Miséréré
Chapitre 21
Ce petit curé vif comme un écureuil et bavard comme une pie savait fort bien se servir de ses mains. Depuis plus de vingt ans qu’il se trouvait à Saint-Georges, il avait aidé à bien des constructions. Il le rappelait avec fierté. Mais Cyrille s’était tellement enfoncé profond dans la tête l’idée de bâtir seul sa demeure, que sa présence le contrariait un peu. Le matin, tandis qu’ils buvaient leur thé, le curé lança :
— Tu voudrais me voir aux cinq cents diables, n’est-ce pas ? Si c’était Garneau ou l’Ukrainien, tu les ferais courir à coups de manche de pioche. Mais ton curé, tu n’oses pas. Tu te dis que ça te mettrait le bon Dieu à dos. Ne fais pas la tête. Je suis ton homme. Tu n’as qu’à ordonner.
Cyrille lui proposa d’encocher à la scie tandis qu’il finirait d’entailler à la hache. Dans le froid vif et toujours venteux, ils allèrent bon train un moment. Les bois préparés, ils les prenaient chacun d’un bout et les présentaient. Puis ayant regardé où ils portaient, ils les enlevaient pour les retoucher à la hache de manière à laisser le moins de jour possible.
Très vite, et sans avoir l’air de rien, le père Levé prit la direction des opérations.
Toujours renfrogné, Cyrille ne soufflait mot. Au contraire, le prêtre ne cessait de parler :
— À présent, je couche les traverses comme ça ? Ah non, vaut mieux commencer par là. Excuse-moi, j’avais mal compris. Tu as raison. C’est beaucoup plus rationnel. N’importe quel charpentier me l’aurait dit. Que veux-tu, je suis curé, moi. Je ne suis pas charpentier. Et puis, tu causes trop. Tu me fais tromper avec tes ordres et tes contrordres.
N’y tenant plus, Cyrille finit par lancer :
— Quand vous aurez fini de vous payer ma tête, mon père !
Le prêtre se redressa, étirant un peu ses reins endoloris.
— Et toi, tête de bûche, quand tu auras fini de me faire la gueule !
Ils éclatèrent de rire. Un beau rire à deux tons que le vent prit plaisir à disperser dans la forêt. Le travail se poursuivit dans la plus parfaite harmonie.
— C’est tout de même toi qui l’auras bâti, ton premier campe, disait le prêtre. Rien ne se fait sur cette terre sans l’aide de Dieu. Il était occupé ailleurs, Il m’a dit : tiens, Jules, puisque tu n’as pas grand-chose à faire, va donc voir du côté du lot à Labrèche. Et surtout, ne le saoule pas de paroles, c’est un foutu sauvage !
Ils riaient de bon cœur.
— Je sais pas si le bon Dieu est aussi adroit que vous de ses mains, mon père.
— Malheureux ! Tu en doutes ? Tu as donc oublié les Écritures. Pense à tout ce qu’il a fabriqué en une semaine, et tu verras que nous ne sommes que de pauvres bricoleurs.
Lorsqu’un avion survolait la forêt, le prêtre se fâchait.
— Les mouches à moteur, ça fait peur à tous les oiseaux. Je sais bien que ça apporte le courrier, mais j’aimais mieux le temps où il fallait l’attendre huit jours de plus.
Lorsque le train passa, l’abbé Levé tira sa grosse montre à couvercle, l’ouvrit et observa :
— Cinq heures de retard. Il a dû neiger fort dans l’Ouest. Hâtons-nous, mon fils, ça va venir ici.
Le soir, au coin du feu, tandis qu’ils mangeaient leurs saucisses aux fèves, le prêtre parla encore du pays et de ceux qui avaient ouvert la voie et bâti les premiers ponts. Ensuite, il se mit à questionner Cyrille sur son passé. Comme l’ancien charretier parlait surtout de son travail et de ses chevaux, le prêtre finit par dire :
— Et ta petite femme, j’ai vu qu’elle était couturière.
À contrecœur, Cyrille expliqua qu’Élodie était fille d’un tailleur assez riche qui n’avait pas approuvé leur union.
Le curé écoutait avec intérêt, puis quand Cyrille se taisait, d’une petite question qui n’avait pas l’air d’en être une, il le poussait un peu plus loin.
— Couturière, disait Cyrille, pauvre d’elle, c’est sûr qu’elle a appris le métier. Mais tout ce qu’elle a pu trouver, c’était l’usine à capotes militaires.
— Tu sais, une femme qui n’a pas été élevée à la dure, elle aura du mal, ici, dans cette solitude.
— Pourvu qu’on soit ensemble, fit Cyrille.
Le prêtre le regarda avec un sourire et un hochement de tête, très bas, il ajouta :
— Ça risque d’être dur.
Il marqua un temps. Sa pipe étant éteinte, il la vida en tapant le fourneau contre le talon de sa botte, puis il la fourra dans sa poche et en sortit une autre, à peu près de la même taille, mais à tuyau recourbé. L’ayant bourrée d’un index nerveux, il l’alluma en y posant un brandon, puis, soufflant sa fumée dans le vent, il fixa Cyrille d’un œil mi-moqueur mi-inquiet.
— Qu’une femme pareille puisse aimer un hérisson, ça sera toujours pour moi un mystère.
— Moi aussi, je l’aime.
— Je n’en doute pas un instant. Mais ce n’est pas toi qui risques de t’égratigner sur les piquants ! Ce n’est pas toi qui as quitté une maison douillette et une famille aisée pour épouser le risque. Ce qu’elle a quitté pour toi, tu ne le connais pas bien. Tu n’as pas dû réfléchir souvent à ce que ça représente.
— Que si, mon père. Que si !
Le prêtre s’accorda le temps de rallumer sa pipe, puis sans regarder Cyrille, un peu comme s’il eût parlé aux braises du foyer, il dit lentement :
— Le plus étonnant, c’est que ses parents aient donné leur accord.
Une éternité de vent et de pétillement du feu occupa la nuit. Cyrille soupira plusieurs fois, lança des coups d’œil rapides au prêtre qui, s’obstinant à ne pas le regarder, finit par murmurer :
— Enfin, enfin…
Sur un ton un peu cassant, Cyrille qui semblait de nouveau sur la défensive lança :
— On était obligés de se marier.
Feignant de n’avoir pas entendu, le petit curé dit :
— Si tu sais y mettre du tien, vous pouvez être heureux ici. Tu as un caractère de cochon, mais tu as assez de courage pour que le bon Dieu te vienne en aide.
Derrière eux, le vent faisait le fou au flanc de la colline qui ronflait comme un gros animal tapi dans l’ombre. La face rôtie par le brasier et le dos glacé, Cyrille restait là, à écouter le curé, et il ne se sentait pas si seul.
Autour, c’était la forêt. Au-dessus, immensément loin, le clignotement continu de millions d’étoiles.
Soudain, comme s’il eût d’un trait renoué avec son enfance, Cyrille demanda en levant la main vers le ciel :
— Est-ce que ce sont vraiment les âmes des morts ?
Le prêtre hocha la tête.
— Pourquoi pas… Pourquoi pas…
Il semblait plongé dans une profonde réflexion. Après un long moment, il dit :
— Tu sais, tout seuls ici, vous risquez de connaître des moments très durs. Je ne veux pas que tu t’entêtes bêtement. Tu n’es plus un gamin. Si tu vois que tu as besoin, n’oublie jamais qu’une paroisse est une communauté de chrétiens tous frères et faits pour s’entraider. Tu ne serais pas assez stupide pour mettre en danger la vie des tiens par orgueil ! Allons, ce soir, nous allons surtout prier pour Élodie et pour vos petits. Pour que cette demeure soit celle du bonheur.
Cyrille s’agenouilla à côté du prêtre. Ils se découvrirent et prièrent. L’ancien charretier répétait les paroles du prêtre en pensant très fort à cette maison où il voyait ceux qu’il aimait. Le regret lui vint de n’avoir pas découvert plus tôt le petit curé. S’il s’était senti soutenu par cet homme, il eût certainement cherché un lot plus près de Saint-Georges. L’envie lui vint de le dire, l’envie seulement. Ni la force ni les mots.
En trois rudes journées, ils achevèrent le gros œuvre. Le soir du troisième jour, le prêtre dit :
— Pour la couverture, tu peux faire sans moi. Mais ne cavale pas comme un fou pour te casser la figure. Et n’oublie pas de bien tendre ton papier goudronné. Moi, il faut que je rentre.
Il y eut un silence. Le vent soufflait moins fort mais le froid était toujours là. On le sentait qui s’approchait le plus possible du foyer. Il était pareil à une bête multiple et sans cesse aux aguets.
Le curé partit à l’aube. Il dit en riant :
— Sitôt levé, Levé s’en va.
Cyrille était ému. Il lui serra longuement la main.
— Merci, mon père…
— Ne me remercie pas, je te l’ai dit : je suis venu m’amuser avec toi. Ne me raconte pas que tu ne t’es pas amusé aussi !
Cyrille sourit et hocha la tête.
— C’est vrai, mon père… seulement, je veux dire… merci pour ma femme…
— Je m’en vais vite lui dire que dans trois jours vous pouvez emménager. T’inquiète de rien. J’organise tout ça. Quand tu arriveras à Saint-Georges, tout sera prêt et j’aurai trouvé du monde pour t’aider.
Cette fois, Cyrille n’osa pas crier qu’il ne pouvait accepter aucune aide. Et pourtant, la seule idée que d’autres viendraient ici en même temps qu’Elodie et les enfants le mettait mal à l’aise. Il regarda s’éloigner la silhouette sombre et un peu sautillante du petit curé qui se retourna deux fois pour lui adresser un signe. Lorsqu’il ne vit plus que le sous-bois où continuait de courir le vent porteur de fumée, Cyrille se sentit soudain très seul. À la fois heureux et triste. Il se retourna vers son campe dont le toit restait à couvrir.
— J’ai tout de même eu de la chance.
Il dit cela en contemplant le ciel où peu à peu se formait un mince voile gris.
— Sans lui, peut-être que j’aurais pas fini avant la neige… Savoir où en est Garneau ?
Il éprouvait un constant besoin de parler. Il regardait souvent en direction du sentier menant à la voie ferrée, comme s’il eût cultivé le secret espoir de voir revenir le curé.
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