Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 6 sur 42

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Miséréré

Chapitre 6

 

Chez les colons partis pleins d’espérance à la conquête du Nord, chez les déshérités, les sans-travail qui refusaient de quitter les villes et vivaient de la charité publique, personne ne voulait accepter l’idée que le mal dont souffrait le monde avait été engendré par un excès de richesses. Et pourtant, l’essoufflement de l’économie était arrivé parce que les pays les plus industrialisés regorgeaient de tout. La maladie s’était avancée lentement, presque sans qu’il y parût. Ni les dirigeants, ni les industriels, ni les banquiers, ni les grands professeurs d’économie et de finances n’avaient voulu prendre le mal au sérieux. Sur le continent américain, tout marchait trop bien durant les deux premières décades du siècle pour qu’il vînt à l’esprit le plus avisé qu’une menace pesait. Les récoltes étaient abondantes et de qualité. Les forêts inépuisables donnaient à profusion du bois qui se vendait bien. Les métaux semblaient monter tout seuls des profondeurs. Sur le Pacifique comme sur l’Atlantique, la pêche était excellente. Sur les vastes prairies, d’innombrables troupeaux se multipliaient à n’en plus voir le bout. L’automobile gagnait. Le pétrole jaillissait du sol. Personne ne manquait de travail. Si la guerre d’Europe avait pris quelques hommes, elle avait en revanche fait tourner les usines et les planches à billets.

Pourtant, des nuées noires auxquelles nul ne prêtait attention s’amoncelaient. Surprenant tout le monde, l’orage finit par éclater.

À présent, tous les gens qui fuyaient les cités surpeuplées et les fabriques mortes parlaient de la Bourse de New York sans l’avoir jamais connue. Ils évoquaient le fameux jeudi noir sans savoir ce qui s’était passé vraiment, ce 24 octobre 1929. On disait seulement que la foudre avait claqué. On avait lu dans les journaux le récit de cette journée fatale et des semaines qui devaient suivre. On racontait qu’à la Bourse, les diamants roulaient par terre sous les semelles des changeurs, les actions étaient vendues au prix du papier, les financiers ruinés en une heure se jetaient du haut des gratte-ciel pour s’écraser sur la chaussée aux pieds des passants indifférents.

C’était de cette journée terrible qu’était venu le mal. Un pavé avait crevé la surface du monde paisible et riche. L’énorme floc s’était répercuté en une succession de vagues qui avaient semé la peur partout. L’Allemagne avait fermé ses frontières et refusé de payer ses dettes ; n’ayant plus d’or, l’Angleterre avait soudain décrété que l’or ne valait plus rien. Les signatures, les engagements sur l’honneur, tout sombrait, tout fondait au brasier de la grande dépression. Nul ne respectait rien, ni accords, ni alliances, ni contrats. C’était la guerre des valeurs et des monnaies entre États. Une guerre qui vidait les bourses des plus pauvres avant de s’attaquer aux autres. Le peuple payait de misère et de peine ces batailles de chiffres, de devises et de lingots.

Alors, un peu partout, la révolte s’était mise à gronder. On sentait que les responsables étaient ceux qui tenaient la barre du gouvernail. En bien des endroits le capitaine était remplacé, mais le navire continuait de s’enfoncer. La tempête ne faisait que s’amplifier comme si le globe pris de folie eût quitté son axe de vie pour se mettre à rouler vers un gouffre sans fond. Et, sur cette terre en proie au vertige, de vastes mouvements s’étaient levés. Sur le vieux continent, des masses chantaient : troupeaux hurlant le poing levé, troupes en uniforme défilant au pas cadencé, fleuves de flambeaux déferlant vers des esplanades où ils seraient abreuvés de discours. Sur le Nouveau Monde, les hommes s’étaient mis à courir à la recherche de ce pain dont on les privait soudain alors que, durant des années, il avait débordé des poubelles.

Partout la peur était venue. Elle avait contraint certains à se barricader chez eux en cachant quelques richesses plus ou moins dévaluées, obligé les autres à une fuite éperdue et sans but.

Bon nombre de ces hommes courant après une vie qui leur glissait entre les doigts finiraient par rattraper leur mort bien avant l’heure prévue pour la rencontre.

Un mal sans médecin ni remède. On l’appelait la crise. Son nom était sur toutes les lèvres, en tête de tous les journaux ; refrain de toutes les radios, il communiquait la fièvre et donnait le frisson. Et pourtant, dans ce déclin, des enfants continuaient de naître, dont les mères amaigries se demandaient sous quel toit elles les abriteraient et de quel lait elles pourraient les nourrir.

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