Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 18 sur 42

Pages du PDF

Miséréré

Chapitre 18

 

L’immense Abitibi n’est qu’une parcelle du Royaume du Nord que venaient conquérir les colons. Marécages, lacs asséchés, sols sableux, rivages croulant sous les arbres nains, terres maigres ou grasses, tout donne élan aux arbres qui mêlent les essences et se livrent un combat sans merci pour l’espace. Sur ces territoires incommensurables, il semble que la place ne manquera jamais et, pourtant, les végétaux se la disputent âprement. Le thuya de l’Est se mêle à l’épinette, au mélèze, au frêne noir et à l’aulne. Le pin gris et le sapin baumier, le saule, le cormier, le sorbier d’Amérique et le thé du Labrador tout rabougri sont aussi voraces les uns que les autres. Ils fouillent sous l’épaisseur des lichens, des lèches et des mousses pour s’accrocher à du solide. Et ceux qui ne parviennent pas à enfoncer leurs racines assez profond, ceux qui ne savent pas s’agripper aux roches souterraines sont culbutés par la violence des vents. Écrasés par les neiges, ils vont pourrir pour enrichir l’humus dont se nourriront les autres.

Sans rien savoir de ce combat de chaque instant, dans les nuits d’hiver, tous ceux qui espéraient en la richesse de la terre dormaient à même son écorce. Ils la sentaient sous le poids de leur corps moulu et l’interrogeaient. D’autres avant eux, depuis des siècles, avaient vécu de la faune de ces forêts, mais, jusqu’à ces années où la faim chassait les gens des villes, bien rares étaient ceux qui avaient tenté d’abattre les arbres et d’ensemencer cette terre. Sans jamais comparer leur pauvre force à cette puissance infinie qui les enveloppait, les nouveaux conquérants du Nord reposaient sur le sol habité sans même s’être jamais demandé si la forêt s’endort parfois.

Et lorsque l’un d’entre eux, réveillé par l’instinct ou une crainte inavouée, se levait pour remettre du bois sur son feu, inévitablement il écoutait battre le cœur de la nuit. Il écoutait la respiration du sol. Les grands corps dressés craquaient. Les têtes chantaient dans le vent haut perché. Les eaux gémissaient, prisonnières des glaces.

Alors, le feu revigoré, quand ils retournaient se couler sous les peaux de bêtes où ils retrouvaient un peu de leur propre chaleur, les hommes, parfois, se prenaient à réfléchir. Ils revoyaient les villes où ils avaient failli mourir. Par la mémoire, ils en parcouraient les rues et les avenues, puis ils s’efforçaient de regarder la forêt avec les mêmes yeux. Mais la forêt leur échappait. Rien ne leur permettait d’en évaluer l’étendue. L’immensité écrase parfois, elle échappe à l’imagination.

Dans ce royaume sans bornes, ils allaient tenter de tailler une brèche à la mesure de leurs forces, c’est-à-dire dérisoire. Ils pouvaient être des centaines et des milliers à unir leur peine pour essarter, ils ne feraient jamais qu’écorcher à peine cette toison serrée qui recouvrait d’un seul tenant une partie du globe.

Ceux qui avaient roulé d’est en ouest durant des mois à la recherche d’un travail savaient mieux que les autres que la forêt n’a pas de fin, et pourtant, eux non plus ne connaissaient rien d’elle.

En cette nuit de novembre pareille à tant de nuits de gel, ils étaient nombreux à se réveiller souvent, à palper leurs membres perclus en se demandant ce qu’une hache et leurs pauvres forces d’homme pouvaient contre cette richesse fabuleuse qui semblait morte et vide, resserrée sur elle-même, avare de cet humus qu’elle nourrissait et dévorait depuis des millénaires.

OceanofPDF.com