Miséréré
Chapitre 39
Quand le père Levé entra chez le cordonnier, les autres portes du Magasin Général étaient déjà fermées. Il faisait grand nuit depuis un moment et le prêtre dit, tout essoufflé :
— Les curés devraient être comme les médecins, la ville devient grande, il faudrait une automobile.
Alban se leva et dit à son apprenti :
— Tu peux fermer, Timax.
Le prêtre qui serrait la main de Cyrille la retint dans les siennes en disant au cordonnier :
— Si vous m’enfermez avec celui-là, on va certainement se battre.
— Faut pas rigoler avec ça, mon père, dit Cyrille sèchement. Je veux pas être séparé de ma femme et de mes petits.
Catherine Robillard entra par la porte donnant sur le magasin et dit :
— Tu peux aller, Timax. Tu diras à ta mère de mettre deux assiettes de plus.
Le prêtre empoigna Cyrille par l’épaule et le secoua en lançant :
— Oh alors, si nous sommes invités…
— Quand on arrive chez les gens à pareille heure, fit Catherine, c’est qu’on est comme les vagabonds, on espère la soupe, monsieur le curé.
Ils se mirent à rire, et Cyrille, sans aller jusqu’à les accompagner, ébaucha un sourire.
Alban retourna à sa place et montra la chaise de l’apprenti au curé qui s’y installa de biais, un coude sur le dossier, l’autre sur l’établi. Catherine s’assit sur une caisse et désigna à Cyrille la chaise destinée aux clients qui essayaient des chaussures.
— J’aime mieux qu’on cause ici tranquilles, fit-elle, à la cuisine, avec la marmaille, c’est pas facile.
Il y eut un petit temps avec des échanges de regards comme si chacun eût attendu de l’autre qu’il lançât le premier mot. À la surprise de Catherine et du curé, ce fut Alban qui dit :
— Quand vous êtes arrivé, mon père, j’étais justement en train de lui raconter l’incendie, quand on s’est retrouvés sans rien…
— Seulement, vous aviez votre femme. Elle est pas repartie.
Alban se mit à rire :
— Heureusement, à ce temps, j’avais les deux jambes raides, je risquais pas de lui courir après.
— La mienne, fit Cyrille, elle a les pieds…
Catherine redevenue tranchante l’interrompit :
— Ne nous rappelez pas ça, Labrèche. Nous le savons. Et vous, vous savez très bien que c’est pour ça qu’elle n’a pas pu rester. Elle souffre encore trop pour s’accommoder d’une vie aussi dure. Mais elle l’a promis, elle reviendra quand vous pourrez l’accueillir dans une vraie maison.
— C’est à moi qu’elle l’a promis, dit le père Levé. Je sais qu’elle tiendra.
— Une maison, ça se fait pas comme ça.
Cyrille eut un geste de la main en faisant claquer son pouce contre sa paume.
— J’en sais quelque chose, dit le prêtre. Je t’ai aidé à bâtir un beau petit campe, tu l’as poussé à l’eau à la première occasion.
Cette fois, ils se mirent tous à rire. Puis, se reprenant le premier, Cyrille grogna :
— Tout de même, vivre séparés si longtemps.
Le prêtre expliqua qu’en bien des endroits, les services de colonisation n’avaient laissé venir les femmes que plusieurs mois après les hommes, une fois les maisons bâties.
— Ici, dit Catherine, on a trop bien organisé l’accueil. C’est pour ça qu’on nous envoie les familles tout de suite. Seulement, une fois à Saint-Georges, les femmes partent sur les rangs beaucoup trop tôt.
— C’est une question qu’il faudra revoir avec les bureaux de Québec, dit le prêtre.
Cyrille éprouvait le sentiment qu’on discutait d’un problème qui ne le concernait plus. On semblait l’oublier. Il toussa et remua sur son siège avant de se décider à dire :
— Puis moi, c’est bien beau, mais j’ai plus rien. Pas même une hache.
— Pour des outils, fit Catherine, je n’ai jamais refusé une avance.
— Et pour le reste, ajouta le prêtre, il y a tout de même la caisse de secours. On ne te laissera pas sans rien.
Cyrille voulut parler encore, mais le prêtre se leva et alla vers lui en disant :
— Écoute-moi. Demain matin, nous partirons tous les deux là-bas. Tu verras où en sont les autres. Si tu as envie de rester avec eux, tu resteras. Si tu préfères repartir à Montréal et vivre sur le secours de l’État ou des aumônes de ton beau-père, c’est moi qui te trouverai l’argent du billet. Je m’y engage. Et Mme Robillard sera remboursée de ce que tu dois par la caisse de la colonisation.
— De toute manière, fit Cyrille, mes dettes, je les réglerai. Je vivrai pas de charité.
Catherine se leva.
— Allez pendant qu’on y voit, dit Alban. J’éteindrai. J’ai l’habitude.
Ils traversèrent le magasin où une seule lampe était restée allumée. Un son d’harmonica venait jusque-là.
Lorsqu’ils entrèrent à la cuisine, la musique cessa et des enfants se mirent à crier.
— Doucement ! lança Catherine. Dites bonjour, et à table.
Une fillette et trois garçons plus petits vinrent saluer le curé, puis, comme Cyrille se baissait, ils l’embrassèrent. Steph montra les garçons et dit :
— C’est mes trois gars. La fille, c’est Étiennette, la sœur à Timax.
La grosse Landry apportait sur la table un énorme fait-tout émaillé fumant et fleurant bon. Une femme d’une trentaine d’années tenait sur son bras un nourrisson. Le curé alla l’observer de près et dit :
— Mon pauvre Steph, celui-là, tu ne pourras pas refuser non plus de le nourrir.
Cyrille regardait tout, un peu perdu.
L’homme qui jouait de l’harmonica à leur arrivée était de la taille de Steph, mais plus sec et d’allure plus féline. Il avait le même regard clair dans des orbites plus creuses. Son visage était envahi d’une épaisse barbe blonde et argent très broussailleuse. Il enfouit son petit instrument luisant dans la poche d’une veste de cuir sans manches toute rapiécée. Il tendit la main à Cyrille.
— On se connaît pas, mais comme t’as couché dans mon lit, on se connaît tout de même.
Cyrille comprit qu’il s’agissait de Raoul Herman, dont Steph lui avait prêté la tente et la traîne. Il bredouilla un remerciement et ajouta :
— La traîne, elle est restée…
Le grand barbu lui claqua l’épaule en disant :
— T’en fais pas pour ça. Elle avait fait plus que son temps.
Tout le monde se mit à table, les femmes et les enfants du bout où était la grosse cuisinière, les hommes de l’autre bout. Timax s’était assis à côté de Raoul qu’il semblait dévorer des yeux. Comme Cyrille qui se trouvait en face d’eux les observait à travers la buée de sa soupe, Raoul dit :
— Celui-là, y sait déjà piéger mieux que beaucoup qui se disent trappeurs. D’ici deux ou trois ans, je vais l’emmener tout au nord avec moi. C’est pour lui que j’ai repris des chiens.
Il y eut un grand moment de cacophonie. La grosse Landry criait qu’elle ne voulait pas qu’on lui prenne son fils pour en faire un sauvage. Alban réclamait son apprenti. Steph disait qu’il avait eu tort de ne pas suivre Raoul. Sa femme lui reprochait de regretter d’être marié. Comme les petits se mettaient de la partie, Catherine tambourina sur la table avec le manche de son couteau en criant :
— Oh là ! Du calme. On ne peut pas plaisanter sans que ça tourne à la pagaille !
Aussitôt, le silence s’établit. Petits et grands plongèrent du nez dans la buée et se remirent à manger.
Cyrille mangeait aussi. Et il pensait à ce qu’Alban lui avait raconté. Au dénuement que ces gens avaient connu et à leur prospérité.
Dès le repas terminé, la femme de Steph disparut avec ses quatre petits, puis, ayant débarrassé et lavé la longue table de bois patiné, Justine Landry s’en fut à son tour avec ses deux enfants. Steph servit aux hommes un verre de rhum et, dans la fumée des pipes et des cigarettes, Raoul se mit à parler du Nord d’où il était revenu depuis trois jours avec un lourd chargement de pelleterie. Il parlait de ses chiens comme Cyrille eût parlé de chevaux. Les autres l’écoutaient sans rien dire.
Lorsque l’heure fut venue d’aller dormir, le prêtre se leva et dit à Cyrille :
— Tu vas venir coucher chez moi. Tu seras mieux que dans ce grand bâtiment tout froid.
Cyrille essaya de protester, mais Raoul lui posa sa large patte sur l’épaule en disant :
— Celui-là, essaie jamais de discuter avec lui, il arrivera toujours à te rouler dans ses patenôtres. J’en connais des bien malins qui se sont fait avoir.
Le prêtre lui lança une bourrade en répliquant :
— À commencer par un nommé Raoul, qui a pourtant une fameuse grande gueule !
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