, du côté de l’Harricana.

— Lot numéro un, lança-t-il.

Le curé barbu resté à la table plongea le nez dans un registre et répondit :

— Billon Victor.

Le doigt monta d’une case.

Cyrille se pencha vers Garneau pour souffler :

— Je te parie que nous autres, on sera pas sur la rivière.

— Commence pas à râler sans savoir, fit l’ancien confiseur.

Le doigt monta.

— Lot numéro trois !

— Florent Richard.

Après chaque nom il y avait un silence. Les regards cherchaient l’homme désigné qui levait la main un instant, comme gêné de se trouver parmi les premiers servis.

— Lot numéro cinq !

— Garneau Martin.

L’agent des terres eut un gros rire.

— Le confiseur tombe en plein milieu, y pourra faire des bonbons pour tout le monde.

Les hommes étaient trop tendus pour se laisser aller à la joie. Ils étaient venus là sans inquiétude, comme rassurés de savoir leur sort confié au hasard d’une loterie, et puis, à présent, tous attendaient avec une raison particulière d’anxiété. Les uns redoutaient d’être séparés d’un ami, d’autres fixaient le trait sinueux du fleuve comme s’il eût été une garantie de qualité pour leur vie future. Pour ces gens des villes, la terre était un mystère épais. Chacun cherchait à lire un signe, un clin d’œil de la chance sur cette carte sommaire où rien n’avait de signification.

Les lots sept et neuf allèrent à Pierre Lafutaie et Alfred Pinguet qui se connaissaient bien. Cyrille qui les avait vus, à deux reprises, s’entretenir avec le curé barbu se sentit confirmé dans sa conviction que tout était truqué : ces deux-là se trouvaient au bord du fleuve, et côte à côte.

Comme fatiguée, la main de Faivre retomba. Puis elle se porta de nouveau vers le plan, sur la colonne de droite.

— Lot numéro deux !

— Rossel Ferdinand.

— Lot numéro quatre !

— Koliare Michel.

L’Ukrainien se tourna vers Cyrille. Son regard semblait dire : « Tu vas voir, ça va être à toi. » Et, en même temps, on y lisait une grande inquiétude.

Lorsqu’il entendit que le lot six, en face de Garneau, était affecté au gros Mélançon, Cyrille se sentit comme brûlé. Il dut serrer les dents pour ne pas crier que tout était machination.

— Lot numéro huit !

— Labrèche Cyrille.

Garneau lui donna un coup de coude :

— T’es presque en face de moi.

Koliare s’approcha pour dire :

— On est pas bien loin.

— Dixième lot !

— Fatin David.

Comme on allait procéder à la distribution des lots sur le rang deux, presque tous ceux qui étaient servis sortirent pour pouvoir parler. Garneau empoigna Labrèche par le bras et le secoua en disant :

— Qu’est-ce que t’as, tonnerre, on dirait que t’es pas content !

Cyrille ne dit pas : « j’aurais aimé m’engueuler avec ce curé de merde ». Il repoussait cette pensée. Il grogna :

— Moi et Michel, ils nous ont foutus du côté où y a pas de flotte. Et séparés…

L’Ukrainien l’interrompit :

— Exagère pas, si c’était truqué, y en a un de nous trois qui serait sur l’autre rang.

— Et ça, observa Garneau, on le doit sûrement au petit curé d’ici qui a pas l’air mauvais du tout.

Le jour se levait. Un soleil tout rose soulevait la respiration bleutée des bois, là-bas, par-delà le fleuve fumant. Tout en parlant des lots et en organisant déjà leur existence, les hommes scrutaient la petite cité. Des maisons de bois rond s’alignaient de chaque côté d’une rue large où des ornières boueuses marquaient de leurs sillons tortueux la première neige. De chaque côté, couraient des trottoirs de planches surélevés.

Le gros Mélançon lança :

— Certain que nos femmes vont faire une drôle de tête quand elles iront dans les magasins.

— T’inquiète pas, fit l’Ukrainien, y aura toujours de quoi remplir ta bedaine.

Les commerces étaient des baraquements du même type que les habitations. Seul le Magasin Général dominait. Toute la cité semblait s’être organisée autour de ses deux grosses bâtisses aux planches peintes d’un beau rouge lumineux. Il y avait, au-dessus des vitrines, des lettres blanches de vingt pouces de haut surmontant chaque devanture : Magasin Général Robillard. Au-dessus des portes en caractères plus petits, on lisait : Comestibles. Cordonnerie. Outillage. Tissus à la verge. Vêtements. Laverie. En retrait, un troisième bâtiment tout en longueur, construit en bois rond avec de toutes petites fenêtres, portait seulement le nom des propriétaires.

— C’est sûrement les réserves, observa Billon. Si c’est plein, peut tomber de la neige sur la voie, on manquera de rien.

Ils contemplaient tout cela avec admiration et un peu d’envie.

Plus loin, un artisan avait cloué un énorme sabot au-dessus de sa porte. Il était occupé à fendre des billots sous un auvent où son bois s’empilait. Les coups de hache claquaient sec et leur écho se multipliait de baraque en baraque.

Un fardier chargé de billes écorcées tiré par quatre chevaux énormes monta en direction de la gare. Les pas des bêtes et le roulement des larges bandages ferrés tenaient tout l’espace de l’aube. Les bêtes fumaient. L’ancien charbonnier grogna :

— On m’offrirait de l’embauche comme charretier, je leur dirais que leur terre, y peuvent se la foutre au cul !

— Pauvre de toi, fit Koliare, de l’embauche, y en a sûrement pas plus ici qu’ailleurs. Sinon, ça se saurait. Et tu verrais les bougres rappliquer à pleins wagons.

— Laisse-le ronchonner, fit Garneau. Hier, y jurait ses grands dieux qu’y travaillerait plus jamais pour un patron !

Le fardier disparut derrière une bâtisse. Cyrille resta un moment à contempler la rue vide. L’odeur des chevaux était venue jusqu’à lui. Encore furieux d’il ne savait trop quoi, il dit :

— C’est peut-être pas truqué, n’empêche que le rang deux doit être meilleur, c’est à l’est au lieu d’être au nord. Puis, comme y a déjà du monde, le chemin doit être fait.

Agacé, Garneau lança durement :

— Tais-toi, t’as la maladie de la rouspétance…

Il fut interrompu par l’abbé Gauzon qui lança depuis le seuil :

— Ceux du rang deux montent à la gare décharger leurs meubles. Ceux du trois le feront demain matin. Pour le moment, M. Faivre va nous montrer les lots.

L’agent des terres qui avait coiffé une grosse tuque de laine beige parut à son tour. Il se dirigea vers un bâtiment attenant dont il poussa de l’épaule la porte qui forçait.

— Vous prenez chacun une cognée et une serpe.

Les premiers entrèrent. Billon demanda s’il n’y avait pas de scie.

— Vous aurez des godendards quand il faudra. Pour l’heure, c’est pas nécessaire.

Le gros homme prit sur une étagère un paquet de thé et quatre grosses boîtes de conserve qui ne portaient aucune étiquette. Comme il logeait le tout dans un sac à dos, Koliare demanda :

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est pour boucher ta grande gueule, fit l’agent des terres.

— Il en faudrait plus que ça !

Tandis que le curé de Saint-Georges remontait vers la station en compagnie des autres, ceux du rang trois, outils sur l’épaule ou au bras, s’engagèrent dans un chemin parallèle au fleuve. Le vent qui forcissait avec l’arrivée du jour hérissait l’eau de petites vagues qui s’en venaient chanter contre les glaces fragiles du rivage.

En amont, les moulins à scie tournaient. Leurs grosses cheminées crachaient gris. De la buée sourdait du rebord des toitures.

— En tout cas, observa Billon, ici, on dirait bien qu’ils n’ont guère senti la crise.

— T’as raison. Non seulement tu vois pas de maisons abandonnées, mais y a même des types qui construisent.

— T’inquiète pas, lança Labrèche, au train où ça va, la crise, elle aura tôt fait de nous rattraper !

Arrivée à la forêt, la Première Avenue devenait sentier. Ils durent marcher l’un derrière l’autre et ce fut le silence avec simplement le craquement de la neige et le froissement des herbes gelées sous les semelles.

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