Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 23 sur 42

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Miséréré

Chapitre 23

 

 

Cyrille Labrèche était allé comme un fou deux journées durant. Pour mieux tendre son papier goudronné et le fixer aux traverses avec des clous passés dans des morceaux d’écorce, il avait quitté ses mitaines. Tout était glacé. Les outils, le bois, le papier, les pointes et l’air qu’il respirait. Le vent l’enveloppait, se coulait dans ses yêtements. Cette besogne exigeait plus d’application que d’énergie. Elle laissait l’hiver vous pénétrer le corps jusqu’à la moelle des os. Chaque fois qu’il descendait de la toiture, il courait vers le feu, il approchait en les frottant l’une contre l’autre ses mains engourdies. Il essayait de les pétrir, mais les articulations refusaient parfois de plier. Il éprouvait l’étrange sensation d’avoir des bras que rien ne terminait. C’était, à certains moments, extrêmement douloureux, et, à d’autres, totalement endormi. Il balançait ses bras pour battre ses flancs. Le tissu roidi de sa veste sonnait sourd comme de la tôle rouillée. Cyrille piétinait de rage. Des envies de pleurer alternaient en lui avec des flambées un peu folles. Une espèce de frénésie de travail.

— Faut faire vite. Vite vite.

Il repartait en courant et reprenait son marteau glacé.

— Bonsoir de bonsoir, ce qu’on va être bien sous cette toiture-là !

De temps en temps, avant de remonter, il entrait dans la baraque pour le plaisir de voir l’ombre avancer, d’évaluer depuis le bas ce qui restait à couvrir. Pour le bonheur aussi de ne plus sentir le vent et de l’entendre enrager contre le pignon. Certes, il restait à colmater bien des fissures, mais Steph lui avait promis des cartons d’emballage. Alors, Cyrille mettait les bouchées doubles. Il avait hâte d’aller chercher les siens. Les cartons, il les ramènerait avec son petit déménagement. Le prêtre avait promis de tout préparer. Cyrille se tapait sur les doigts. Il lançait des bordées de jurons. Il s’était retenu en présence du curé, mais il se rattrapait depuis son départ. Il braillait à plein gosier à la face du vent.

— Bon Dieu de bon Dieu, moi aussi je peux gueuler !

Il s’excitait. Il lançait au ciel qui se chargeait des regards où luisait un peu de folie.

Le matin du troisième jour, il lui restait à fabriquer et à monter la porte.

— Pourvu que ce maudit curé-là n’oublie pas de faire préparer ma fenêtre ! J’en ai pour dix minutes à la mettre en place, et la maison sera vraiment bouclée.

Cyrille commença de scier ses bois pour sa porte. Il continuait d’interroger le ciel et sentait l’angoisse monter en lui.

— Je peux tout de même pas partir les chercher sans avoir posé cette foutue porte. Et si la neige me gagne de vitesse, qu’est-ce que je fais ? Et si après on peut plus déménager ?

Il s’affolait et luttait pour rester calme. Il savait que s’il se laissait dominer par ses nerfs, il ne ferait plus rien de bon.

C’est pourtant ce qui arriva lorsque le vent se mit à lui piquer le visage avec de minuscules flocons acérés comme des cristaux de glace. Abandonnant sa porte, il se précipita, empoigna sa caisse à provisions à pleins bras, la souleva au risque de se détraquer le dos et, d’un seul élan, l’apporta dans la maison. Puis, lui arrachant son couvercle, il le cloua sommairement pour obstruer le trou béant ménagé pour la fenêtre.

De plus en plus serrée, la neige passait pareille à un brouillard fou filant d’un bord à l’autre de la terre.

— Maudit ! Trois heures de plus, j’étais bon !

Cyrille sentait des sanglots de rage lui monter à la gorge. Il cognait comme un forcené sur les clous qui se tordaient. Il en était à placer les gonds lorsqu’il sursauta.

— Ho ! Le sauvage !

Il se retourna. Une forme sombre sortait du bois. Lâchant ses outils, il s’avança. La forme était suivie de deux autres. Luttant contre la bourrasque, trois hommes lourdement chargés approchaient. Le curé marchait en tête ; sur son épaule un énorme paquet de cartons, et, sous un bras, un tuyau de fourneau. Puis venait Gendreau, le gros menuisier à face ronde qui portait des lunettes où la neige collait. Il tenait la fenêtre, le grand Steph suivait. Sur sa tête où il avait plié un sac vide : le fourneau à deux ponts qu’il tenait par ses pattes grêles.

— Vous êtes fous ! cria Cyrille.

Haletant, Steph lança :

— Laisse-nous poser ça avant de nous engueuler !

— Donne, je vais te reprendre.

— Non, c’est bien équilibré.

Cyrille prit presque de force le colis du curé et courut devant pour aider Steph à se décharger. Quand le fourneau fut par terre, Steph soupira :

— Dire que mon oncle Raoul, quand on est montés ici en canot, il a fait tous les portages avec un truc pareil sur la tête.

— C’est pas le temps de raconter ta vie, fit le prêtre tout essoufflé, on n’a pas fini.

Le menuisier épongea sa face rouge et déclara :

— Va aider à décharger. Je vais te poser ta porte et ta fenêtre. Puis j’installerai le poêle.

— Y en a qui savent trouver les bonnes places, cria Steph en sortant.

— Et ma femme ? demanda Cyrille d’une voix qui vibrait curieusement.

— Sois tranquille, on n’a pas laissé ta nichée sur la voie, dit le curé. Faut faire un autre voyage. Mais la neige nous a pris en route.

Ils regagnèrent la voie et déchargèrent sur le chemin de ballast trois petits meubles, les lits, les matelas roulés et ficelés, la table, les tabourets et quelques caisses.

— Vous auriez dû amener Élodie et les petits au premier voyage.

— Y va nous engueuler, dit Steph.

— Et si le toit n’avait pas été fini ? dit le prêtre. Où tu les aurais mis ?

— Sous la tente.

— C’est vrai. J’y ai pas pensé, mais le char était chargé. Et je te répète que la neige nous a gagnés de vitesse.

— T’inquiète pas, lança Steph en remontant sur le wagonnet à pompe, j’aurai vite fait !

Cyrille bondit au moment où le grand diable actionnait le levier.

— C’est moi qui charrie tout ça ? cria le prêtre en montrant les meubles.

— Laissez ça. Allez vous mettre à l’abri !

La voix de Steph se perdit dans le vent. Déjà le char avait pris de la vitesse. Face à face, les deux hommes pompaient de toute leur vigueur. Les dents serrées, aveuglés par la neige de plus en plus dense.

Lorsqu’ils arrivèrent à la station, la nuit était presque là, tirée de l’horizon par la tempête. Le chef de gare sortit avec deux lanternes.

— C’est pas prudent de vous embarquer avec des enfants, dit-il. Vaut mieux attendre à demain.

— Si tu veux pas qu’on parte, pourquoi t’as préparé des lanternes ? lança Steph.

— Je sais que vous avez des têtes dures, fit l’homme en riant.

Élodie venait de sortir du bureau, ses trois petits accrochés après elle. Elle se jeta dans les bras de Cyrille qui murmura :

— Vite… Vite. Faut pas traîner.

Aidés par le chef de gare, ils chargèrent en hâte les trois valises et les ballots de linge. Puis ils firent asseoir Élodie et les enfants au centre et les couvrirent d’une bâche.

— Tenez-la bien. La laissez pas s’envoler.

Les enfants avaient de petits rires inquiets. Le chef accrocha une lanterne à l’avant et une à l’arrière, puis leur ayant crié « bonne chance », il poussa pour aider au démarrage.

Ce n’était pas encore la nuit, et pourtant, ils roulaient en aveugles. Cyrille qui tournait le dos à la marche regardait fuir le défilé des flocons et les buissons les plus proches déjà tout gris. En face de lui, Steph plissait les yeux. La neige l’habillait déjà totalement, tombant parfois par paquets lorsque son mouvement variait un peu. Comme il s’inclinait vers la droite pour mieux voir, Cyrille demanda :

— T’es certain qu’on va retrouver ?

— J’espère qu’ils auront laissé quelque chose sur le chemin. Sans ça, on risque de se rendre sur la côte Ouest.

— Rigole pas, les petits vont geler.

Une mitaine sortit de dessous la bâche en s’agitant. La voix de Paul cria :

— On est bien, p’pa. Fait pas froid.

— Ça va, dit Élodie, mais je sens le petit qui tremble.

À trois reprises ils durent s’arrêter pour pelleter la neige qui s’entassait devant les roues. En forçant pour passer, ils couraient le risque de dérailler.

— Pour retourner, dit Cyrille, ça sera pas rien.

— T’inquiète pas, on aura le bon Dieu avec nous.

Ce grand Steph plaisait beaucoup à Cyrille. Il semblait tout prendre joyeusement. C’était un costaud. Ça se sentait à chaque coup de balancier. Et Cyrille donnait toute sa force pour ne pas être en reste. Enfin, Steph cria :

— On y est ! Laisse aller.

Ils lâchèrent les poignées et le wagonnet ralentit pour s’arrêter à hauteur d’une lanterne que brandissait le père Levé qui dit en riant :

— J’ai cru que vous vous étiez trompés de chemin.

— Vous devez être gelé, mon père.

— Que non, on s’est réchauffés, avec Gendreau. Il a bien dû perdre trois livres.

Tout ce qu’ils avaient déchargé avait disparu. Seule restait sur le sentier la petite traîne vide.

— Trois voyages avec ça, dit le père, je viens juste de revenir. Mais soyez tranquilles. On avait laissé la lumière ici.

Ils entassèrent tous les bagages sur la traîne, puis Steph s’y attela et fila devant avec une des lanternes du char à pompe. Cyrille prit Clémence sur ses épaules, le curé se chargea de Paul et Élodie du petit Jules. Dans le bois, l’obscurité était presque totale. Cyrille allait devant, portant la lanterne, et les autres suivaient cette lueur tremblotante. Elodie avait peine à marcher. Elle gémissait parfois.

— Seigneur, nous sommes fous !

Les hommes allaient sans mot dire, geignant quand ils butaient contre une racine ou glissaient sur un dévers.

Lorsqu’ils débouchèrent sur la partie nue, le vent les empoigna d’un coup comme s’il eût voulu les dépouiller de leurs vêtements pour mieux les envelopper de cette toile râpeuse qu’il dévidait sans trêve et battait à grands coups de fouet. Le hurlement de la forêt était plus effrayant encore ici que sous les arbres et les deux garçons se mirent à pleurer.

— Où on est, m’man, où on est ?

— On arrive ! cria Cyrille.

Des remous charriaient une odeur de feu. Le foyer allumé près de la tente flambait encore. Une lanterne s’agita et c’est vers elle qu’ils se dirigèrent.

Le menuisier la tenait, aidant Steph à décharger la traîne. Ce fut vite fait, et ils se trouvèrent bientôt tous, la tête encore sonnante, à l’intérieur de la maison. La porte et la fenêtre joignaient bien. Dans le fourneau dont le cornet montait droit vers le toit où luisait une plaque de tôle toute neuve, un feu d’enfer ronflait.

Le regard de Cyrille s’affolait, il disait merci à tout le monde tout en embrassant sa femme et ses petits.

— À ta place, dit le menuisier, je commencerais tout de suite à clouer du carton côté nord.

Élodie regardait partout. Une grande frayeur se lisait sur son visage. Elle finit par demander :

— C’est solide ?

Ils se mirent tous à rire. Le curé dit :

— Si le vent avait dû l’emporter, elle serait déjà sur la voie.

— Quand y aura six pieds de neige dessus, fit le menuisier, tu sentiras plus un brin d’air.

— Vous serez obligée d’ouvrir la fenêtre, assura Steph.

Comme Élodie paraissait vraiment effrayée, immobile, figée avec son petit Jules sur le bras et les deux autres accrochés à son manteau, le prêtre lui prit le poignet en disant :

— Croyez-moi, ma fille, dans une heure il fera plus chaud ici que dans le centre d’accueil.

Le menuisier s’approcha de la porte et dit :

— Allez, venez. On n’est pas d’ici, nous autres.

— Si vous nous aviez vus en 1910, quand on est arrivés, dit encore Robillard, c’était autre chose !

Comme ils enfonçaient leurs tuques de laine et enfilaient leurs mitaines pour sortir, Cyrille bredouilla encore des remerciements et proposa :

— Je vais aller avec vous.

Steph partit d’un grand rire et lança :

— Dis pas de conneries. Si on te prenait au mot, tu ferais une sale gueule !

Et ils sortirent dans la tourmente dont la fureur redoublait. La lueur de leur lanterne dansa un instant, très vite absorbée par la neige en folie.

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