Miséréré
Chapitre 41
Ce soir-là, les femmes avaient accompli des prodiges. Elles s’étaient réparti la besogne. L’une se chargeant de la viande, une autre des pommes de terre, plusieurs autres des grands-pères au sucre et des crêpes.
Le repas et la veillée avaient eu lieu dans la maison de cure, celle où couchaient encore l’Ukrainien, Ferdinand Rossel et le fils Mélançon. Il y eut des chants qui durèrent assez tard, puis la prière. Avant de laisser les veilleurs allumer leurs lanternes pour regagner leur demeure, le prêtre dit :
— À présent, vous avez l’homme-cheval. À lui seul, il va vous abattre la besogne de six travailleurs. En échange, il faut que tout le monde lui donne la main pour monter son campe. Vous savez comme Elodie a souffert, quand elle viendra vous rejoindre, il faut qu’elle ait la demeure la plus chaude du pays.
Tous l’approuvèrent, tous promirent leur aide.
— Je viendrai aussi, dit-il. Et bientôt, vous aurez un curé, on m’a annoncé son arrivée.
— On est très bien avec vous, fit Koliare.
— Oui, mais vous serez une paroisse. Vous bâtirez une église. Il vous faudra un prêtre. D’ailleurs, il va falloir lui trouver un nom à votre paroisse. Y avez-vous réfléchi ?
Certains dirent que ce n’était pas à eux de le faire, mais le prêtre les arrêta :
— Vous feriez mieux d’en proposer un. Au moins, si c’est vous qui le choisissez, vous n’aurez rien à redire.
Ils se mirent à discuter. Chacun lançait des noms. De grosses plaisanteries aussi. Le prêtre devait de temps en temps frapper dans ses mains pour ramener le calme. Alors, on entendait ronfler le feu dans le gros poêle, puis, après quelques minutes, la grêle des noms reprenait.
— Il faut réfléchir, trancha le père Levé, on ne trouve pas toujours du premier coup. Allons nous coucher…
Cyrille qui n’avait pas dit grand-chose interrompit le curé pour proposer :
— Et si on l’appelait Val Cadieu ?
Il y eut un silence. Puis, les voix timides se mirent à répéter :
— Val Cadieu… Val Cadieu…
Et ça faisait un ronronnement presque harmonieux, comme un vent léger tournant autour de la toiture.
Certains dirent :
— Après tout, ça sonne pas si mal.
— Le premier cheval, observa Charlotte Garneau, c’est l’espérance.
— Val Cadieu, pourquoi pas ?
— Que ceux qui sont d’accord lèvent la main, dit le prêtre.
Toutes les mains se levèrent et les femmes voulurent embrasser Cyrille qui avait baptisé la paroisse.
— En plus de ça, observa Billon avant de se retirer, il a sauvé Cadieu, parce que c’est certain qu’on aurait fini par le manger, ce foutu animal.
Le prêtre et Cyrille s’installèrent avec ceux qui logeaient encore là. Le matin, ils allèrent manger chez Garneau où Charlotte avait préparé le repas, puis tous s’en allèrent au travail. Le curé regagna le campe où il avait couché et commença la confession. Les femmes s’y rendaient une à une, guettant de leur fenêtre la sortie de leur voisine pour se précipiter. Puis ce fut le tour des hommes. Cyrille y fut parmi les premiers, laissant reposer un moment Cadieu à qui il venait de donner à boire. Quand il sortit, il retourna tout de suite à son débardage qui marchait à grand train. Koliare était avec lui, car certains troncs étaient trop lourds pour Cadieu. Les hommes devaient les faire rouler au presson pour dégager les plus petits.
Cadieu se comportait admirablement.
— T’es le roi, lui criait l’Ukrainien. Je connais pas beaucoup de villages qui portent le nom d’un cheval. Mon vieux, tu peux dire que t’as de la chance, toi.
Ils avaient vu passer Billon qui se rendait à la confession. Lorsqu’il revint, il n’était pas seul, le prêtre l’accompagnait. Et les deux riaient en approchant des débardeurs.
— Terrible ! lança Billon.
— Quoi donc ?
— Devinez ?
Les autres se regardaient.
— Le cheval, y s’appelle pas Cadieu.
Cyrille fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que tu nous chantes là, fit Koliare.
Billon sortit un papier de sa poche et le tendit en disant :
— Regardez !
Tandis qu’ils examinaient un imprimé rempli d’une écriture maladroite, le prêtre expliqua :
— Ça me tracassait, ce nom. J’ai demandé à voir le papier. Cadieu, c’est le nom de l’habitant qui a revendu le cheval à votre marchand de Senneterre.
— Et le cheval, alors ?
Le prêtre leur montra le nom qu’ils cherchaient.
— Le Gris, fit Koliare, c’est tout bête.
— C’est tout de même son vrai nom, fit Billon.
D’une voix où pointait déjà une nuance de colère, Cyrille lança :
— M’en fous, moi. C’est Cadieu, ça reste Cadieu. Et ce sera rien d’autre !
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